Le complotisme, les théories conspirationnistes et le confusionnisme (et ce que le Covid nous aide à comprendre à leur sujet)

Les théories du complot en temps de coronavirus : un exemple-type

, par Rédaction, WEILL Caroline

Comme au cours de l’épidémie de Zika en 2015, l’irruption de la pandémie de Covid-19 a contribué à donner de l’ampleur à de nombreuses théories conspirationnistes : les fausses informations sur la pandémie se sont beaucoup développées et se sont cristallisées autour des théories du complot sur le coronavirus, à tel point que l’OMS a utilisé le néologisme d’infodémie pour qualifier toutes les affirmations fallacieuses qui ont été soutenues depuis le début de l’année 2020. Dans un excellent épisode du programme télévisé Last Week Tonight, John Oliver dresse un tableau de la question aux États-Unis.

De fait, la nature et la gestion de cette crise sanitaire ont été le terreau parfait pour que prolifèrent ces théories. Les messages contradictoires des gouvernements (notamment sur la question de l’efficacité du port du masque en France et ailleurs), les déclarations démagogues empreintes d’un optimisme et d’une assurance masquant à peine l’imprévoyance, les incertitudes et l’impuissance de celles et ceux qui devaient organiser la réponse collective face à la crise ont fortement ébranlé les esprits dans beaucoup de pays du monde. La guerre de l’information entre les États-Unis et la Chine, à travers leurs organes de presse officiels, autour de l’origine du virus a notamment contribué à faire exploser les théories du complot à ce sujet. Parce que ce virus est nouveau et très mal connu des scientifiques, ils et elles tardent à se mettre d’accord, dans des débats qui paraissent sans fin pour des individus en proie à la détresse et l’angoisse et qui ont urgemment besoin de certitudes afin de faire face, psychologiquement et matériellement, à la crise. C’est cependant le propre de la science que de tester, faire des erreurs, réessayer encore et encore, jusqu’à trouver une réponse – qui pourra être elle-même invalidée par de nouvelles études ou découvertes. D’un autre côté, le ou la journaliste scientifique et rigoureux·se trouve dans une situation bien inconfortable, celle de devoir informer de façon mesurée et prudente sur des faits qui seront peut-être obsolètes demain, car les chercheur·ses auront démontré autre chose. Le risque est donc double : minimiser ce qui pourrait changer la donne, et donner trop d’importance à ce qui pourrait se révéler faux ou sans fondement. Autrement dit : annoncer de simples hypothèses au risque de semer la panique ou de susciter des espoirs qui seront finalement déçus, ou ne pas relayer des informations en alimentant ainsi la défiance envers les médias parce qu’« on nous a caché quelque chose » pendant longtemps.

Ainsi, de nombreuses « fake news médicales » ont proliféré au sujet de ce qui serait « bon contre le Covid » et ce qui le guérirait – au point que, suite aux déclarations de Donald Trump d’avril 2020 sur l’efficacité d’ingérer de l’eau de javel, l’Organisation Mondiale de la Santé a dû expliquer que c’était dangereux. De nombreux conseils emprunts de bonnes intentions, mais dont les conséquences peuvent être graves, ont circulé : manger de l’ail, boire du thé au fenouil, boire de l’eau toutes les 15 min… Autant de méthodes qui, au final, servent plus à se donner la sensation de faire quelque chose pour se protéger, pour se sentir moins impuissant·e, qu’à réellement bloquer la propagation du virus. Cela peut cependant se révéler dangereux : d’une part, parce que l’on a tendance à être moins prudent·e lorsque l’on se sent plus protégé·e et que l’on risque ainsi de faciliter la propagation du virus. D’autre part, parce que l’ingestion de certains produits sans supervision médicale peut être toxique. Par exemple, l’automédication à la chloroquine a provoqué des décès et des placements en réanimation : le dosage énorme que le traitement à base de chloroquine requiert contre le covid peut tuer les patients. Le remède pourrait donc être pire que le mal.

