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Dossier Pour la reconnaissance du droit à l’information et à la communication

Les médias alternatifs comme garants des droits humains

, par CEDIDELP , GERGAUD Sophie

Le droit à l’information et à la communication : un droit fondamental

L’information est un bien commun qui ne peut et ne doit en aucun cas demeurer aux mains de quelques groupes de communication mondiaux. De même, sa qualité ne peut être garantie par des organisations composées exclusivement de journalistes, certains étant inévitablement liés à des intérêts corporatistes. Le « cinquième pouvoir » réunit tous ceux qui luttent contre la confiscation du droit à s’exprimer et à être bien informé car la liberté collective d’expression et la liberté des médias, foncièrement interdépendantes, impliquent une forte responsabilité sociale et collective. A travers le monde, l’existence de médias pluralistes et indépendants est indispensable car, partout où la parole est confisquée, où l’information est tronquée, la liberté des individus est menacée.

Les mobilisations informationnelles visent à faire reconnaître le droit à l’information et à la communication comme un droit fondamental dont les deux piliers essentiels sont l’accès et la participation. Il s’agit à la fois de garantir l’accès à une information socialement juste, plurielle et indépendante, mais également de favoriser la libre expression pour tout individu, groupe ou collectivité, sans crainte de censure ou de répression.

Du droit à la communication découle inévitablement d’autres droits : sans le droit à la parole, sans la possibilité d’exprimer ses pensées ou ses sentiments, aucun autre droit ne peut exister.

Lutter contre toute forme de discrimination et de conflits

Multiplier les sources d’informations permet de rendre visible l’invisible et de lutter contre les discriminations, que ce soit dans le domaine du handicap, très peu représenté dans les médias traditionnels et donc très peu connu du grand public, ou bien dans le cas où des catégories entières de la population sont trop souvent marginalisées. Les premières radios communautaires ont vu le jour en Amérique latine grâce à la volonté de prêtres, tenants de la Théologie de la libération, souhaitant favoriser l’accès à l’éducation de populations défavorisées et isolées géographiquement, mais, surtout, discriminées et exclues des programmes nationaux d’alphabétisation. L’avancement des luttes populaires, le soulèvement révolutionnaire de quelques pays et la lutte contre les dictatures qui s’imposaient en Amérique du Sud ont contribué au changement et, progressivement, ces radios communautaires sont devenues de véritables outils d’expression et de revendications, dépassant largement leur objectif d’alphabétisation initial et s’inscrivant, pour la plupart, dans la mouvance de la théologie de la libération.

Les médias alternatifs agissent comme des libérateurs de parole. C’est le cas de certains blogs ou radios libres où des femmes battues, par exemple, viennent s’exprimer, se confier ou bien tout simplement découvrir des situations semblables aux leurs, ce qui les fait sortir de leur solitude et leur procure un soutien bénéfique. Ces témoignages sur la toile ou sur les ondes sont une véritable libération pour les victimes et un outil collaboratif très efficace pour les associations qui les accompagnent.
Dans certains cas plus extrêmes encore, les médias alternatifs peuvent également avoir pour effet un apaisement des conflits. C’est le cas au Sénégal avec, par exemple, des radios communautaires comme « Paix, Réconciliation et Pardon », Gabou FM ou encore Kaïraba FM, qui contribuent à la reconstruction d’un tissu social profondément détérioré par une guerre civile qui s’éternise en Casamance. Grâce à des débats radiophoniques, les tensions sont désamorcées car aucune des différentes composantes ethniques de la population casamançaise n’est oubliée, chacune se sent ainsi valorisée, notamment par la diffusion de programmes dans les huit langues locales mais surtout par l’implication des communautés de base et, tout particulièrement, des femmes.

