Les droits des femmes en Méditerrannée

Prisonnières des inégalités

, par Le Ravi , ROUCHARD Samantha

Les femmes incarcérées en Méditerranée sont minoritaires mais leur nombre augmente. Et elles sont la cible en détention de violences spécifiques.

« Les femmes sont très minoritaires en détention, mais c’est la population carcérale qui augmente le plus rapidement, et ce, dans un contexte où il n’y a pas forcément de places pensées pour elles », explique Carolina Nascimento, coordinatrice pays pour Prison Insider. Cette ONG basée à Lyon a pour objectif de faire connaître les conditions de détention des personnes privées de liberté à l’international et de promouvoir le respect de leur dignité et de leurs droits fondamentaux. Plus de 700 000 femmes sont emprisonnées dans le monde, elles représentent entre 2 et 10 % des personnes incarcérées, mais ces dernières années leur nombre s’accroît, plus que celui des détenus masculins.

Selon le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, nombre d’entre elles subissent des traitements inhumains et dégradants lors de leur arrestation, de leur interrogatoire et de leur garde à vue. Notamment des fouilles corporelles invasives, des viols et menaces de viol, des tests de virginité, et des insultes et humiliations de nature sexuelle. Prison Insider compile de nombreux témoignages de prisonnières en ce sens. Les deux pays de la Méditerranée sur lesquels l’ONG a réussi à obtenir le plus d’informations sont le Maroc et la Tunisie, « car ce sont des pays qui sont dans une dynamique de réforme », souligne Carolina Nascimento. Les renseignements fournis proviennent d’associations locales, d’avocats et bien sûr de détenues ou d’anciennes détenues.

Abandonnées par leur famille

En Tunisie, les femmes représentent 2,9 % des détenus, 2,3 % pour le Maroc (contre 3,6 pour la France). « Les constructions ne sont donc pas pensées pour elles », souligne la coordinatrice pays de Prison Insider. Au Maroc, il y a seulement deux prisons pour femmes. Le reste du temps, elles se retrouvent incarcérées dans des quartiers au sein de prisons pour hommes où tout est pensé pour la population masculine : de l’accès à la promenade aux activités très genrées en passant par l’accès aux soins. Certaines femmes n’ont pas accès à un gynécologue par exemple. Concernant les femmes enceintes, lorsqu’elles accouchent, elles peuvent garder l’enfant avec elles jusqu’à deux ans en Tunisie et trois ans au Maroc, contre 18 mois en France. « Le Portugal est le seul pays qui propose aux deux parents de pouvoir garder l’enfant jusqu’à ses trois ans, mais jusqu’en 2018, aucun père n’en avait fait la demande », précise Carolina Nascimento. En Espagne, la possibilité est donnée à deux parents incarcérés de vivre dans une unité familiale. La Norvège a fait le choix, elle, d’aménager les peines des mères condamnées plutôt que garder l’enfant en bas âge en prison.

Mais la vraie différence est que les femmes se retrouvent plus facilement abandonnées à elles-mêmes. Les liens avec les familles et les maris se disloquent et certaines n’ont aucune visite durant des détentions qui peuvent durer des années. « L’incarcération des femmes est souvent stigmatisée, mal vue. Nous avons eu le témoignage d’une femme au Maroc qui a échappé à la peine de mort et lorsqu’elle est sortie, elle n’avait plus aucun lien avec ses enfants, explique Carolina Nascimento. On note aussi une prévalence des maladies psychiatriques chez les femmes. Pour la majorité, elles ont déjà subi des violences avant d’être détenues, mais l’administration pénitentiaire n’en tient pas compte. » Concernant le taux de suicide, l’ONG explique avoir du mal à obtenir des chiffres, et lorsqu’elle y parvient, il n’y a aucun distinguo de fait entre les hommes et les femmes.

