Pourquoi ces 10 crises humanitaires exigent immédiatement votre attention

, par The New Humanitarian , CARCHEREUX Agnès (trad.)

Alors que les conflits à Gaza et en Ukraine font toujours la une des journaux en 2024, il est important de rappeler que de nombreuses autres crises sont trop facilement oubliées par les médias et négligées par les donateurs. Les raisons à cela sont souvent à chercher du côté de leur complexité ou de leur moindre importance géopolitique relative.

Tandis que les opérations de destruction menées par Israël à l’encontre du Hamas entrent dans leur quatrième mois, les besoins dans la bande de Gaza devenue « inhabitable » sont incroyablement élevés, et le nombre de victimes s’élève à presque 23 000 personnes. De plus, 85% des 2,3 millions de personnes – qui ne peuvent pas quitter le territoire – sont toujours déplacées en raison des bombardements et de l’invasion terrestre. Des dizaines de milliers de Palestinien·nes sont malades ou blessé·es et quasiment aucun hôpital ne fonctionne. Le siège généralisé d’Israël ne permet que l’entrée d’un petit nombre de fournitures humanitaires. De plus, les approvisionnements en eau, nourriture, essence et électricité sont coupés. Plusieurs commentaires de la part de ministres de l’extrême droite israélienne ont conduit à des accusations d’épuration ethnique et de génocide. Des millions de personnes en Ukraine sont également en situation de déplacement forcé et doivent faire face à la menace constante de bombardement ; et tandis que l’attention internationale s’essouffle, l’invasion par la Russie est loin d’être terminée.

Mais les populations de Gaza et d’Ukraine ne sont pas les seules à souffrir.

Selon les derniers chiffres de l’ONU, quasiment 300 millions de personnes dans 72 pays auront besoin d’aide et de soutien humanitaire cette année. Or, de manière générale, le montant des subventions pour les plans d’urgence a été réduit de 40% en 2023. Pour l’année à venir, les perspectives de dons sont encore plus moroses, et l’ONU a revu ses ambitions à la baisse.

En ce début d’année 2024, des dizaines de millions de personnes affectées par les événements que relate cet article se trouvent déjà dans des situations de famine ou d’extrême danger. De plus, les restrictions d’accès et les financements limités empêchent l’action du système d’intervention d’urgence internationale, submergé et concentré sur d’autres sujets.

Soudan : entre soupçons d’épuration ethnique et la plus grave crise de déplacements internes au monde

Les chiffres : 25 millions de personnes (ce qui représente plus de la moitié de la population) ont besoin d’une aide humanitaire. Plus de 7 millions de personnes ont été déplacées.

Le conflit qui a éclaté en avril entre l’armée soudanaise et les Forces paramilitaires de soutien rapide (les FSR) a entraîné la plus grave crise de déplacements internes. Plus de 7 millions de personnes ont quitté leur maison, et 1,5 million d’entre elles s’est exilée à l’étranger. La ville de Khartoum a été dévastée et les FSR sont accusées d’épuration ethnique et de crime de génocide au Darfour. En plus de l’insufissance des fonds, les efforts de médiation ont été réduits à néant et les organismes d’aide sont confrontées au contexte opérationnel le plus difficile au monde. Les groupes d’entraide soudanais sont les principaux intervenants humanitaires, mais ils n’ont reçu que peu de soutien des donateurs internationaux, et plusieurs d’entre eux ont dû suspendre leurs activités. Certains craignent que le Soudan doive affronter une rupture du même type que celle qui a secoué la Lybie, entre l’Ouest tenu par les FSR et le Nord et l’Est occupé par l’armée. Cette situation fait craindre le fait que les FSR – qui conduisent actuellement une offensive diplomatique de charme tout en consolidant leur emprise militaire – puissent chercher à atteindre le pouvoir absolu.

Myanmar : les avancées des opposant·es à la junte sont source d’espoir autant que de peur

Les chiffres : 2,5 millions de personnes sont déplacées, dont déjà plus de 660 000 depuis la fin du mois d’octobre 2023. Seul un tiers du plan de réaction de 2023 est financé.