En République Démocratique du Congo, beaucoup considèrent que les médias alternatifs ont contribué de façon décisive au succès de la période de transition, entamée après la signature de l’accord de paix de Sun City de 2002. En effet, dans ce pays où les organes de presse privés sont en majorité détenus par des partis politiques et où la radio et la télévision d’Etat ont activement participé au pourrissement de la situation politique en se mettant presque exclusivement au service du président, les médias indépendants, libres, responsables et efficaces ont agi comme garants des libertés, du bon fonctionnement de la démocratie et de la cohésion sociale. De plus, du fait des grandes distances, du coût élevé des transports et de la présence de milices armées, les déplacements sont nécessairement restreints et les médias se retrouvent alors investis d’une responsabilité sociale encore plus lourde, puisqu’ils constituent le principal outil d’information.

Pour la défense de l’autodétermination des peuples

Adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en 2007, la Déclaration des droits des peuples autochtones leur reconnaît le droit à l’autodétermination interne, c’est-à-dire à la libre recherche de leur propre développement, tel qu’ils l’entendent et le définissent, qu’il soit économique, social, politique ou culturel. La reconnaissance du droit à l’information et à la communication pour les peuples autochtones ont fait l’objet de revendications spécifiques tout au long des vingt années de travail de rédaction de la Déclaration. Ainsi, l’article 16 stipule que « [l]es peuples autochtones ont le droit d’établir leurs propres médias dans leur propre langue et d’accéder à toutes les formes de médias non-autochtones sans discrimination aucune ». De plus, « [l]es États [doivent prendre] des mesures efficaces pour faire en sorte que les médias publics reflètent dûment la diversité culturelle autochtone. Les États, sans préjudice de l’obligation d’assurer pleinement la liberté d’expression, encouragent les médias privés à refléter de manière adéquate la diversité culturelle autochtone ».

Que le droit à créer leurs propres médias ait fait l’objet d’un article spécifique montre à quel point les médias alternatifs, quelle que soit leur forme (associative, communautaire, ethnique...), sont importants pour garantir les droits des peuples autochtones, notamment leurs droits culturels, et leur permettre de se défendre en tant que minorités. Les médias répondent à leurs besoins spécifiques : les communautés autochtones peuvent s’informer sur leurs difficultés réciproques, partager leurs expériences et se conseiller quant aux solutions possibles à apporter à des problèmes communs. Par dessus tout, créer leurs propres médias valorise leurs cultures et leurs points de vue, tout en ouvrant la voie au dialogue interculturel et à la découverte de l’autre. Enfin, une certaine décolonisation de l’information s’opère et est d’ailleurs revendiquée comme telle.

Le droit à la diversité des points de vue

L’un des enjeux majeurs de la question médiatique aujourd’hui réside dans la possibilité donnée à une multitude de points de vue de s’exprimer et surtout de se faire entendre. Aucune citoyenneté authentique n’est possible sans pluralité active. Or ce pluralisme est gravement remis en cause par les phénomènes de concentration et de marchandisation des médias traditionnels. Et même si la plupart des journalistes gardent une haute conscience démocratique, la logique professionnelle dans laquelle ils évoluent fabrique une certaine uniformité, une pensée unique contre laquelle il leur est difficile de lutter. De même, les pouvoirs publics annoncent régulièrement leur volonté de défendre la diversité mais ils ont pourtant tendance à faire abstraction de la façon – très insatisfaisante - dont les médias abordent quotidiennement cette question de la diversité dans les sociétés.

De plus, une certaine conception « progressiste » est toujours très présente dans nos sociétés et valide l’idée – souvent inconsciente - selon laquelle l’Autre, quel qu’il soit, doit inévitablement se soumettre au « mode de vie occidental » et à ses valeurs supérieures. Ces dernières sont d’emblée considérées comme « universelles » et se retrouvent de fait totalement décontextualisées. Or cette invention d’un universel qui serait indissociable du développement linéaire de l’Occident est largement médiatisée sans être questionnée, renforçant l’ordre culturel dominant et excluant les autres formes d’existence.