Dans les pays de la Méditerranée, les condamnations les plus prononcées à l’égard des femmes concernent les crimes liés à la morale publique, les crimes familiaux et les trafics de drogues. Mais en Turquie et en Israël de nombreuses femmes, respectivement kurdes et palestiniennes, sont emprisonnées pour leur activisme politique. « Les femmes kurdes peuplent les prisons d’Erdogan par centaines. Elles sont journalistes, élues, avocates et elles subissent les pires atrocités. Elles sont la principale cible pour atteindre le peuple kurde car elles sont au cœur même de sa société », souligne Annick Samouelian, co-présidente de Solidarité et Liberté Provence et coordinatrice du collectif Solidarité Kurdistan.

Beaucoup de prisonnières appartiennent au Parti démocratique des peuples (HDP), parti de gauche et pro-kurdes, considéré par le président turc comme la vitrine politique du PKK. La plupart sont députées ou maires. Le HDP a mis en place depuis 2014 un système de parité qui fait que lorsqu’un homme est élu, une femme aussi. Lors des purges de 2016, de nombreux maires ont été arrêtés. Le chef d’inculpation est toujours le même : « appartenance à un groupe terroriste ». Les femmes sont enfermées dans des prisons de haute sécurité dans des geôles qui ressemblent à des poulaillers, parfois avec leurs enfants. Ces derniers ne sont pas autorisés à avoir de jouets. Elles subissent aussi des fouilles à nu qui, si elles s’y opposent, se transforment en actes de torture.

Persécutions et tortures

Lorsque les femmes écrivent à leur famille en langue kurde, elles sont obligées de payer la traduction de chaque lettre, « ce qui n’est pas le cas pour les autres « nationalités » », note Annick Samouelian. Et de dénoncer : « Ce n’est rien d’autre que de la persécution. » Beaucoup d’entre elles ont entamé des grèves de la faim pour alerter l’opinion publique. Sans effet. Certaines ont perdu la vie. En mai 2020, Helin Bölek, 28 ans, l’une des voix de Grup Yorum, groupe révolutionnaire contre le pouvoir, est morte après 288 jours de « ce jeûne de la mort », pour dénoncer la répression et obtenir la libération d’autres musiciens. En août 2020, c’est l’avocate Ebru Timtik, 42 ans, qui est morte après 238 jours de grève de la faim. Condamnée à 13 ans pour terrorisme, elle demandait un procès plus équitable.

En Israël, les activistes palestiniennes n’échappent pas, elles n’ont plus, à la prison. Le plus souvent sans procès grâce à un système de détention administrative hérité du mandat britannique qui permet d’incarcérer une personne pendant six mois renouvelables à l’infini sans que la personne concernée n’ait eu droit à un procès équitable. Certaines militantes sont emprisonnées ainsi depuis 15 ans. 37 activistes palestiniennes – étudiantes, journalistes, parlementaires, féministe… – sont actuellement enfermées dans la prison de Damon, près de Nazareth.

Si sur les 4 500 prisonniers politiques palestiniens elles représentent un faible nombre, Tom Martin du Collectif Palestine vaincra explique que l’occupation israélienne développe à leur égard une politique d’humiliation et de tortures spécifiques du fait qu’elles sont des femmes. Les humiliations à caractère sexuel sont légions : « Lorsqu’elles sont interrogées dans des conditions indignes, souvent dévêtues et en leur faisant subir des sévices corporels, les autorités font venir leur famille pour y assister et faire pression, explique-t-il. Il y a une dimension patriarcale et sexiste dans ce que l’on fait subir aux femmes incarcérées. Le but c’est de casser leur détermination. L’emprisonnement pour Israël est une arme coloniale. »

Les interrogatoires peuvent durer des jours entiers, 44 jours pour Mays Abu Gosh, étudiante en journalisme et militante palestinienne d’une vingtaine d’années. Qui n’a de cesse de dénoncer les violences subies depuis sa libération. En 50 ans, 10 000 femmes palestiniennes sont passées par les geôles israéliennes. L’ONG de défense des droits des prisonniers palestiniens, Addameer, dénonce des conditions de détention contraires au droit international. Les violences sexuelles sont largement utilisées pour intimider, humilier les femmes détenues et obtenir des confessions. Pour Addameer, ces pratiques découlent « d’une violence raciste et basée sur le genre institutionnalisée par les autorités israéliennes ».