Pourquoi n’y a-t-il pas de mouvement anti-vaccin à Cuba ?

, par Rebelión , DANHIEUX Toon, VANDEPITTE Marc

De plus en plus, de larges pans de la population européenne expriment ouvertement leur méfiance vis-à-vis des politiques de lutte contre le COVID-19. La politique traditionnelle réagit par la panique et se caractérise par le paternalisme et la répression : obligation générale de se faire vacciner et restriction de la liberté de circulation. Ce n’est (pourtant) pas de cette manière que l’on obtient un soutien au sein de la population. Pour cela, il faudrait, au minimum, écouter les craintes et les préoccupations des personnes non vaccinées. Mais d’autres éléments entrent également en jeu. La comparaison avec Cuba est intéressante.

"Les activistes anti-vaccins sèment la peur autour des vaccins contre le Covid-19". Crédit : Marco Verch (CC BY 2.0)

1. Méfiance vis-à-vis du gouvernement

De nombreuses personnes non vaccinées doutent, à juste titre, de la compétence et/ou de la bonne foi des gouvernements qui souhaitent maintenant vacciner le plus rapidement possible. Ce n’est pas si incompréhensible.

Les pays européens improvisent depuis mars 2020. Il n’y a ni uniformité ni logique dans leurs politiques de lutte contre la pandémie de COVID-19. Avec des taux d’infections similaires, les mesures diffèrent grandement d’un pays à l’autre.

En Belgique, où je vis, comme dans d’autres pays d’Europe, l’improvisation est incompréhensible. Le gouvernement belge a attendu la mi-mars avant de prendre des mesures. Soit un mois et demi trop tard. S’ils avaient agi plus tôt, le taux de propagation aurait été beaucoup plus faible et des milliers de décès dus au COVID-19 auraient été évités. Et ils ne semblent pas apprendre de leurs erreurs. La réponse à chaque nouvelle vague de COVID-19 arrive toujours trop tard.

Bien que les expert·es aient lancé des avertissements depuis des années, le gouvernement belge n’était pas préparé à une pandémie. Dans un premier temps, il a déclaré que les masques étaient inutiles, car il n’y en avait pas (encore) de disponibles en raison d’une mauvaise gestion. Puis, tout à coup, ils sont devenus obligatoires.

En septembre 2021, les mesures ont été assouplies en Belgique, avec des chiffres plus mauvais, alors qu’elles ont été renforcées aux Pays-Bas, avec de meilleurs chiffres. Comment cela peut-il s’expliquer ? En Belgique, sept ministres de la Santé doivent se mettre d’accord pour mettre en œuvre une nouvelle politique. Dans le même temps, les gouverneur·es et les maires introduisent des règles plus strictes ou plus permissives et les président·es des partis polissent leur image au détriment de la santé publique.

Lorsque cette méfiance atteint les rues et les réseaux sociaux, l’extrême droite n’a plus qu’à enfoncer le clou. Elle attire dans son camp celles et ceux qui sont légitimement mécontent·es, simplement en compatissant à leur méfiance vis-à-vis du gouvernement. L’objectif, bien sûr, n’est pas d’exiger plus de démocratie pour les sans-voix. L’histoire nous enseigne que l’objectif de l’extrême droite est de hâter la formation d’un régime autoritaire qui laisse complètement de côté ces personnes et pousse à l’extrême l’exploitation de tout, de tous et de toutes par les 1 %.

Les mesures anti-COVID-19 prises dans de nombreux pays européens ont été, et restent, un gigantesque chaos. Mais, en réalité, la méfiance est bien plus profonde. Lors de la précédente grande crise, la crise bancaire de 2008, ce sont également les citoyen·nes qui en ont payé le prix. Les banques qui avaient spéculé avec notre argent s’en sont sorties et ont été sauvées. Et nous, les gens ordinaires, avons payé la facture. Il est évident qu’il existe une méfiance vis-à-vis de la capacité du gouvernement à gérer une crise.

Et à Cuba ?

