Burkina Faso : une jeune démocratie à l’épreuve du terrorisme islamiste

Les terroristes en embuscade dans un pays fragilisé en matière de sécurité

, par MDH

Avant même l’arrivée de la menace terroriste islamiste, le Burkina Faso, comme d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest, était déjà loin d’offrir une sécurité et un État de droit optimum à ses habitants. Après l’assassinat de Thomas Sankara en 1987 et jusqu’au renversement de son pouvoir en octobre 2014, Blaise Compaoré a plutôt incarné un pouvoir fort à tendance autoritaire. Cependant, celui-ci n’a pas suffi pour que les citoyens se sentent en sécurité car les forces de police et de gendarmerie n’étaient pas suffisantes pour contrôler le développement de la délinquance et de la criminalité, qui ont pu prendre une ampleur conséquente notamment dans les régions un peu éloignées de la capitale, à l’Est et au Nord. Le phénomène des « coupeurs de routes » s’est beaucoup développé ; il s’agit de groupes d’individus qui organisent des embuscades pour détrousser les voyageurs, en ayant recours à la violence allant parfois jusqu’à l’assassinat des victimes. Par ailleurs, la perception par la population du degré de corruption élevé qui frappe les institutions judiciaires et les forces en charge de la sécurité accentue le sentiment d’impunité et la méfiance des citoyens envers les autorités politiques.

La mise en place des Koglweogo : Une conséquence directe de la faillite d’État sur le plan sécuritaire

Par le passé, le Mouvement burkinabè des droits humains et des peuples (MDBHP) a souvent pointé les insuffisances des forces policières à garantir l’État de droit en rappelant que la sécurité des populations fait aussi partie intégrante des droits humains. Ce contexte a grandement incité les villageois à organiser des groupes d’auto-défense populaires nommés « Koglweogo » (gardiens de la forêt en mooré). Ces milices se sont ainsi constituées à l’initiative des habitants qui ne se sentaient pas protégés par les forces de sécurité étatique et ont voulu rompre avec cette impunité dont jouissaient les voleurs de bétails et autres agresseurs à mains armées.

Face au vide sécuritaire à combler, on assiste à une certaine croissance de ces milices armées depuis plus d’une décennie dont la popularité auprès des populations s’est même accrue, malgré les nombreuses dérives constatées. Malheureusement, dans de nombreux cas, les membres de ces milices arrêtent des innocents sur la foi de simples suspicions ou de dénonciations malveillantes. Ces personnes subissent ensuite des interrogatoires impliquant très souvent des sévices corporels (scènes visibles sur des vidéos Youtube et sur les réseaux sociaux). Ces dérives violentes conduisent aussi à des exécutions sommaires. Le MBDHP a maintes fois dénoncé dans les médias et auprès des autorités de l’État le manque de formation et d’encadrement de ces milices armées constituées trop fréquemment d’individus qui se permettent toutes les formes d’abus de pouvoir.

Sur le plan international, durant toute sa présidence, Blaise Compaoré est intervenu dans les crises africaines pour contribuer à la déstabilisation de pouvoirs installés comme au Liberia et en Sierra Leone ou pour se positionner en médiateur lors de l’invasion du Mali par les forces islamistes (confère précédent article de 2015). Suite à cette crise, Blaise Compaoré a bénéficié d’une protection temporaire, grâce à Gilbert Diendéré, le chef du renseignement de l’époque qui s’est révélé être « l’homme le plus connecté avec les réseaux islamistes ». Après la chute du régime de Blaise Compaoré, cette protection est tombée, conduisant au premier attentat de Ouagadougou le 15 janvier 2016 qui a fait une trentaine de morts, l’une des premières exactions d’une longue série que connaît le pays.

Les djihadistes à l’affût de toutes les faiblesses du pays

La puissance de cette vague djihadiste, venue du Niger et surtout du Mali, qui frappe désormais le Burkina Faso depuis quatre années, réside dans les causes multiformes dont elle se nourrit pour se développer. Comme au Mali et au Niger, elle trouve sa dynamique en exacerbant les conflits intercommunautaires et en se nourrissant de toutes sortes de difficultés : rivalités politiques locales, difficultés économiques ou sentiment d’abandon des populations, crise de gouvernance, faiblesse de l’armée...

On estime à près de 700 morts le nombre de victimes depuis fin 2015 avec une accélération des attaques depuis 2019 engendrant de plus en plus de personnes déplacées à l’intérieur du pays fuyant les violences. Alors que le chiffre des personnes déplacées était déjà d’un niveau préoccupant soit environ 90 000 en janvier 2019, il atteint près des 500 000 en octobre 2019 selon le Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (CONASUR).