Pour la première fois depuis que le gouvernement militaire a pris le pouvoir absolu en février 2021 – avec l’arrestation d’Aung San Suu Kyi, dont le parti avait remporté une victoire électorale écrasante quelques mois auparavant – des douzaines de groupes armés s’unissent pour prendre l’ascendant sur la junte, et s’imposent. Certains voient les avancées de ces rebelles (250 groupes au total) comme un signe que la junte est en perte de vitesse et espèrent un jour voir sa chute. Cependant, d’autres craignent que la violente répression militaire ne mène qu’à une recrudescence des besoins humanitaires dans un pays qui reçoit déjà très peu d’attention dans le monde. A moyen terme, ce dernier scénario est déjà en cours : plus de 660 000 personnes ont été récemment déplacées depuis l’intensification des combats à la fin du mois d’octobre. Étant donné que la junte a longtemps limité l’accès aux groupes d’aide internationale, les appels se multiplient pour que les groupes d’aide locale apportent davantage de soutien.

Haïti : l’intervention étrangère va-t-elle améliorer ou empirer la situation ?

Les chiffres : Plus de la moitié de la population d’Haïti – environ 5,2 millions de personnes – ont besoin d’aide humanitaire et de sécurité. Plus de 4 000 personnes ont été tuées par les violences des gangs en 2023, ce qui représente une augmentation de 80% en 2022. Le nombre de viols et de violence liée au genre a atteint des niveaux sans précédent.

La violence liée aux gangs a asphyxié Haïti depuis le meurtre du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Alors que le nombre de meurtres et de viols continue d’augmenter dans la capitale – et se répandent dans d’autres pays des Caraïbes – une force militaire soutenue par les Nations unies a été retardée par des obstacles juridiques au Kenya mais pourrait arriver dans l’année pour tenter de mettre fin à cette violence. Cependant, Haïti n’a pas de représentant·es élu·es, et beaucoup craignent que toute force armée étrangère qui parviendra à freiner les gangs, continuera à soutenir les élites politique et financière corrompues d’Haïti. Pendant ce temps, les besoins humanitaires augmentent, dans un pays où l’accès à l’aide est extrêmement difficile à négocier. Plus de 200 000 personnes ont été déplacées, et cette situation a empiré depuis que 115 000 Haïtien·nes ont été expulsé·es d’autres pays en 2023. Environ 3,3 millions d’Haïtien·nes souffrent d’une pénurie d’eau potable, et dans certaines zones de la capitale, quasiment tout le monde est confronté à une grave crise de la faim et n’ont qu’un seul repas – ou moins – par jour.

Sahel d’Afrique de l’Ouest : les soulèvements s’aggravent sous la férule de la junte

Les chiffres : Au Mali, 8,8 millions de personnes ont besoin d’aide et presque 400 000 ont été déplacées à l’intérieur du pays. Au Burkina Faso, 3,7 millions de personnes ont besoin d’aide et plus de 2 millions ont été déplacées à l’intérieur du pays. Au Niger enfin, 4.3 millions de personnes ont besoin d’aide et environ 335 000 personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays.

Les rébellions jihadistes et l’instabilité politique s’aggravent au Burkina Faso, au Mali et au Niger, trois pays limitrophes du Sahel. L’année dernière, un commandement militaire s’est emparé du pouvoir au Niger, ce qui signifie que les juntes contrôlent désormais toute la région. Ils bénéficient d’un soutien local important mais sont isolés sur le plan diplomatique. Après le coup d’Etat, les attaques jihadistes ont continué au Niger et des sanctions imposées à l’encontre du pays par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (ECOWAS) provoquent des souffrances dans le pays tout entier. Au Burkina Faso, la junte a suspendu ses tentatives de dialogue avec les jihadistes et préfère mener une « guerre totale ». Les rebelles imposent des sièges sur les communautés qui soutiennent l’armée. Pendant ce temps, la junte s’est débarrassée d’une mission de maintien de la paix menée depuis une décennie par les Nations unies, et a entamé une guerre nouvelle et dangereuse avec les groupes armés dominés par les Touaregs qui agissent dans le nord du pays.

Réfugiés de Somalie dans un camp en Éthiopie. - Photo Nations Unies via Flickr - CC-BY-NC-SA

Corne de l’Afrique : inondations, conflits, et rivalité à propos de la mer Rouge

Les chiffres : Dans la région étendue de la Corne de l’Afrique, 49 millions de personnes souffrent d’une grave insécurité alimentaire, et plus de 19 millions ont été déplacées en raison des conflits, de la sécheresse et des inondations.

