Les défis de l’Indonésie sous la présidence de Prabowo Subianto

, par NICOLO Manuela (trad.), REKONDO Txente

Le 14 février dernier, plus de 204 millions de personnes étaient appelées à élire le président, le vice-président et plus de 20 000 représentant·es parlementaires et institutionnel·les (au niveau national, provincial et des districts [en Indonésie, ndr]), dont plus de la moitié est âgée de moins de quarante ans. Dans la course à la présidentielle, c’est l’ancien militaire Prabowo Subianto qui a remporté la victoire, avec plus de 60% des votes.

À la suite de cette victoire éclatante, et en attendant les chiffres officiels, ce véritable triomphe ouvre la porte de la présidence à cet ancien militaire, qui en était à trois tentatives infructueuses. Ex-gendre du dictateur Suharto, il a aussi un sombre passé de violations des droits humains lorsqu’il était commandant de l’armée.

Plusieurs facteurs clés permettent de comprendre cette victoire. En premier lieu, il faut reconnaître la capacité de Prabowo à « se réinventer » au cours des semaines précédant l’élection. Il a su se donner un visage aimable, proche de la jeunesse à travers sa présence sur les réseaux sociaux, offrant une image d’adorable « grand-père aimant » en opposition avec son passé obscur. De plus, une bonne partie de l’électorat le plus jeune n’a pas en mémoire les terribles accusations qui pèsent sur lui.

En second lieu, l’appui non officiel du président actuel Joko Widodo « Jokowi » : bien qu’il n’ait pas apporté son soutien publiquement, celui-ci l’a rendu assez clair en imposant son fils aîné comme candidat à la vice-présidence dans la liste de Prabowo. La popularité de Jokowi est un élément fondamental du triomphe électoral, mais c’est aussi ce qui a permis de surmonter les obstacles institutionnels à cette candidature : en effet, l’application de la loi indonésienne n’aurait pas permis la participation du fils de Jowoki [NdT car plus jeune que l’âge minimum autorisé à ce poste]. Il a finalement pu participer aux élections grâce à une décision du Tribunal Constitutionnel dont le président n’est autre que son oncle, qui avait été nommé par Jokowi lui-même.

Le soutien à Prabowo peut, en troisième lieu, être compris comme un pari sur la continuité du populisme des politiques menées par le président actuel, confirmant de fait sa présence avec la candidature de son fils dans le combo gagnant.

Prabowo Subianto, 2011. Recoupée de l’original par "Prabowo Subianto online team" via Wikimedia Commons - CC-BY-SA.

Les manœuvres et les défis du nouveau scénario. Prabowo deviendra officiellement président en octobre et, d’ici-là, de nombreuses analyses parient sur l’ouverture d’une période marquée par les manœuvres des différents acteurs indonésiens. L’élite politique et patronale cherchera à jeter les bases d’un nouveau scénario et à s’y assurer une place de choix. Il est probable que Jokowi profitera de son alliance avec Prabowo pour conserver un rôle important dans le futur, tandis que l’oligarchie locale et les responsables institutionnel·les chercheront à obtenir des postes et des profits avantageux allant dans le sens de leurs intérêts.

Au niveau interne, le nouveau président devra aussi faire face aux exigences d’une bonne partie de la population qui l’a soutenu. La réalité étant ce qu’elle est : des biens de première nécessité inaccessibles, un manque d’opportunités d’emploi, des taux élevés de pauvreté et des services de santé et d’éducation défaillants et onéreux.

Les conséquences sur la politique extérieure seront importantes également. L’Indonésie joue un rôle géopolitique crucial dans la région de l’Indo-Pacifique et son importance géostratégique pourrait lui donner tranquillement une certaine marge de manœuvre, du fait de la dépendance des acteurs externes envers le pays. C’est pourquoi, il est probable que les relations avec la Chine continuent de croître parallèlement au maintien de liens forts avec les États-Unis et ses alliés occidentaux. Il est peu probable par conséquent que l’Indonésie abandonne sa posture de non-alignement.

Bien que de nombreux commentateur·rices affirment que les choses ne changeront pas beaucoup en Indonésie, les inconnues qui apparaissent avec le nouveau scénario sont assez nombreuses. Un des risques les plus évidents est que la régression démocratique déjà initiée à la fin du mandat de Jokowi s’accentue. Le nouveau gouvernement pourrait ouvrir la porte à un démantèlement des structures démocratiques mises en place au cours des dernières décennies.

Pour cela, il sera important de savoir laquelle des personnalités de Prabowo triomphera. A savoir s’il misera sur sa posture de grand-père affectueux mobilisée pendant la campagne, ou s’il arborera sa posture orgueilleuse de style militaire et partisane d’un « Nouvel Ordre 2.0 » en référence à la dictature de Suharto. S’il parie sur cette dernière posture, il est probable qu’il ne le fasse pas immédiatement, mais qu’il la mette en œuvre progressivement.

Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que, outre son passé de violations des droits humains, Prabowo est « intelligent, bon stratège et souvent pragmatique, comme le montre son alliance avec Jokowi ».

Et dans cette équation finale, il faudra suivre de près la cohabitation entre le nouveau président et le président sortant. Le glissement vers un affaiblissement démocratique est envisageable en Indonésie, et donc vers l’autocratie dans le quatrième État le plus peuplé au monde et la troisième « démocratie » mondiale. Il est également évident que son passé obscur ne pèsera pas lourd dans les relations avec ses homologues occidentaux puisqu’ils ont déjà travaillé avec lui lorsqu’il était ministre de la Défense sous Jokowi.

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