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Dossier Pour la reconnaissance du droit à l’information et à la communication

Qu’est-ce qu’un média alternatif ? Essais de définition...

, par CEDIDELP , GERGAUD Sophie

Une définition « en creux »

L’information alternative a pour objectif de développer une information différente de celle produite par les médias institutionnels. Cette construction en opposition à un discours hégémonique et libéral sur la société, tout en souhaitant incarner cette « autre vision possible », conduit les médias alternatifs à se définir avant tout par rapport à ce qu’ils ne sont pas ou ne veulent pas être. Ils mettent ainsi en exergue les caractéristiques considérées comme les plus préjudiciables de la presse traditionnelle et se positionnent à l’inverse. Mais la définition de ce qu’est un média alternatif fait toujours l’objet de vifs débats dans le monde de la presse. Nombreux sont les chercheurs à avoir développé des analyses et définitions qui ne concordent pas toujours, chacun retenant et privilégiant un critère plutôt qu’un autre, ce qui donne des définitions justes mais incomplètes.

Une terminologie indécise...

Alternatifs, libres, communautaires, associatifs, citoyens... les qualificatifs associés à ces médias qui se veulent « différents » sont multiples et il est parfois difficile de savoir de quoi et d’où on parle. Là aussi, de nombreuses tentatives de définitions ont été tentées sans toutefois faire l’unanimité, surtout à l’échelle internationale, un contexte culturel particulier pouvant apporter une nuance de contenu importante.

Ainsi, ce sont les termes de « médias libres » ou « médias indépendants » qui sont retenus par les militants de l’information au Brésil, notamment parce que les articles et les tribunes sont indépendants et libres de deux pouvoirs : économique du fait de l’absence de publicité et politique, pouvoir qui pourrait aussi exercer des pressions à travers les financements. Mais ces deux terminologies sont contestées dans d’autres pays. En France, la presse libre étant définie comme « une presse qui n’est pas contrôlée par un pouvoir politique, une autorité ou un gouvernement », et la loi de 1982 garantissant la liberté de la communication, toutes les entreprises de presse sont donc, en théorie, libres. Or, nous l’avons vu, la domination économique est bien réelle et la pseudo-liberté se transforme rapidement en coquille vide... A l’inverse, une nouvelle forme de médias affiche une certaine indépendance vis à vis des groupes de presse habituels, critiquant leur hégémonie et développant un discours alternatif. Mais s’inscrivant tout de même, d’une manière ou d’une autre, dans le secteur marchand, ils ne peuvent pas véritablement être qualifiée de « libres » puisqu’ils demeurent dépendants des contraintes du marché.

En France, depuis l’Appel de Marseille publié en 2006 à la suite des Rencontre des médias associatifs et indépendants, la notion de « tiers-secteur des médias » a vu le jour, sans pour autant être véritablement reprise par l’ensemble des acteurs concernés. L’idée de Tiers secteur renvoie évidemment à la notion de tiers-état, pour revendiquer l’existence d’un secteur médiatique qui ne soit assimilable ni aux médias publics d’État, ni aux médias privés à vocation commerciale. Mais ce concept perd de sa pertinence à l’échelle internationale, non seulement parce qu’il s’agit d’une référence historique très marquée par le contexte culturel français, mais aussi parce que l’exclusion des secteurs publics/privés met de côté bon nombre de médias alternatifs dans des pays où les secteurs associatif et communautaire ne sont absolument pas développés. C’est le cas notamment du Niger où seule la presse privée propose une voix dissonante et alternative aux médias dominants, la radio, la presse et la télévision publiques se contentant depuis longtemps de relayer la propagande du gouvernement en place. Malgré les sanctions et un équilibre financier précaire, les médias privés nigériens maintiennent leur regard critique du pouvoir, leur grande liberté de ton et la multiplicité des sujets abordés (comme par exemple les thématiques sociales ou culturelles, rarement traités ailleurs). De même, au Maroc, les médias communautaires ou associatifs n’ont pas encore droit de cité. La loi sur la communication audiovisuelle stipule en effet dans son article 18 que pour avoir une licence, un demandeur doit être « une société anonyme de droit marocain, dont les actions représentant le capital doivent être nominatives ». En conséquence, ni les associations ni les partis politiques ne peuvent créer de chaîne de télévision ou de station-radio.