Par ailleurs, les théories du complot ont eu le vent en poupe dans les débats sur l’origine du virus. Ainsi, elle a été attribuée à une intention malveillante de groupes puissants plus ou moins dissimulés. Certain·es ont affirmé qu’il s’agit d’une arme biologique, russe, chinoise ou états-unienne selon les cas. Bien que l’absence de création volontaire du génome ait été scientifiquement prouvée, l’idée s’est ancrée dans les esprits : en mars 2020, 17 % des Français·es et 23 % des Etats-Unien·es étaient convaincu·es que le nouveau coronavirus avait été intentionnellement fabriqué en laboratoire. Une théorie alternative (ou complémentaire) sur l’origine du virus est son lien supposé avec le virus du SIDA : le Covid-19 aurait été créé de toute pièce sur la base de ce virus. Cette idée est d’abord apparue sur un site de pré-publication scientifique douteux (le sérieux de ces revues pseudo-scientifiques ayant fait l’objet d’expérimentations sociales fort amusantes) avant d’être retirée, puis repris par Luc Montagnier (prix Nobel de Médecine qui « multiplie les prises de positions sans rapport avec les connaissances en biologie et en médecine et dépourvues de tout fondement scientifique ») et des sites complotistes, puisque cette affirmation (discréditée par les virologues) va dans leur sens : celui d’un virus intentionnellement créé dans le but de contrôler la population par le biais d’une micropuce introduite dans le vaccin qu’on projette d’imposer à toute la population. Ou, encore, l’idée d’un virus créé pour dépeupler la planète en tuant un maximum de personnes (surtout si ces personnes sont fragiles et à la charge du système de sécurité sociale qui coûte cher à l’« élite », qui essaie de la réduire de toutes les façons). Ces intentions sont en particulier imputées à Bill Gates, figure qui inspire le plus de méfiance et de ressentiment du fait de l’énorme accumulation de richesses et de la visibilité dont il jouit – il est donc particulièrement aisé de lui supposer d’immenses intérêts à défendre et de lui prêter un pouvoir illimité pour ce faire.

Les débats autour de la 5G [1], cette technologie numérique qui élargit considérablement la capacité de déploiement des outils connectés, ont également rencontré les théories du complot dans le cadre de l’épidémie de Covid-19. L’idée que les antennes 5G seraient à l’origine ou contribueraient à diffuser le coronavirus est très en vogue depuis le début de l’épidémie. Les stratégies pour diffuser cette théorie relèvent du conspirationnisme classique : une connaissance stigmatisée, qui lutte pour se faire entendre face à la persécution de ceux qui ont intérêt à ce que la « vérité ne s’ébruite pas ». Par exemple, sur les réseaux sociaux, a circulé le témoignage d’une personne supposément impliquée dans une organisation ou un projet central à l’affaire « fuiterait » des informations exclusives : « ma sœur qui travaille chez Enedis dit que c’est le gouvernement qui propage le coronavirus via les antennes 5G ». Si ces affirmations sont infondées et frôlent l’absurde il est clair, d’un autre côté, que les questions environnementales, sociales et politiques que pose la 5G – sa responsabilité dans la diffusion du coronavirus mis à part – sont essentielles et méritent des débats approfondis. À force de crier au loup, le risque est que ces débats soient parasités, les arguments réduits jusqu’à la caricature et que les lanceur·ses d’alertes réelles ne soient plus audibles (voir, à ce sujet, la partie IV de ce présent dossier).

Au cours d’une manifestation dans l’Ohio en mai 2020, une petite fille états-unienne porte une pancarte qui (en anglais) dit : "Nous sommes au courant de votre PLANdémie. Nous refusons le vaccin de Bill Gates". Crédit : Becker999 (CC BY 2.0)

Parfois, les mêmes personnes qui mettent en doute l’existence de l’épidémie affirment dans le même temps que le virus est d’origine humaine et intentionnelle. Les incohérences et les erreurs factuelles, comme dans le film Plandemic – truffé de fausses déclarations et d’allégations absurdes, sont un signal d’alerte important pour détecter ces fausses informations et leur lecture du monde conspirationniste. En France, c’est le documentaire Hold-Up qui a fait l’effet d’une bombe : plus de trois millions de vues en quelques semaines pour un documentaire qui, comme le rappelle Hervé Hinopay, journaliste au Bondy Blog, « laisse entendre que l’organisation du Forum économique mondial de Davos se servirait du virus, créé artificiellement, pour éliminer une partie de l’humanité ». Or, le film « enchaîne les contre-vérités », « entretient une ambiance anxiogène » et alimente la « nébuleuse complotiste ». Le Youtubeur Vincent Verzat, de la chaîne « Partager c’est sympa », propose d’ailleurs un décryptage du documentaire, ses failles, ses mécaniques et les enjeux que cela soulève. Des initiatives comme le mini-film « Révélations. La véritable identité des chats », réalisé par des lycéen·nes de Bondy, tentent de démontrer par l’absurde la mécanique des démonstrations conspirationnistes : le ton, la structure, la musique, le mélange d’informations véridiques, de généralités et d’approximation, et enfin le montage…