Dès janvier 2020, soit près de deux mois avant que les politicien·nes européen·es n’agissent, le gouvernement cubain a lancé un plan national de lutte contre le coronavirus. Des campagnes d’information de masse ont été lancées dans les quartiers populaires et à la télévision. Pas de gouvernements contradictoires, pas de sept ministres de la santé qui doivent se mettre d’accord, pas de discussions sur les masques obligatoires.

Le gouvernement a agi de manière décisive et a fait tout son possible pour tuer le virus dans l’œuf. Pas de promesses faciles selon lesquelles nous allions retrouver le « royaume de la liberté » grâce aux vaccins, pas de lâcher de rênes trop rapides, pour des raisons électorales ou par manque de courage politique, mais des mesures fermes. Quelques exemples. Le tourisme, principale source de revenus, mais également de contagion, a été immédiatement arrêté. Les enfants dès l’âge de six ans sont obligés de porter des masques. Lorsqu’il est devenu évident que les écoles étaient également d’importantes sources de contagion, on s’est tourné vers l’enseignement à domicile, avec un très bon soutien de la télévision scolaire, entre autres.

« En informant correctement la population sur les risques sanitaires, les Cubain·es comprennent l’importance de rester chez eux. Ils savent comment la maladie se transmet et assument la responsabilité de leur propre santé et celle de leurs familles et de leurs voisin·es », explique Aissa Naranjo, médecin à La Havane.

Les soins de santé à Cuba sont principalement axés sur la prévention et sont fortement décentralisés. Chaque quartier a sa propre polyclinique et il existe un fort lien de confiance entre la population locale et les agent·es de santé. Depuis mars 2020, près de 30 000 « traceur·ses de contacts » ont fait du porte-à-porte, jusque dans les coins les plus reculés de l’île, pour vérifier dans chaque famille si l’un·e de ses membres était infecté·e. Des étudiant·es de l’université ont été mobilisé·es pour aider au traçage. En Belgique, la détection a été effectuée par des téléconseiller·es anonymes, ce qui n’inspire pas vraiment confiance.

Entre-temps, l’accent a été mis sur le développement de vaccins contre le coronavirus. En mars 2021, trois vaccins étaient déjà en phase de test. À l’heure actuelle, Cuba dispose de cinq vaccins, dont l’un est destiné aux enfants dès l’âge de deux ans.

Les différences de politiques COVID entre Cuba et la Belgique se reflètent également dans les chiffres. À Cuba, 146 décès dus au COVID-19 ont été enregistrés à la fin de l’année 2020. En Belgique, avec le même nombre d’habitant·es, le chiffre était de près de 20 000. Ça, c’était avant le variant Delta. Cuba a pris du retard. Ses propres vaccins n’ont été terminés que trois mois après le début de la prolifération du variant Delta. La vaccination rapide en Belgique, qui a débuté fin 2020, a permis de réduire considérablement le nombre de décès causés par le variant Delta, au moins dans les premiers stades.

À Cuba, le variant Delta est arrivé trop tôt, en réalité. Il n’y avait pas de vaccin à l’époque. Le pic d’infection a eu lieu en juillet. Cela a causé de nombreux décès et a ébranlé le système de santé. Cette situation sanitaire précaire a été aggravée par de sérieux problèmes économiques résultant du blocus économique des États-Unis, de la perte du tourisme et de la hausse des prix des denrées alimentaires. En conséquence, beaucoup de gens étaient mécontents. Par le biais des réseaux sociaux, les États-Unis ont tenté d’attiser ce mécontentement et de le canaliser vers des manifestations. Cette tentative a finalement échoué.

Une fois la campagne de vaccination lancée à Cuba, les résultats ont été spectaculaires. Le 20 septembre, au début de la campagne, on comptait encore plus de 40 000 nouvelles infections et 69 décès par jour. Aujourd’hui, on compte 120 nouvelles infections et un décès par jour. À Cuba, les enfants sont également vacciné·es dès l’âge de deux ans. Le 2 décembre, 90 % des Cubain·es avaient reçu leur première dose. Il s’agit du deuxième pourcentage le plus élevé au monde, après les Émirats arabes unis, et du plus élevé en Amérique latine. En Belgique, nous sommes à 75 %.

