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Dossier Amérique du Sud : La fin d’un cycle ?

Progressisme extractiviste en Equateur : changement ou continuité du (même) paradigme ?

, par Autres Brésils , CEVALLOS Sophia

Localisation du Parc National Yasuni sur la carte de l’Equateur.
Carte : Markusquit (CC : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Localizaci%C3%B3n_del_Parque_Yasuni.png)

Dans le cadre de la Conférence pour le climat organisée en 2006 par les Nations unies à Bali (Indonésie), le président équatorien, Rafael Correa, présente l’idée de laisser sous terre quelques 846 millions de barils de pétrole des champs Ishpingo, Tipuni et Tambococha (ITT), situés à l’intérieur du Parc National Yasuní (PNY). Localisé à l’extrême nord-est de l’Amazonie équatorienne, ce parc constitue un territoire de près de 900 000 hectares, caractérisé par sa magnifique biodiversité et par le fait qu’il héberge les peuples autochtones Kichwa, Huaorani, quelques familles Shuar, ainsi que les groupes Tagaeri et Taromenane vivant en isolement.
Proposée en échange d’une contribution financière de la communauté internationale, l’idée d’un moratoire pétrolier pour l’Amazonie est consolidée dans un moment particulier de l’histoire politique de plusieurs pays sud-américains. Celui-ci est caractérisé par l’« émergence de gouvernements auto-proclamés comme progressistes et de gauche » [1], qui prônent la « refondation » des structures de l’État-nation « monoculturel » [2], ainsi que la « redéfinition du modèle de développement » en appelant, entre autres, à l’ethnicité, aux savoirs ancestraux, à la protection de la nature, à la durabilité du territoire.

Pendant les premières années, l’Initiative ITT reçoit un soutien important tant au niveau national qu’à l’international. Cependant, sept ans plus tard, le 15 août 2013, le président équatorien décide de manière unilatérale, d’annuler le projet et de faire place à l’exploitation pétrolière dans le Yasuní. Cette décision a eu des multiples répercussions socio-économiques, politiques et écologiques et elle a marqué la fin du cycle « progressiste » en Équateur. Il ne s’agit pas tant de la fin du mandat ou du projet du gouvernement, mais bien de l’incapacité de ce dernier de rompre avec le schéma colonial, capitaliste et patriarcal d’où résulte l’impossibilité de répondre aux principales demandes des mouvements sociaux, des communautés autochtones, etc.

Le programme politique du Sumak Kawsay et la Constitution de l’année 2008 : des nouvelles perspectives pour l’avenir de l’Amazonie ?

Après plusieurs tentatives des organisations autochtones et écologistes pour avancer l’idée d’un moratoire pétrolier pour l’Amazonie, le projet semble se concrétiser en 2006 avec l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa et du gouvernement de la « Révolution Citoyenne » [3] . L’idée de faire place à un modèle de développement « alternatif et durable »,à la création d’une nouvelle Constitution politique et l’institutionnalisation du Sumak Kawsay [4], se trouvent parmi les principales propositions du projet politique initial du gouvernement.

Apparue à la fin des années 90 au sein des organisations autochtones, des milieux d’activistes et d’intellectuels [5], la notion de Sumak Kawsay, attribuée aux formes de vie des peuples autochtones andins et amazoniens et aux rapports particuliers qu’ils entretiennent avec la nature, devient le fondement de la Constitution équatorienne. Cette charte établit des paramètres juridiques innovateurs notamment en ce qui concerne les droits de la Nature et les droits des peuples autochtones, à savoir : a) la Plurinationalité et l’Interculturalité de l’État ; et b) l’auto-détermination, la possession des terres, l’usage, l’administration et la conservation des ressources, la consultation libre, préalable et informée, l’accès à l’éducation et à la santé interculturelle ; la préservation de l’identité, de la culture et des formes d’organisation autochtones, etc. [6]

C’est dans ce contexte que le projet « Laisser le pétrole sous terre, éviter les émissions de carbone et sauver la forêt Yasuní : le modèle Yasuní ITT » est présenté sur la base de trois critères : (1) la nécessité de préserver la biodiversité amazonienne et de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique ; (2) l’idée de faire place à un modèle post-extractiviste et post-pétrolier dans le pays ; (3) le respect des droits des peuples autochtones et des peuples vivant en isolement. L’Équateur renonçait aux revenus qu’il aurait obtenus de la commercialisation du pétrole, en échange d’une contribution financière de la communauté internationale, correspondant au moins, à 50 % de ces revenus. À leur tour, les pays contributeurs seraient créanciers d’un « Certificat de garantie Yasuní », confirmant leur engagement ainsi que l’équivalent de la somme attribuée en termes d’émissions de CO2 évitées (Yasuní ITT, 2007).