L’une des caractéristiques des tendances complotistes est la nécessité d’adhérer, de manière parfois irrationnelle, aux propos de personnes qui annoncent avoir trouvé une solution à la crise sanitaire. En effet, l’angoisse de la maladie et de la mort, le sentiment d’impuissance et de perte de contrôle sur sa propre sécurité et celle des êtres chers, l’incertitude et le désarroi, sont des moteurs très puissants. Les personnalités qui répondent à ce besoin de certitudes et de sécurité sont alors traitées comme des héroïnes – et ceux et celles qui émettent des doutes vis-à-vis de ces solutions sont perçu·es comme des menaces à cet espoir de sécurité potentiellement retrouvée. L’effet de halo, ce biais cognitif qui nous fait accepter comme vrai ce qui vient d’une personne qu’on a décidé de croire, a clairement joué en la faveur de personnalités comme celle du Dr Raoult. Cependant, le glissement du débat de la sphère scientifique à la sphère politique est dangereux. En effet, la méthode utilisée par le Dr Raoult pour sa première étude, et donc la fiabilité des résultats, a été largement contestée par ses collègues-expert·es. Face à cette réponse mesurée de la communauté scientifique, la Raoultosphère (les groupes Facebook notamment) soutient avec d’autant plus d’ardeur Didier Raoult et l’usage de la chloroquine que cette communauté défend contre « Big Pharma ». En substance, une solution existerait, et toute critique de celle-ci ne relèverait pas du débat scientifique, mais d’un scandale d’État, voire d’un complot pharmaceutique mondial, selon une enquête journalistique du Monde. La situation est complexe, car aux modes de raisonnement classiques du conspirationnisme (« à qui profite l’interdiction d’usage de la chloroquine ? », etc), s’ajoutent les déficiences et la complexité du système de publication scientifique (on pense par exemple à l’étude biaisée du Lancet) et les modalités du débat public, crispé sur le sensationnalisme et les difficultés intrinsèques au journalisme scientifique. Ce qui est certain, cependant, c’est que « les groupes pro-Raoult agissent ainsi comme une porte d’entrée vers des raisonnements intentionnalistes typiques de la rhétorique conspirationniste. »

Dans le cas de la pandémie de Covid-19, il semble que différents secteurs sociaux sont enclins à intérioriser des récits conspirationnistes. Selon une enquête du Monde, la Raoultosphère est caractérisée par des personnes pro-Gilets Jaunes, mais aussi proches du Rassemblement National. Un article de Mediapart montre par ailleurs que les traditionnelles théories conspirationnistes « à l’origine venues de l’extrême droite » se propagent dans les réseaux sociaux de diverses personnalités médiatiques et influenceur·ses, mais aussi chez certain·es adeptes du yoga, du New Age et de la médecine alternative. Certaines personnes relayent également ces thèses sans forcément y adhérer, mais ce faisant, donnent de l’ampleur aux phénomènes de la désinformation et du complotisme. De fait, la complosphère est sa propre caisse de résonance. Pour Jeff Yates, journaliste canadien spécialisé sur la désinformation en ligne, celles et ceux qui propagent des infox et des rumeurs suivent les tendances et les préoccupations supposées de leur auditoire sur les réseaux sociaux, ce qui peut bouleverser la hiérarchie des sujets.

L’un des dangers immédiats des thèses conspirationnistes dans le cas d’une épidémie vient du fait qu’elles mettent en danger les personnes avec qui l’on vit en société et qui se croient protégé·es parce qu’elles savent « la vérité » – que le virus n’existe pas, qu’il se combat avec de l’ail ou en ingérant de l’eau de javel, etc. Ce danger est notamment multiplié par l’effet Dunning-Kruger, qui décrit la tendance à surestimer ses propres compétences dans un domaine, un phénomène généralement très marqué chez des individus ayant peu de compétences dans un domaine donné. L’autre danger étant, évidemment, de s’empoisonner soi-même en ayant recours à des méthodes non testées ou encadrées scientifiquement, comme beaucoup de formes d’automédication.