2. Méfiance vis-à-vis des grandes entreprises pharmaceutiques

De nombreuses personnes non vaccinées en Europe trouvent suspect que le gouvernement fournisse des vaccins gratuitement. De plus en plus de personnes doivent payer de plus en plus cher pour les autres médicaments. Les soins de santé coûtent chaque année plus cher aux patient·es et voilà que tout à coup, nous « devons » tou·tes nous faire vacciner gratuitement. Y a-t-il quelque chose derrière tout cela ? Est-on un·e théoricien·ne du complot si l’on pose cette question ?

Les gens savent que les grandes entreprises pharmaceutiques ne pensent qu’aux profits et ne prennent pas toujours au sérieux la sécurité des personnes. Entre 1940 et 1980, des millions de futures mères ont pris du DES (diéthylstilbestrol) contre les fausses-couches et, dans les années 1960, on leur a prescrit du Softenon contre les vertiges de grossesse. Ces décisions ont provoqué des déformations chez des milliers de bébés. Aux États-Unis, Purdue Pharma, propriété de la riche famille Sackler, vendait, encore jusqu’à récemment, le puissant analgésique OxyContin tout en sachant pertinemment qu’il crée une forte dépendance.

Purdue est responsable de la mort de milliers de personnes aux États-Unis et de la dépendance de millions d’autres. Le fentanyl, inventé par Paul Janssen, du géant pharmaceutique belge du même nom (qui fait aujourd’hui partie de Johnson & Johnson), est également un analgésique hautement addictif qui était en vente libre aux États-Unis et faisait l’objet d’une promotion intensive. Johnson & Johnson a été reconnu responsable dans cette affaire.

Les gens savent également que les entreprises pharmaceutiques facturent leurs vaccins contre le COVID-19 à des prix trop élevés et qu’elles sont largement subventionnées par le gouvernement, mais qu’elles sont autorisées à conserver des milliards de bénéfices. Lorsque ces mêmes entreprises affirment ensuite qu’une autre injection de rappel est nécessaire, cela suscite naturellement la méfiance, même si cette nécessité est scientifiquement correcte.

Et à Cuba ?

Il n’existe pas d’industrie pharmaceutique privée à Cuba. Tous les vaccins contre le COVID-19 sont fabriqués par des laboratoires biomédicaux appartenant au gouvernement. 80 % des vaccins utilisés dans les programmes de vaccination du pays sont fabriqués dans le pays. Vous ne trouverez pas de prix scandaleux ou de profits usuriers ici.

Dès l’enfance, toute la population est vaccinée contre un certain nombre de maladies, comme c’est le cas ici en Europe. C’est l’un des principaux facteurs de l’augmentation très rapide de l’espérance de vie à Cuba au cours des dernières décennies. L’espérance de vie à Cuba est plus élevée qu’aux États-Unis et la mortalité infantile est plus faible. Ces derniers mois, il a été démontré que les vaccins sont également très efficaces. Il n’est donc pas surprenant que chaque Cubain·e, non seulement fasse confiance à ses entreprises pharmaceutiques nationales, mais en soit également fier·e.

3. Méfiance vis-à-vis de la science

La vraie science et la pseudoscience sont souvent utilisées pour faire de la publicité pour toutes sortes de choses ici en Europe : compléments alimentaires, couches parfaites, produits pour la pousse des cheveux, portables supersoniques… En conséquence, la science a perdu une grande partie de son statut pour beaucoup de personnes. Les fraudes fréquentes à grande échelle sur la recherche (on pense à l’affaire Volkswagen) rendent les gens encore plus méfiants.

En outre, de nombreuses personnes quittent l’enseignement secondaire ou supérieur sans être en mesure de comprendre les statistiques ou leur représentation dans des articles. « Il y a autant de personnes vaccinées que de personnes non vaccinées à l’hôpital, n’est-ce pas ? ». Tout cela explique pourquoi de grands groupes de personnes sont attirés par des théories obscures ou du moins souhaitent les prendre au sérieux, car elles pensent qu’« ils » essaient de nous faire croire quelque chose. Qu’« ils » veulent nous obliger à respecter un certain nombre de choses : passeport COVID, vaccins, etc. Le « ils » étant un amalgame de politicien·nes, d’expert·es et de médias.