La déconstruction de ce modèle unique et imposé, c’est précisément ce qui motive les chroniques des citoyens qui alimentent des médias participatifs et contribuent ainsi à la démultiplication des points de vue. Le Bondy Blog en est un exemple frappant. A l’initiative de journalistes professionnels suisses qui s’installent à Bondy lors des émeutes qui secouent les banlieues parisiennes en 2005, le Bondy Blog est très vite réapproprié par les jeunes qui s’expriment sur leurs quartiers et y livrent, de l’intérieur, leur vision d’une réalité riche et diverse, trop souvent passée sous silence. Les jeunes journalistes citoyens s’imposent progressivement comme de véritables passeurs et médiateurs entre deux mondes qui s’ignorent. Mais le Bondy Blog, c’est bien plus que cela. Plus de six ans après le début de l’aventure, la crédibilité des informations ne faillit pas et les contributions sont régulièrement reprises par les médias traditionnels. Surtout, le blog n’est plus seulement un média parlant des banlieues d’une manière plus fidèle et humaine, il s’agit avant tout d’un regard de banlieue sur l’actualité en général et sur le monde extérieur. C’est aussi la force d’autres initiatives, comme Reporter Citoyen, programme de formation de jeunes aux techniques du journalisme participatif via la mise en place de sites multimédia de quartiers et réalisation de documentaires.

Des cyberacteurs révolutionnaires ?

Au cours de l’année 2011, les printemps arabes auront montré que les médias alternatifs ne se contentent pas d’être des passeurs d’informations, simple fenêtre ouverte sur ce qui se passe dans le monde. Ils peuvent également se révéler d’excellents catalyseurs d’action, porteurs de changement et promoteurs d’un « nouveau contrat social », comme on a pu l’entendre en Tunisie ou en Egypte.

Les révolutions arabes ont ainsi montré à la fois la puissance des nouveaux médias et la difficulté qu’ont eu les pouvoirs en place pour les contrôler et les réprimer. Le blogueur égyptien Ghonim a surnommé la révolution qui a secoué son pays de « révolution 2.0 », mettant en avant le rôle crucial qu’ont joué les réseaux sociaux contributifs dans la mobilisation en Egypte et en Tunisie. Les citoyens les ont en effet largement utilisés pour dénoncer les violations de leurs droits, exprimer leur exaspération, mais aussi se regrouper, propager une certaine conscience politique et s’organiser dans l’action. Grâce au web, la voix des citoyens réprimés est devenue davantage audible, y compris au-delà de leurs frontières. Internet est devenu cet espace alternatif où émerge soudainement ce qui a été longtemps dissimulé à la visibilité publique, où de nouvelles formes de sociabilité et de créativité peuvent s’exprimer, générant cette dynamique sociale et culturelle extraordinaire. La censure est plus facilement contournable et l’information se diffuse plus largement et plus rapidement via le partage de liens sur les différentes communautés des réseaux sociaux.

Mais si ces médias numériques ont en effet favorisé l’émergence d’une contestation capable de renverser les pouvoirs anti-démocratiques en place, l’ampleur du mouvement ne peut se comprendre sans reconnaître le rôle essentiel de médias plus anciens, qui ont su s’associer à cette nouvelle dynamique alternative. Ainsi, en Tunisie, la chaîne panarabe Al-Jazeera s’est imposée comme le média audiovisuel libre du pays, diffusant abondamment sur son antenne des témoignages tournés avec des téléphones portables pendant les manifestations. Si ces images ont d’abord circulé sur les réseaux sociaux en ligne, c’est leur diffusion en masse sur la chaîne commerciale qatari qui leur a véritablement donné un écho populaire et international. De même, en Syrie, c’est la complémentarité qui a joué, les chaînes satellitaires n’hésitant pas à diffuser dans leurs journaux quotidiens les images filmées par des amateurs avec leurs téléphones portables. Loin de s’opposer ou de s’exclure mutuellement, médias alternatifs nouveaux et médias commerciaux plus anciens ont au contraire contribué, de concert, à ébranler la capacité du pouvoir dominant à maîtriser l’information et à coordonner la contestation socio-politique qui a ainsi pu s’exprimer pleinement dans la rue.

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