Quant aux médias dits « citoyens » et ceux qui sont « participatifs », une légère nuance les sépare. Alors que les premiers permettent à tout le monde de contribuer à leur alimentation à condition de s’être inscrit préalablement (c’est le cas d’AgoraVox par exemple, inspiré du coréen Ohmynews), les médias participatifs sont quant à eux rédigés par des journalistes professionnels ou des experts (c’est le cas de Rue89). Les citoyens sont alors invités à réagir aux articles et à laisser leurs commentaires.

Les médias n’ayant jamais réussi à stabiliser le vocabulaire permettant de les désigner, le terme « alternatif » semble être le moins problématique. Il est, en tout cas, le plus pertinent à l’heure actuelle, puisqu’il s’agit bien d’« alternatives » aux médias dominants. C’est aussi le seul terme permettant d’englober les multiples formes de ces médias du « cinquième pouvoir » (associatif, communautaire, étudiant...) sans entrainer de controverse profonde sur le fond.

Enfin, il convient de noter que le terme même d’« information » est remis en question, notamment dans le contexte sud-américain, depuis la publication de Communication et culture de masse, en 1963, par le Vénézuélien Antonio Pasquali. Selon l’ancien sous-directeur général de l’UNESCO, « informer connote pour l’essentiel la circulation de messages unidirectionnels, causatifs et ordonnateurs, visant à modifier le comportement d’un récepteur passif, tandis que communiquer fait référence à l’échange de messages bidirectionnels, donc relationnels, dialogiques et socialisants entre des interlocuteurs pourvus d’une même capacité, libre et simultanée, d’émission/réception… ». Cette distinction entre information et communication est souvent utilisée, notamment pour démontrer que le Nord ne « communique » pas véritablement avec le Sud, se contentant de lui déverser ses informations unidirectionnelles et uniformisantes.

… mais des caractéristiques communes qui s’imposent

A défaut de terminologie qui fasse consensus, des caractéristiques principales – et essentielles – communes aux médias alternatifs peuvent être dégagées (voir à ce sujet l’excellent ouvrage d’Esteban Montoya, Devenons des médias alternatifs ! Guide des médias alternatifs et des sources d’informations différentes, Ed. Le P’tit Gavroche, 2006).

1/ Une totale indépendance

Foncièrement opposés à la marchandisation de l’information, les médias alternatifs se doivent d’être autonomes financièrement. L’indépendance idéologique est également primordiale puisqu’ils souhaitent créer la dissonance, le décalage, en partageant des idées et des opinions rarement évoquées dans la presse traditionnelle. Représenter un véritable contrepoids aux organes du pouvoir et à la logique dominante implique en effet une réelle liberté de ton et de rédaction. C’est pourquoi certains refusent d’être affiliés à une organisation politique ou syndicale existante, même s’ils sont très proches idéologiquement. Les médias alternatifs s’affichent comme davantage engagés, s’occupant du non-dit ou de ce qui n’est pas couvert par les autres médias. A l’échelle locale, ils agissent souvent comme des « poils à gratter », n’ayant pas peur de dévoiler des affaires que le quotidien régional en place ne peut révéler faute de posséder l’indépendance économique suffisante pour s’opposer au pouvoir politique en place dans sa région.

2/ Une structure démocratique

Le fonctionnement des médias alternatifs présuppose une structure organisationnelle différente des sociétés commerciales, permettant davantage de liberté de décision pour les équipes rédactionnelles qui travaillent collectivement, de manière horizontale.