Et à Cuba ?

À Cuba, les gens ne sont confrontés à la publicité professionnelle que de manière très sporadique. La science touche les gens par le biais de l’éducation (de haute qualité) et des médias non commerciaux. Avant même la première infection, il a été expliqué à tous les Cubain·es, à la télévision, ce qu’est le COVID-19, comment la pandémie s’est développée dans le monde entier, ce que l’on peut faire contre elle et, par conséquent, quelles mesures devaient être prises.

Le peuple cubain sait que ses scientifiques travaillent pour le bien commun de leur pays. La population le constate presque chaque année, par exemple, lors des évacuations préventives des villes et villages situés sur la trajectoire des ouragans, cartographiée par les meilleur·es météorologues du monde. Elle a vu comment le VIH a été rapidement maîtrisé grâce à un engagement fort en faveur de la prévention, comment la dengue et le Zika [1] sont traités de manière scientifique, efficace et transparente, avec un minimum de victimes.

4. Méfiance vis-à-vis de la solidarité

Une gestion efficace de la pandémie présuppose de la solidarité. La majorité de la population, qui a personnellement peu à craindre de la maladie, doit se montrer solidaire des minorités de personnes (très) âgées et physiquement faibles. La vaccination est importante pour un homme ou une femme normale, mais aussi pour les enfants, afin de réduire au plus vite la circulation du virus dans la communauté en faveur des plus faibles. La plupart des gens (également en Europe) considèrent cela comme une raison suffisante pour participer. Cela vaut également pour le respect des mesures de sécurité.

Il est vraiment surprenant qu’il n’y ait pas plus de personnes en Europe qui disent : « Je suis en bonne santé et assez fort·e, je n’ai pas besoin de vaccin, les autres doivent faire leur part ». Toute la culture commerciale et néolibérale rappelle ici quotidiennement aux gens leur devoir de se développer, de faire toujours mieux dans la vie, c’est-à-dire de s’enrichir. L’idéal c’est l’autonomie absolue, ne pas être dépendant·e des autres, et encore moins de l’« État », sinon vous êtes un·e profiteur·se. Les syndicats sont alors les protecteurs de ces « profiteur·ses ». L’État doit être dégraissé, les services sociaux et de santé doivent être réduits. Ce n’est pas exactement une culture qui favorise la solidarité.

Et à Cuba ?

Les Cubain·es ne sont pas dans une situation de concurrence ou de « chacun·e pour soi ». Le peuple cubain sait par expérience que ce n’est qu’ensemble qu’il pourra faire face aux grands défis du pays. Surmonter les problèmes ensemble est ce à quoi ils sont habitué·es, aujourd’hui plus que jamais malheureusement. Aider ses voisin·es, nettoyer le quartier ensemble, tenir des réunions et prendre des décisions ensemble sur le lieu de travail, etc., c’est leur mode de vie.

La solidarité fait partie de leur ADN. Depuis des décennies, ils envoient des médecins, des infirmier·es et des enseignant·es dans le reste du monde. Un petit pays de onze millions d’habitant·es, disposant de dix fois moins de ressources que la Belgique, a envoyé des médecins pour combattre le COVID jusqu’en Italie.
Cette attitude et ce mode de vie sont la quatrième raison pour laquelle il y a peu ou pas d’anti-vaccin à Cuba.

Lire l’article en langue originale sur rebelion.org

Notes

[1La dengue ou fièvre de la dengue est une maladie infectieuse systémique aiguë causée par le virus de la dengue et transmise par les moustiques. Le Zika est un virus qui provoque de la fièvre et peut avoir des conséquences graves pour les fœtus.

Commentaires

Cet article, initialement paru sur le site de De Wereld Morgen (CC BY-NC-ND 2.0) a été traduit vers le français depuis la traduction espagnol [publiée sur le site de Rebelion le 08 décembre 2021 (sous licence Creative Commons également)] par Charlène Brault, traductrice bénévole pour ritimo.