Largement soutenue au niveau national et international, l’initiative fut perçue comme un exemple pour la conception d’autres propositions similaires dans le cadre du débat sur l’intensification des impacts occasionnés par l’activité humaine sur le climat et les écosystèmes, un phénomène qualifié par certains chercheurs comme l’« Anthropocène » [7]. Néanmoins, les anomalies observées au sein des négociations [8], et les contradictions qui ont peu à peu émergé entre le discours et la pratique gouvernementale, notamment en ce qui concerne les projets extractivistes, commençaient à générer un climat d’incertitude et de méfiance vis-à-vis du projet.

La rupture entre l’organisation autochtone et le gouvernement et la fin de l’Initiative ITT.

Les politiques favorables à l’extractivisme [9], alors que l’Initiative ITT était promue au niveau international, étaient pour certains le signe de l’« instrumentalisation » [10] ou de la « banalisation » [11] de la notion du Sumak Kawsay ainsi que du discours favorable aux droits des peuples autochtones et de la nature. La projection du « Plan B » - l’exploitation pétrolière dans le Yasuní - et la présence croissante d’entreprises multinationales, notamment chinoises, étaient l’expression de la « double facette » du discours à travers lequel le gouvernement avait réussi à légitimer son projet sans perdre de vue les objectifs du modèle de développement néolibéral lui permettant de s’insérer dans l’économie mondiale [12].

C’est ainsi qu’en 2013, après sept ans de négociations, le président Correa annonçait la décision d’exploiter le PNY. Le manque de soutien et de responsabilité écologique de la communauté internationale ; la nécessité de revenus économiques pour financer le développement du pays ; l’intérêt national pour les ressources de l’Amazonie ; l’affectation de seulement 0,1 % du territoire et l’utilisation de technologies « propres » pour minimiser l’impact environnemental, ont été les arguments utilisés pour justifier l’exploitation.

La fin de l’Initiative ITT prédisait d’une part, l’intensification de la problématique sociale et environnementale dans le Yasuní, zone qui depuis les années 1960 fait l’objet d’un modèle de développement basé sur la dépossession d’identités et des territoires. La pression exercée par les activités pétrolières s’est accompagnée de nombreux problèmes sociaux et environnementaux, aggravés dans une région historiquement abandonnée par l’État [13]. D’autre part, la multiplication de projets extractivistes a entraîné de nombreuses protestations, fermetures de routes et d’autres manifestations populaires qui ont été très rapidement réprimées dans le cadre du processus de criminalisation de la protestation sociale entamé par l’État. Plusieurs dirigeants des organisations sociales ont été inculpés pour avoir commis le délit de « terrorisme et sabotage » par le seul fait de manifester une position contraire au gouvernement ou d’organiser la mobilisation. En contradiction avec le principe de la « participation citoyenne » prôné par le gouvernement, ce processus a généré en parallèle, un débat et une organisation majeure, en vue de révéler les incohérences du modèle équatorien.

Considérations finales

L’analyse proposée dans les lignes précédentes permet de soulever plusieurs éléments du contexte politico-social équatorien des dernières années, caractérisé par l’intensification des processus extractivistes. L’exemple de l’Initiative ITT manifeste les limites qui s’imposent au sein d’un programme politique qui, en dépit des discours et des lois favorables aux peuples autochtones et à la nature, continue à donner la priorité aux intérêts des entreprises multinationales [14]. L’extraction de matières premières dans des territoires considérés comme vides ou inhabités est une des expressions les plus claires du modèle qui marginalise, réduit et élimine la vision des peuples autochtones afin de s’approprier des ressources et des territoires.