Après une sécheresse record, une grande partie de la Corne de l’Afrique a récemment subi des inondations désastreuses. Environ 2 millions de personnes ont été déplacées à la suite de pluies provoquées par El Niño qui ont englouti des villages entiers. Les conflits gangrènent toute la région. Les accords de paix entre le gouvernement éthiopien et la région du Tigré ont duré pendant plus d’un an, mais des obstacles majeurs subsistent et les combats ont repris dans les régions d’Amhara et d’Oromia. L’offensive de la Somalie contre al-Shabab semble avoir stagné après les premières avancées, alors que les efforts dans la région pour stopper la guerre au Soudan n’ont que des impacts limités. Les rivalités autour de la mer Rouge s’intensifient aussi : les ambitions sur le port enclavé d’Éthiopie ont mené à un accord avec le Somaliland, une région dissidente de la Somalie qui se trouve sur la côte. Mogadiscio, qui considère la région comme une partie de son territoire, a symboliquement rendu nul l’accord et l’a qualifié d’« acte d’agression » violant sa souveraineté.

République démocratique du Congo : déplacements records dans un contexte d’évacuation des gardiens de la paix

Les chiffres : Presque 7 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays et plus de 25 millions souffrent d’une grave insécurité alimentaire.

La crise du déplacement en République démocratique du Congo a atteint un record de 6,9 millions de personnes l’année dernière, et la situation évolue vers un début d’année 2024 mouvementé. Le président Félix Tshisekedi a été déclaré grand gagnant de l’élection de décembre, mais les candidats de l’opposition, invoquant de très nombreuses irrégularités, exigent qu’une nouvelle élection soit organisée. Entre-temps, la mission de maintien de la paix des Nations unies, qui était présente depuis longtemps, a accéléré son retrait, alors même que le contexte de sécurité se détériore. Les combats ont été particulièrement intenses dans l’Est, entre le Rwanda soutenu par le groupe rebelle M23 et l’armée congolaise supportée par les milices locales et les mercenaires étrangers. Les civil·es doivent aussi affronter des situations de sécurité préoccupantes dans la région du nord-est du pays nommée Ituri et le long de la région Kivus qui est durement touchée.

Syrie : La dégringolade continue alors que l’attention faiblit

Les chiffres : 15,3 millions de personnes avaient besoin d’aide avant les tremblements de terre du mois de février, 120 000 personnes ont été déplacées par les violences depuis le mois d’octobre, ce qui s’ajoute à la « plus grande crise de déplacements dans le monde ».

Au début de l’année 2023, les besoins humanitaires avaient déjà atteint des records en Syrie, en raison de la crise économique, des changements climatiques et de la guerre de longue date. A la fin de l’année, la situation était bien pire. Une série detremblements de terre massifs a frappé le sud-est de la Turquie et le nord de la Syrie au début du mois de février, tuant plus de 4 500 personnes en Syrie (ainsi que plus de 50 000 personnes en Turquie), détruisant ou dégradant des milliers de foyers, et impactant des millions de personnes dans une zone du pays qui était déjà majoritairement en crise. En juillet, le conseil de sécurité des Nations unies a échoué à renouveler une résolution qui autorise des aides le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie. Cela signifie que l’accès à cette zone du pays tenue par les rebelles dépend désormais de l’autorisation donnée par le président Bashar al-Assad. En octobre, le gouvernement syrien et ses alliés russes ont commencé à envoyer des bombes sur Idlib, dans le contexte d’une nouvelle escalade importante de violence qui a tué des civil·es et forcé 120 000 personnes à quitter leurs foyers. Il faut ajouter à cela une épidémie de choléra et des fonds alloués à l’aide humanitaire si peu élevés que le Programme alimentaire mondial indique qu’il stoppera l’ensemble de son aide alimentaire en janvier 2024, et les perspectives semblent plus qu’inquiétantes.

Yémen : la menace des attaques des Houthi dans la mer Rouge pèse sur une paix déjà incertaine

Les chiffres : 21,6 millions de personnes ont besoin d’aide. Les subventions pour l’aide coordonnée par les Nations unies déclinent : 62% en 2021, 53% en 2022 et 38% en 2023.

