« Obama a gagné : quel avenir pour les États-Unis ? »

, par WALLERSTEIN Immanuel

L’article a été traduit de l’anglais au français par Isabelle Louchard, traductrice bénévole pour Ritimo. Il a été publié sur le site de Immanuel Wallerstein, le 15 novembre 2012.

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Flickr/Creative Commons : rob.rudloff

Obama a gagné les élections présidentielles américaines avec une avance confortable à la fois dans le vote populaire et au collège électoral. Les démocrates ont remporté tous les sièges les plus disputés au Sénat à l’exception d’un seul. L’inquiétude a fait ainsi place au soulagement dans les rangs démocrates mais leur victoire engendra la stupéfaction des républicains, persuadés de gagner. Le monde entier veut maintenant savoir ce que cette victoire va signifier pour l’avenir à court terme des États-Unis et du reste du monde. La réponse est loin d’être aisée.
Commençons par la politique étrangère. Le gouvernement américain souhaite continuer à mener une politique impériale à travers le monde. Le problème auquel il fait face est très simple : sa capacité à poursuivre une telle politique s’est fortement amoindrie et cependant, l’élite du Parti, (Obama y compris) refuse d’admettre ce fait. Ils continuent de parler des États-Unis comme de la nation « indispensable » et du « plus grand pays » qui ait jamais existé . C’est une contradiction qu’ils ne savent pas gérer. Mais qu’en est-il du citoyen américain moyen ? Un sondage à la sortie des urnes a montré que seulement 4 % des personnes interrogées ont dit que la politique étrangère avait motivé leur vote. Et pourtant, la plupart de ces mêmes citoyens croit toujours à l’idée, sans cesse ressassée, que les États-Unis sont l’exemple parfait pour le reste du monde.
On peut donc s’attendre à ce qu’Obama poursuive la politique déjà engagée : un discours inflexible, mais des actions plutôt prudentes vis-à-vis de l’Iran, la Syrie, Israël, l’Égypte, le Pakistan la Chine, le Mexique et, d’ailleurs, la plupart des pays. Cette attitude exaspère bien évidemment nombre de pays ainsi que différents acteurs politiques à travers le monde. Continuer sur cette corde raide sans tomber est loin d’être assuré, notamment an regard du fait que les États-Unis ne contrôlent plus vraiment les actions des autres pays.
 
Obama est presque aussi impuissant en ce qui concerne l’économie, qu’elle soit nationale ou mondiale. Je doute qu’il puisse vraiment faire baisser le chômage du pays, ce qui aidera les républicains à rebondir en 2014 et en 2016. Le problème majeur actuellement est ce que l’on appelle (à tord) le mur budgétaire. Le véritable problème ici est de savoir quelles épaules vont prendre en charge la plus grosse partie du déclin économique américain.
 
Obama a été élu sur ces dossiers grâce à ses promesses populistes alors que sa politique est plutôt de centre-droite. Voici le marché qu’il propose aux républicains : plus d’impôts pour les riches et des coupes budgétaires dans le secteur de la santé, voire des retraites pour la majorité de la population. C’est la vision américaine de l’austérité.
 
Cet accord serait une mauvaise affaire pour la grande majorité des Américains, mais Obama continuera de toutes ses forces à essayer de l’obtenir. Cet accord peut cependant encore échouer, si la droite républicaine le rejette stupidement. L’élite américaine des affaires met la pression sur les républicains pour qu’ils acceptent cet accord. Les syndicats et les libéraux (à l’intérieur et à l’extérieur du Parti démocrate) ne veulent pas de celui-ci. Mais jusqu’à présent, l’action des libéraux anti-accord a été bien moins puissante que celle des grands hommes d’affaires en sa faveur. On se retrouve essentiellement face à une traditionnelle lutte des classes, et ce n’est pas toujours la majorité (les 99%) qui gagne ce type de combat.
Les électeurs américains ont affaibli les esprits rétrogrades sur les soit-disant questions sociales, qui ont énormément divisé républicains et démocrates lors de cette élection,. Le mariage homosexuel a été voté dans quatre États, et le changement dans l’opinion publique montre que cette tendance ne va pas s’arrêter là.
 
Le vote complètement disproportionné des afro et des latino-américains en faveur des démocrates et d’Obama s’est avéré encore plus crucial. C’est comme si les tentatives acharnées des gouverneurs républicains afin d’entraver le vote de ces populations avait causé une réaction brutale chez ces dernières, qui ont été voter en encore plus grand nombre cette fois-ci. Le problème-clé pour les latino-américains était la réforme de l’immigration. D’ailleurs, des personnalités importantes du Parti républicain, parmi lesquelles Jeb Bush, lui-même futur potentiel candidat présidentiel, avouent maintenant que les républicains n’auront aucune chance de gagner les élections nationales (et de nombreuses élections locales) s’ils ne coopèrent pas à cette réforme de l’immigration. J’en déduis qu’une loi va donc bientôt obtenir l’aval du Congrès.
 
