Les droits des femmes en Méditerrannée

Méditerranéennes sur les barricades

, par Le Ravi , ROUCHARD Samantha

Les femmes, toujours partie prenante des révolutions, n’hésitent pas, sur chaque rive de la Méditerranée, à faire entendre leurs revendications. Quitte à bousculer les codes et à subir des menaces. Comme les Algériennes de l’Hirak et les Corses...

« Quand les gens bougent, c’est une émeute, lorsque les femmes les rejoignent, cela devient une révolution », déclarait l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud dans une interview accordée au journal Le Monde en 2015. Quatre ans plus tard, fin février 2019, son pays se soulève contre un cinquième mandat du président Bouteflika et les Algériennes sont partie prenante des manifestations, pour défendre la démocratie et réclamer enfin leurs droits. « La révolution n’aurait pas pu se faire sans les femmes », explique Fadila Chitour, 78 ans, présidente du réseau Wassila qui regroupe depuis 20 ans plusieurs associations féministes.

Ce sont des membres du réseau qui ont eu l’idée de mettre en place chaque vendredi un « Carré féministe » positionné au niveau du portail de l’université centrale d’Alger. « On avait remarqué qu’au bout de deux-trois manifestations nos slogans féministes passaient inaperçus dans la masse, on a eu l’idée de créer ce carré afin d’avoir un espace dédié », explique la militante de la première heure qui battait le pavé dès 1984 contre le code de la famille. Les femmes se tiennent au cœur des manifestations, et prennent alors un temps dédié dans leur espace pour scander leurs revendications avant de se mêler à la foule. « Ça nous a donné une visibilité en tant que femmes. Et en tant que citoyennes à part entière », souligne Fadila Chitour.

Carré féministe algérien

Mais le 29 mars 2019, au moment d’accrocher les banderoles, les participantes se font agresser verbalement et physiquement par un groupe d’hommes islamistes, leur slogans sont déchirés, et elles sont accusées de « diviser le mouvement ». De jeunes féministes sont aussi harcelées via les réseaux sociaux par des intégristes qui considèrent que « revendiquer l’égalité est contre l’Islam ». Amel Hadjadj, 33 ans, défenseuse des droits humains algériens, a fait partie des personnes agressées, de nombreuses fois, notamment physiquement et même par la police, lors d’une arrestation musclée en novembre 2019. Son adresse et des photos d’elle ont aussi été diffusées sur les réseaux sociaux.

« Les critiques sont arrivées rapidement via Facebook, le 22 mars on nous disait que ce n’était « pas le moment » pour nos revendications et le 29 on se faisait agresser, c’était violent. On a essayé de résister mais on nous a tout arraché », explique la militante. Les femmes du Carré décident alors de répondre en postant une vidéo des agressions. « C’est rapidement devenu viral, la toile s’est enflammée. Le jour même des personnalités publiques sont venues nous soutenir par solidarité », poursuit Amel Hadjadj. Mais les menaces ne se font pas attendre. Le 3 avril, un Algérien résidant à Londres poste une vidéo sur Facebook dans laquelle il appelle à asperger les femmes d’acide. Les réactions de soutien affluent et, sous la pression, l’agresseur finira par poster une nouvelle vidéo de rétractation.

Sonia Gassemi, étudiante et féministe de 24 ans au moment des faits, a pris publiquement la parole pour dénoncer ces agressions, ce qui lui a valu un lynchage médiatique très violent. « Je recevais des messages de haine sur Facebook. On me disait « on sait où tu habites ». Mes parents étaient très inquiets, mais ils m’ont soutenue », précise-t-elle. Certaines féministes harcelées ont choisi par la suite de quitter le pays. Sonia Gassemi a pour l’instant décidé de rester. « Je me suis souvent posé la question… mais l’Algérie n’est pas seulement un bout de terre, c’est un pays que je porte en moi et qui me porte aussi », insiste-t-elle. Les femmes du Hirak ont été présentées comme celles qui ont su pacifier le mouvement. Amel Hadjadj apporte un bémol : « On n’était pas là pour être pacifiques, ça c’est encore une image esthétique de la femme qui est à déconstruire », explique la militante qui rappelle qu’encore aujourd’hui de nombreuses algériennes dépendantes de leurs pères ne peuvent pas descendre dans la rue pour revendiquer leurs droits. Et de préciser : « Ce n’est pas seulement leurs voix que les féministes ont fait entendre mais celles aussi de ces femmes qui n’ont pas pu sortir. »

Onde de choc en Corse

En juillet dernier, c’est ailleurs en Méditerranée, en Corse plus précisément, que des femmes ont décidé de se réapproprier l’espace public. Toutes ensemble, et pour la première fois, elles ont battu le pavé pour dénoncer les violences sexuelles qu’elles ont subi sur une île de beauté où l’omerta règne aussi sur ce sujet-là. Tout a commencé par le hashtag #iwas [traduction de « j’avais ». Ndlr] sur Twitter, prenant modèle sur son prédécesseur #metoo, et qui invite les victimes de violences sexuelles à témoigner des agressions qu’elles ont subies accompagnées de l’âge qu’elles avaient à l’époque des faits. Le 5 juin une jeune femme poste : « #iwas 13 et c’était deux amis. » Et c’est une déferlante : « #iwas12 et il était gendarme » ; « #iwas15 « Tu me suces ou tu rentres à pied » » ; « #iwas20 je me débats, je crie, je frappe, je griffe pendant qu’ils me traînent dans un endroit à l’écart, mais je mesure 1m65 pour 48 kg et je suis seule contre 4 hommes. Je crois que j’aurais préféré qu’ils me tuent ».

Les agresseurs ne sont pas des inconnus qui attaquent au coin d’une ruelle sombre, mais des amis, des oncles, des voisins des pères… « En Corse, tout le monde se connaît, les femmes ont peur de dénoncer car elles craignent que la famille aille tuer l’agresseur », explique Triss, activiste de Collages féminicides Corse. Et qui a rendu visible la parole de ces femmes meurtries sur les murs des villes et des villages de l’île. Elle évoque aussi la difficulté de porter plainte au commissariat au risque de passer « pour une balance ». « On vit dans un lieu paradisiaque mais la réalité est tout autre », souligne Laëtitia Maroccu présidente de l’association Donne e Surelle, réseau d’entraide au féminin. Le 21 juin, une première manifestation s’organise à Bastia, puis le 5 juillet à Ajaccio.

Des centaines de femmes insulaires – et certains hommes victimes – osent enfin parler et affronter les regards. Le message est clair : « Ils se sentent puissants, mais nous aussi on est puissantes et on reprend l’espace public », martèle Triss. 14 plaintes ont été déposées depuis. Et les insulaires ne comptent pas en rester là. Elles veulent un profond changement dans la prévention dès l’école et que les auteurs de violences soient pris en charge dans des établissements dédiés. Mais, malheureusement, oser briser l’omerta n’est pas sans risque, et lors de collages, des jeunes femmes ont été suivies, et insultées de « putes, on va vous crever, on va vous violer ». Les pneus de leur voiture ont été lacérés au couteau. « Mais c’est important de continuer. On est là. On reste. Si on veut se délivrer, ça passe par là », insiste Triss. Et de conclure : « Ces manifestations ont eu un impact fort en Corse. Ici, au sein du foyer, pour les hommes, la place de la femme est très importante, celle de la mère, notamment. Nous, ce que l’on veut c’est que les mentalités changent et que toutes les femmes aient la même place à leurs yeux. »