Durant presque deux ans, les rebelles Houthi du Yémen et le gouvernement d’Arabie saoudite – qui soutient le gouvernement du Yémen reconnu dans le monde – ont délibéré sur la fin du conflit. Ces pourparlers ont porté quelques fruits mais n’ont pas amené la paix, et les tentatives des Houthi pour rejoindre la mêlée dans la guerre entre Israël et le Hamas en attaquant les navires de commerce dans la mer Rouge peuvent à nouveau changer la dynamique. Pendant ce temps, la grave crise de l’humanitaire s’englue : le Yémen est confronté à une autre épidémie de choléra qui se propage rapidement, et le PAM a annoncé à la fin de l’année 2023 qu’il suspendrait l’ensemble de son aide alimentaire dans la partie nord du Yémen tenue par les Houthi, en raison d’un faible financement et d’une rupture des négociations avec les autorités sur les premiers destinataires de l’aide. Les ONG qui agissent dans ce pays affecté par une famine de longue durée alertent sur le fait que cette suspension va « exacerber la situation humanitaire déjà critique, ce qui affectera de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables, y compris les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées ».

Vénézuéla : Les espoirs de détente en 2024 s’amenuisent

Les chiffres : 7,1 millions de migrant·es sont réparti·es dans le monde. Sur les presque 6 millions en Amérique latine, plus de 5 millions ont besoin d’aide. Au Vénézuéla, 7,7 millions de personnes ont besoin d’aide.

La décision prise en décembre par le président Nicolás Maduro d’annexer le territoire guyanais d’Essequibo, riche en pétrole, n’était que le dernier événement d’une série qui s’est déroulée en arrière-plan de l’année 2023 et qui a réduit les espoirs de mettre un terme à la crise politique, humanitaire et économique. Cette crise a conduit plus de 7 millions de Vénézuélien·nes à migrer depuis 2015, et a plongé les 28,7 millions de personnes restantes dans l’hyperinflation et la famine, avec des services de santé dévastés. En octobre dernier, le gouvernement de Nicolás Maduro a signé un accord avec l’opposition pour ouvrir la voie à des élections libres et surveillées en 2024 – avec pour objectif d’inclure la levée des sanctions exercées par les États-Unis sur le secteur pétrolier du Vénézuéla, autrefois puissant. Quelques jours plus tard, les Nations unies ont accepté de prendre en charge un fonds fiduciaire pour dégeler les actifs du Vénézuéla sanctionnés à l’étranger afin de répondre aux besoins humanitaires. Mais alors que l’opposition montait en puissance, Nicolás Maduro a cherché à réaffirmer son pouvoir en arrêtant les principaux·ales dirigeant·es. Avec les événements en cours dans l’Essequibo, cette situation risque de conduire à nouveau à l’instauration de sanctions étatsuniennes, ce qui déstabilise la région, et exacerbe, une fois encore, les besoins humanitaires du Vénézuéla.

Afghanistan : le casse-tête de l’intervention

Les chiffres : 23,7 millions de personnes ont besoin d’aide. 6,3 millions de personnes font l’expérience d’un déplacement de long terme. Les enfants non scolarisé·es sont au nombre de 3,7 millions, dont 2, 2 millions de filles.

Qualifiée par l’ONU en 2023 (avant le début du conflit à Gaza) de plus grosse crise humanitaire du monde, l’Afghanistan est sorti du radar des médias internationaux depuis que les Talibans ont repris le pouvoir en août 2021. Bien que les déplacements liés aux conflits depuis le retrait des forces occidentales se soient réduits de manière drastique, le pays doit toujours lutter contre les conséquences de quatre décennies de guerre, des catastrophes climatiques de plus en plus importantes, et un gouvernement d’émirs islamiques toujours accusés de violation de droits humains tout en étant sanctionné et ostracisé par la plus grande partie de la communauté internationale. Certain·es se demandent comment briser l’isolement diplomatique des Talibans, particulièrement au vu de la désastreuse série de tremblements de terre à Herat en octobre, et à la suite des récentes expulsions de centaines de milliers d’Afghan·es par le Pakistan voisin. Des débats houleux ont eu lieu ; ceux qui sont contre l’intervention veulent d’abord constater plus de progrès sur les droits de femmes avant d’évaluer à nouveau des questions comme la reconnaissance diplomatique qui est actuellement refusée, le gel des réserves de la banque centrale afghane, et les sanctions contre les Talibans.

Voir l’article original sur le site The Humanitarian