Parmi les groupes terroristes les plus actifs on dénombre :
 Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) est né de la fusion d’Ansar Dine, d’Al Qaïda au Maghreb, des katibas Macina et Al Mourabitoune dont le dirigeant toujours en place en 2019 est Iyad Ag-Ghali : il s’agit d’un militant salafiste précédemment impliqué dans la rébellion touareg et engagé à une autre époque dans les troupes du colonel Kadhafi en Libye.
 Le groupe Ansaroul Islam est composé principalement de Peuls. Cette organisation est née dans le nord du Burkina Faso avant d’étendre son action au Mali afin d’organiser une insurrection populaire.
 L’État islamique au Grand Sahara (EIGS) est surtout actif dans la région de l’Est du Burkina Faso. Il se distingue des deux précédentes organisations en n’étant pas directement affilié à la sphère d’Al Qaïda même si des coopérations avec les deux groupes précédents apparaissent à plusieurs occasions.

Pour ce qui est du terrorisme djihadiste, le Burkina Faso (en particulier le Nord et l’Est) présente un terreau assez favorable avec la possibilité pour les terroristes de jouer la carte de l’exacerbation des conflits entre les Peuls tournés vers l’élevage nomade et les autres ethnies sédentaires comme les Mossis. L’attaque perpétrée au tout début de l’année 2019 par des terroristes dans le village de Yirgou dans la région du Centre-Nord, tuant six personnes, a déclenché les représailles des groupes d’auto-défense koglweogo qui ont accusé les Peuls d’être impliqués et se sont livrés à des massacres qui ont fait au moins 46 morts (ou plus d’une centaine de morts suivant certaines sources). S’ajoutent les exactions commises par l’armée régulière, comme l’indique un communiqué du MBDHP [1] du 13 mars 2019, où l’armée a mené une importante opération anti-terroriste à Kain et Bahn dans le Nord et se serait livrée à des exécutions sommaires de plusieurs dizaines de personnes toujours en représailles à des attaques terroristes.
Exécutions sommaires et tirs dans le tas sont le résultat d’un manque considérable de moyens et d’équipements pour l’armée. Les militaires ont peur, ils sont envoyés dans des zones dangereuses, alors qu’ils ne sont pas équipés pour lutter contre les terroristes et qu’ils constituent une de leur cible principale. Par conséquent, ils ne s’attardent pas à faire la différence entre civils et terroristes quand la situation est tendue. Par ailleurs mal payés, ils sont envoyés sur le terrain pour plusieurs mois, parfois sans permissions pour rentrer voir les familles, ce qui engendre des dérives de leur part. Ce sujet est tabou au Burkina Faso, les militaires ne pouvant pas parler de leurs conditions de vie et la population civile étant muselée quant aux critiques de l’État (cf. histoire de Naïm Touré).

On le voit au Burkina Faso, les tactiques mises en œuvre par les groupes terroristes cherchent à mettre en défaut les forces régulières et à mener des actions qui finissent par saper considérablement le vivre ensemble en activant les tensions entre groupes communautaires. Dans ces conditions, la lutte contre le terrorisme se révèle très complexe. Toute la difficulté de la situation implique que les forces de sécurité agissent avec sang froid et discernement face à des terroristes qui se cachent au sein de la population.

L’efficacité de l’intervention de l’armée française de plus en plus remise en question

Même si les armées de la région sont considérées comme fragiles pour faire face à la situation, l’appui des forces françaises constitue un apport conséquent sur le plan technologique voire en termes de formation. Mais il s’avère que son action répond difficilement aux enjeux pour rétablir la paix et la confiance parmi les populations qui se sentent déniées dans leurs droits. Certains observateurs remarquent même que la diplomatie française du Quai d’Orsay s’efface de plus en plus au profit des hauts cadres de l’armée qui parviennent, de façon croissante, à imposer leur point de vue aussi bien auprès du gouvernement français qu’auprès des dirigeants africains, d’où les dérives au profit de doctrines militaires préjudiciables à des politiques qui pourraient plus sûrement abaisser les tensions. L’ancienne ambassadrice de France Madame Evelyne Decorps, en poste à Bamako jusqu’en 2018, a été rappelée prématurément à Paris pour être nommée administratrice supérieure des Terres australes et antarctiques françaises sans doute pour avoir dénoncé cet état de fait.

On peut s’inquiéter des mauvais résultats de l’opération militaire Barkhane en observant que, malgré les moyens mis en œuvre au côté des forces africaines du G5 (le regroupement militaire composé des pays d’Afrique de l’Ouest suivant : Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), celles-ci ne parviennent pas à réduire les violences et les massacres intercommunautaires qui se multiplient au Mali comme au Burkina Faso. Les organisations djihadistes, malgré les nombreuses pertes subies dans leurs rangs, parviennent, comme le phœnix, à se régénérer en trouvant une certaine audience parmi la population et à recruter.
La France perd de plus en plus en légitimité aux yeux des populations africaines : ainsi, au moment de l’opération Serval en 2013, l’intervention française avait été clairement acclamée et avait donné un coup d’arrêt à l’invasion du Mali par les troupes terroristes. En avril 2019 en revanche, dans les rues de Bamako, 30 000 à 50 000 manifestants dénoncent les dérives du pouvoir et exigent le départ de la France, à l’appel de la plupart des partis politiques d’opposition, les représentants musulmans et ceux de la communauté peul ainsi qu’un bon nombre d’organisations de la société civile. La manifestation s’est d’ailleurs terminée par la dispersion et l’intervention des forces de l’ordre.