Renforcé dans un premier moment par l’essor économique dû à la hausse des prix du pétrole permettant d’investir dans un ensemble de politiques sociales, le modèle « progressiste » finit par stagner au sein d’un système qui n’a pas su combattre les inégalités et qui doit maintenant se confronter à la baisse des prix de cette ressource. L’instrumentalisation du discours lié à l’ethnicité, à l’écologie, au changement du paradigme de développement, a notamment servi à promouvoir beaucoup plus qu’une initiative, mais également un gouvernement cherchant à acquérir une reconnaissance, afin de s’insérer dans l’économie mondiale et de répondre aux intérêts du capital multinational (des BRICS principalement).

Sur le plan local, les peuples autochtones continuent d’être perçus comme les « objets » du développement et doivent se confronter de manière quotidienne aux abus de pouvoir, tant de la part du personnel des entreprises pétrolières que de l’État. L’extractivisme sur leurs territoires est à l’origine de multiples problèmes de santé, d’analphabétisme, d’alcoolisme, de l’introduction de logiques économiques mercantilistes génératrices de la concurrence, de la dépendance, de rapports clientélistes, de divisions communautaires. Toutefois, les communautés autochtones du Yasuní continuent à résister et à se mobiliser pour la défense notamment des droits à l’autonomie, à l’auto-détermination, à l’identité et au territoire.

Notes

[1Svampa, Maristella, “Movimientos Sociales, matrices socio-políticas y nuevos escenarios en América Latina en Problèmes d´Amerique Latine y One world perspectives”, 2010, Workings Papers : http://www.social-globalization.uni-kassel.de/owp.php.

[2Santos, Boaventura, “La Refundación del Estado en América Latina. Perspectivas desde una epistemología del Sur”, 2010, Quito : Abya-Yala, p. 95.

[3Slogan du mouvement Alianza Pais, présenté comme un des objectifs principaux de son programme politique.

[4Du quechua de la région andine de l’Équateur, traduit en espagnol comme le « Buen Vivir » ou en français comme le « Bien Vivre ».

[5Sacher, William y Baez, Michelle , « Buen Vivir, faux et vrais espoirs », La revue des livres, N°11 Mai-Juin, 2013.

[6Certains de ces droits confirment des engagements précédemment acceptés par l’Equateur, en tant que pays signataire de la Convention 169 de l’OIT en 1998.

[7Larrère Catherine, « Anthropocène : le nouveau grand récit », Esprit, 12/2015 (Décembre), p. 46-55.

[8La démission, pendant ces années, de plusieurs membres du comité technique de la négociation de l’Initiative était attribuée aux désaccords avec la perspective officielle favorable à l’impulsion de l’extractivisme.

[9Pour ne citer que quelques cas : l’extraction minière à Intag (Morona Santiago), à la Cordillère du Cóndor (Zamora Chinchipe) ; la réalisation de la Xème et la XIème « Ronda » pour la licitation de nouveaux champs pétroliers et l’impulsion de l’Initiative pour l’Intégration de l’Infrastructure Régional Sud-américaine (IIRSA).

[10Houtart, François (2011), “El concepto de sumak kawsai (buen vivir) y su correspondencia con el bien común de la humanidad”, 2011, [en ligne] http://www.alainet.org/es/active/47004, 11/11/2016.

[11Gudynas, Eduardo, “El nuevo extractivismo progresista”, in Colonialismos del siglo XXI, negocios extractivos y defensa del territorio en América latina, 2011, Barcelona : Icaria : p.75-92.

[12Dávalos, Pablo, « Sumak Kawsay (La vida en Plenitud) », in Convivir para perdurar : conflictos ecosociales y sabidurías ecológicas, (Álvarez Cantalapiedra coord.), 2011, Barcelona : CIP, Ecosocial, Icaria.
Sacher, William y Baez, Michelle , art. Cit.
Lander, Edgardo, « Crisis civilizatoria : el tiempo se agota », in Irene Leon (coord) : Sumak Kawsay/Buen Vivir y cambios civilizatorios, 2010, Quito : FEDAEPS : p. 27-90.

[13Cabodevilla, M. Ángel, El exterminio de los pueblos ocultos, 2004, Quito : CICAME.

[14Cette dissociation entre les discours et les pratiques est également présente dans d’autres gouvernements latino-américains de la période. Voir notamment les conflits liés à la construction d’une autoroute traversant le Parc national Isiboro Secure en Bolivie, analysés dans l’article de Christophe Ventoura publié dans ce dossier.

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Sophie Cevallos est Doctorante en Anthropologie et Ethnographie Sociale au sein du Laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales/Equipe IIAC (LAIOS-IIAC), Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).

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