3/ Des sources indépendantes, larges et multiples

Refusant que la parole des citoyens soit confisquée, les médias alternatifs s’attachent à diversifier leurs sources, prennent en compte la dimension locale et prêtent une attention particulière à ceux dont on ne parle jamais, aux exclus, aux zones d’ombre et aux sujets ou zones géographiques sans arrêt oubliées. Ils veillent à éviter les écueils des médias traditionnels, par exemple en ce qui concerne la sur-représentation masculine et la tendance à n’inviter des femmes qu’à l’occasion de la journée internationale qui leur est dédiée une fois par an, reléguant les problématiques d’égalité homme-femme au statut de sujet de saison... Les médias alternatifs visent l’élargissement du pouvoir d’expression médiatique, contrairement aux médias traditionnels qui ont tendance à inviter les mêmes personnes, les « bons clients » considérés comme seuls « experts » en la matière, et à n’accorder que peu de places aux ONG, par exemple. Cette concentration du pouvoir d’expression dans les médias publics expliquent notamment le phénomène de « starification » de certaines élites politiques, au détriment d’élus moins connus ou d’autres intervenants de la société civile. Les médias alternatifs se situent à contre-courant de ces tendances dominantes en relayant des informations peu diffusées et aiguisant l’esprit critique. Le flux de l’information se veut multidirectionnel : la circulation des idées et opinions ne doit pas seulement se faire du Nord vers le Sud, il s’agit de favoriser la diffusion des informations en provenance du Sud et de stimuler la communication Nord-Sud et entre les Sud. Enfin, certains médias alternatifs se veulent le reflet des mouvements sociaux, relayant les revendications et les avancées altermondialistes qui sont très peu médiatisés. C’est le cas d’Indymedia, par exemple, qui a été créé à l’origine pour couvrir la protestation anti-OMC à Seattle en 1999. Aujourd’hui, il constitue un réseau international impressionnant de sites citoyens décentralisés.

4/ Le copyleft et les licences Creative Commons

Rejetant par nature la marchandisation de l’information, les médias alternatifs refusent de céder les droits de reproduction ou de rediffusion à titre payant. Les informations sont donc le plus souvent libres de droits d’auteur, dans le respect du copyleft (indication de la source et de ses coordonnées), par opposition au copyright de la presse classique. De plus, certaines publications ou productions audiovisuelles sont diffusées sous licence Creative Commons. Inspirées par les logiciels libres et le mouvement open source, ces licences facilitent l’utilisation et la réutilisation d’œuvres. L’objectif recherché est d’encourager de manière simple et licite la circulation des œuvres, l’échange et la créativité.

5/ Une tribune citoyenne, populaire et participative

Le média associatif, citoyen ou participatif reflète les besoins du public auquel il est destiné. Populaire, il doit être lisible par le plus grand nombre grâce à un vocabulaire accessible à tous qui évite les jargons. Le prix doit également être abordable afin de s’adresser au plus grand nombre. Ouverts par essence, les médias alternatifs sont composés d’acteurs sociaux dont la participation favorise la démocratisation de l’information. Tout le monde peut ainsi participer et a le droit de s’exprimer. Loin d’être passif, le lecteur est donc considéré comme un véritable acteur de la communication. Le développement d’Internet a facilité ce processus interactif et de mise en commun d’informations de provenances diverses. Ce nouveau journalisme participatif s’affirme comme un nouvel espace de confrontation des idées ainsi qu’un formidable outil de conscientisation politique.

6/ Un appel à agir

La communication alternative se veut éducative, permettant de se nourrir du discours dominant grâce à un décryptage et à une remise en question permanente des médias traditionnels. En changeant de comportement vis-à-vis des médias de masses, il s’agit de faire évoluer ces derniers vers plus d’honnêteté, de pluralisme et d’équilibre.

Mais la démarche éducative s’entend aussi dans le sens d’une formation à la production de l’information et à son utilisation. Il s’agit de stimuler l’action, la création alternative et le changement du monde en montrant et en partageant différentes expériences de par le monde. Dans le cadre de mouvements sociaux, comme le Mouvement des Sans-Terre au Brésil par exemple, la mise en place d’un média alternatif communautaire est envisagée afin de pouvoir dialoguer avec le reste de la société. La communication fait partie d’une stratégie pour contrecarrer la désinformation médiatique. En formant leurs propres communicateurs populaires, les militants du MST souhaitait élever l’engagement et la conscience du peuple brésilien sur un sujet qui est écarté des grands médias ou, lorsqu’il est abordé, est traité de façon biaisée. Ce nouveau mode de communication favorise le débat d’idées et contribue à l’analyse du point de vue de ceux qui s’engagent dans un processus de bouleversement des faits sociaux.