Depuis le début de l’année 2019, le général Bruno Clément-Bollée (général de corps d’armée originaire de Bordeaux, qui fut directeur de la coopération de sécurité et de défense au Ministère français des Affaires Étrangères) sort de sa réserve en intervenant sur RFI [2] et dans plusieurs autres médias en France et en Afrique pour mettre en garde contre « les prémices d’une guerre intercommunautaire au Sahel ». Il s’inquiète aussi des mauvais choix stratégiques qui prennent insuffisamment en compte les réalités, les compétences locales et les attentes des populations.

Le terrorisme utilisé pour remettre en cause l’État de droit et les libertés publiques

De la même façon que les attentats terroristes sont des justifications en France pour que les gouvernements portent atteinte à l’État de droit, les attaques terroristes que subit le Burkina Faso contribuent aussi à pousser le gouvernement dans de nouvelles politiques attentatoires aux libertés publiques :

Le 21 juin 2019, l’Assemblée nationale a adopté une loi qui, en cherchant à lutter contre les infox et visant à empêcher quiconque de communiquer sur des opérations de l’armée, remet en cause l’esprit de la dépénalisation des délits de presse. Ainsi, avec l’adoption de cette loi, « un utilisateur des réseaux sociaux, un journaliste ou un défenseur des droits humains pourrait encourir jusqu’à 10 ans de prison uniquement pour avoir relaté une information liée aux opérations militaires ».

Une manifestation à l’appel de plusieurs organisations (MBDHP, CGT du Burkina Faso, Balai Citoyen) programmée le 16 septembre 2019 a été interdite par la Mairie de Ouagadougou prenant prétexte du contexte sécuritaire national. Ont suivi des violences policières faisant plusieurs blessés sur les 2 000 personnes rassemblées près de la Bourse du travail. Les mots d’ordre variés revendiquaient le droit des populations à la sécurité, la lutte contre la détresse populaire, l’arrêt des assassinats ciblés et de masse et, en particulier, le départ des bases et forces militaires étrangères notamment françaises du Burkina Faso.

Quelles réponses efficaces pour un retour à la culture de la paix ?

Étant donné l’importance que représente la société civile au Burkina Faso, il est intéressant d’analyser les prises de position sur ce sujet. Régulièrement, le Balai citoyen comme le MBDHP publient des communiqués en réaction aux différents évènements dramatiques. Globalement, il ressort plusieurs thématiques : chaque condamnation ferme du terrorisme est vue comme une tentative de diviser la société et un appel à l’unité nationale. La plupart du temps elle implique un appel à soutenir les forces armées (il faut rappeler qu’elles ont été de nombreuses fois la cible des terroristes et qu’elles payent un lourd tribut dans cette guerre). La préoccupation des populations s’exprime pour que l’État soit le garant de la protection des biens et des personnes et que l’action des forces de l’ordre intègre pleinement à la fois la notion d’État de droit et de respect des droits humains. Une stratégie de lutte contre le terrorisme, pour être efficace, doit reposer sur une large adhésion des populations. Celle-ci repose pour beaucoup sur une politique de développement qui doit profiter de manière équitable à chaque territoire du Burkina Faso afin de dissiper chez les habitants tout sentiment d’abandon. Dans les communiqués un appel est régulièrement lancé à la participation des habitants, qui doivent contribuer eux aussi à la sécurité et à la paix mais en s’inscrivant dans des formes légales. L’enjeu est de prévenir des comportements qui peuvent provoquer la division, afin de travailler à la culture de la cohésion et de la paix.

Par rapport à d’autres pays africains, le Burkina Faso présente des formes de résilience et recèle des atouts par sa capacité à préserver le dialogue inter-religieux et la cohésion entre les différentes ethnies. A noter la pratique de la "parenté à plaisanterie" qui vise à garantir une culture de l’acceptation entre les différentes ethnies et dont la pratique est relativement étendue dans le pays. Il existe aussi d’autres activités qui peuvent contribuer à maintenir le dialogue entre les communautés et qui sont mises en œuvre dans plusieurs régions du pays.

La lutte contre le terrorisme au Burkina Faso représente aussi un défi immense dans un pays qui figure parmi les dix pays les plus pauvres du monde, qui éprouve les plus grandes difficultés à financer ses services publics et qui se retrouve dans cette zone sahélienne aux premières loges des effets du réchauffement climatique. La difficulté des paysans à vivre dans les campagnes de leurs cultures s’accroît dans le contexte de mondialisation des échanges. La faible scolarisation des enfants reste un problème social important. Beaucoup travaillent dans les champs quand ils ne sont pas victimes des pires formes d’exploitation comme dans les mines d’or. Ce phénomène a d’ailleurs pris de l’ampleur au cours des dernières années. On estime qu’ils sont plusieurs centaines de milliers à travailler dans les mines après avoir été enrôlés ou enlevés de force, ce qui est loin de contribuer à la sécurisation du pays…