Cependant, Obama a beaucoup déçu ses nombreux partisans soucieux des questions environnementales et écologiques. Son discours était bien orienté mais il a, en vérité, très peu fait car d’autres partisans, en l’occurrence les syndicats, ont plaidé en faveur d’une politique inverse à cause des risques inhérents de pertes d’emplois. Obama a donc fait la girouette, et il continuera très certainement à changer constamment d’avis. C’est néanmoins une attitude légèrement meilleure que Romney, qui aurait fermé toutes les organisations qui essaient encore de protéger l’environnement.
Les résultats d’Obama sont mauvais en ce qui concerne le problème des libertés civiles, et même pire que sous l’ère Bush sur certains aspects. Il a pris des mesures violentes contre les lanceurs d’alerte . Il n’a pas fermé la prison de Guatanamo et a soutenu activement le Patriot Act. Il a aussi fait usage de drones pour assassiner les ennemis présumés des États-Unis. Dans toutes ces décisions, il a pu compter sur le soutien de la plupart des membres du Congrès et des tribunaux en général. Il n’y a donc aucune raison de penser que son comportement changera à ce niveau.
 
Une raison majeure, évoquée tous les quatre ans pour le soutien du candidat démocrate à la présidentielle, concerne les nominations à la Cour Suprême. Il est vrai que si Romney avait été élu et que l’un des juges non-conservateurs était décédé ou avait démissionné, la Cour serait devenue beaucoup plus extrême-droite pour toute la génération à venir.
 
Que va-t-il se passer maintenant qu’Obama a été réélu ? Il y a quatre juges de plus de 70 ans à la Cour, et aucun âge obligatoire de départ à la retraite. Aucun de ces quatre juges ne semble sur le point de démissionner, pas même le juge Ginsburg qui est malade. La seule chance pour Obama de faire la différence dépend cependant de la démission ou d’un décès éventuel du juge Kennedy et du décès du juge Scalia, pour qui une démission est hors de question. Tout ceci est donc du monde de la probabilité. Mais, si cela advenait, la réélection d’Obama aurait véritablement fait une différence.
Finalement, quel est l’avenir de la politique américaine ? Voilà bien l’élément le plus incertain de tous. Le Parti républicain semble être en proie à un début de guerre civile en son sein entre les conservateurs du Tea Party et les autres. Tout le monde s’accorde à dire que les républicains ont perdu l’occasion de remporter le Sénat à cause des défaites aux primaires de leurs candidats « gagnants » face aux candidats plutôt extrémistes du Tea Party. Ajoutons que seulement 11 % de personnes de race non-blanche a voté en faveur de Romney. Et le pourcentage d’électeurs latino-américains augmente même dans les États traditionnellement républicains tels le Texas et la Géorgie. Mais si les républicains commencent à adopter un discours un peu plus centriste, perdront-ils en conséquence un nombre important de leurs partisans de base, qui s’abstiendront alors de voter ?
 
Les démocrates font face à un problème similaire, bien que moins sérieux. Leurs votes sont venus d’une « coalition arc-en-ciel » : les femmes (notamment les mères célibataires et les salariées), les afro-américains, les latino-américains, les juifs, les musulmans, les bouddhistes, les hindouistes, les syndicalistes, les jeunes, les pauvres et les gens éduqués. Leurs exigences sont en désaccord avec les préférences de ceux qui contrôlent le Parti, Obama y compris. Cette fois-ci, la base électorale du Parti lui est restée fidèle. Même ceux qui soutenaient les candidats non-républicains ou démocrates ont semblé le faire dans des États où les démocrates ne pouvaient pas perdre. Il n’y a eu aucun État-clé dans lequel un candidat d’un autre parti a semblé pouvoir faire basculer l’élection.
 
Les libéraux du Parti démocrate se dirigeront-ils maintenant vers ces partis tiers ? Cela semble improbable pour l’instant, mais ce n’est pas impossible non plus. Tout dépendra en partie de l’importance de la chute des États-Unis au cours des quatre prochaines années, et jusqu’à quel point Obama cédera sur ses promesses « populistes ».
 
Le fait est que la réélection d’Obama a fait une différence, mais une différence bien moindre que ce qu’il a dit ou que ce que les républicains craignaient. Rappelons une fois de plus que nous vivons dans un monde chaotique et en pleine transition, un monde dans lequel il y a des revirements soudains de toutes sortes, y compris dans la loyauté politique.

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