Les médias alternatifs se définissent donc à la fois par les démarches de coproduction de l’information avec la société civile et par un type de contenus à même de renforcer la capacité d’agir des personnes.

Hors ou dans le système : une question de fond qui fait débat

Si tout le monde, dans le milieu des médias alternatifs, s’accorde sur la nécessaire et primordiale critique du système, le système qui est visé ne fait en revanche pas l’unanimité. Pour certains, les nouveaux médias se doivent d’être alternatifs dans le fond et dans la forme, remettant en cause le système médiatique traditionnel dans son ensemble. Pour d’autres, seul le fond est primordial et le système à combattre est avant tout l’hégémonie économique libérale mondiale et son influence néfaste. La problématique centrale est donc de savoir si les médias alternatifs doivent inévitablement se positionner en marge des médias conventionnels ou s’ils peuvent les intégrer afin d’y apporter une voix différente et d’espérer pouvoir le changer.

Deux pôles peuvent donc être identifiés : la critique qualifiée d’« anti-hégémonique » et la critique dite « expressiviste ». Les tenants de la première tendance pensent que les médias alternatifs doivent être une passerelle avec les médias conventionnels. Il s’agit avant tout de surveiller ces derniers, d’être attentifs à leurs erreurs d’honnêteté médiatique au moyen de rapports et d’études, mais également de les influencer, notamment en les alimentant avec des propositions d’articles différents et variés. Les expressivistes, en revanche, souhaitent totalement s’affranchir de la domination des grands médias qu’ils estiment prisonniers de l’hégémonie libérale. Ils se considèrent davantage comme des espaces de fermentation des idées et des identités alternatives, visant le développement du pouvoir et de l’autonomie des citoyens grâce à l’expression de leur vision du monde. Ils critiquent la tendance des médias anti-hégémoniques à rester aux mains des spécialistes et de journalistes professionnels, coupés du citoyen et renforçant la clôture sur lui-même du cercle des producteurs d’information. Enfin, ils estiment que le récepteur demeure passif et revendiquent, à l’inverse, l’instauration de dispositifs nouveaux de prises de parole ouverts, ce que ne permettent pas les contraintes imposées par les formats médiatiques traditionnels. En France, les sites Acrimed et « Arrêt sur images » incarnent l’opposition forte entre ces deux pôles. Si leur objectif est le même, tout comme leurs orientations politiques et idéologiques, la forme de leur engagement les sépare radicalement. Ils représentent en effet deux façons différentes de contribuer aux transformations de l’espace médiatique : soit exclusivement en tant que média d’information, voire en tant qu’entreprise (Arrêt sur Images), soit en tant que média associatif issu de la société civile (Acrimed). D’autres exemples montrent que, dans certains contextes, il est difficile de composer avec les structures traditionnelles pour les médias alternatifs qui se heurtent rapidement à de la censure. Le Mouvement des Sans-Terre dénonce ainsi la « dictature médiatique » qui règne au Brésil et à laquelle ils se sont confrontés lorsqu’ils ont souhaité diffuser leur journal Brasil de Fato. Les grands groupes médiatiques possédant la grande majorité des réseaux de distribution, ils en ont bloqué l’acheminement dans les régions où le journal connaissait les meilleures ventes puisqu’il se heurtait fortement à leur idéologie propre.

Le positionnement vis à vis de la publicité crée également deux camps qui ne recouvrent pas forcément les divisions entre anti-hégémoniques et expressivistes. L’autonomie financière est pour certains l’une des caractéristiques les plus fondamentales d’un média alternatif et, selon Acrimed, Mediapart, Backchich ou encore « Arrêt sur Images », seule une totale indépendance financière peut être la base de l’indépendance de parole. Des médias comme Basta ! font appel à des subventions publiques et privées alors que d’autres ont recours à la publicité, estimant pouvoir néanmoins garder leur indépendance. C’est le cas par exemple de Rue 89 qui, grâce aux annonceurs commerciaux, garantit l’accès en ligne gratuit à tous ses articles.

Pour aller plus loin, voir CARDON Dominique et Fabien GRANJON (pdf), Les mobilisations informationnelles dans le mouvement altermondialiste

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