Les Kolbars, le commerce kurde transfrontalier et la répression

, par Loez

La situation des kolbars est un drame humain et politique qui se joue tous les jours à la frontière séparant le peuple kurde entre Irak et Iran. Du fait de la grande précarité économique maintenue par le régime iranien dans les régions kurdes, des milliers de personnes, pour gagner leur vie, doivent transporter des marchandises d’un côté à l’autre de la frontière sur leur dos ou à l’aide de mules. Franchissant des montagnes escarpées, dans la neige et le froid l’hiver ou sous un soleil de plomb l’été, ils risquent à tout moment leur vie en étant pris pour cible par les garde-frontières iraniens, ou à cause des mines enfouies dans le sol.

Les 8 a 10 millions de Kurdes qui habitent le Rojhelat, partie du Kurdistan située dans les frontières de l’Iran, survivent difficilement. Le régime iranien réprime férocement toute contestation politique et revendication identitaire. Pour maintenir la population dans la précarité, il a bride le développement économique de la région, n’y installant aucune industrie et orientant la production de ressources uniquement dans l’intérêt des régions centrales. Le chômage y est endémique, sans opportunité d’emploi.

Des kurdes sillonent les chemins de montagne avec leurs mules. Photo : KURDISTAN🌟 كوردستان (CC BY-SA 2.0)

La frontière séparant le Kurdistan entre Irak et Iran est le lieu de différents types de circulations : celles des habitant·es pour des raisons familiales ou économiques. Celle des militant·es politiques. Et celle des marchandises et des individus qui les transportent. C’est finalement cette frontière qui génère la seule alternative économique pour une grande partie de la population du Rojhelat : le kolbari, c’est-à-dire les échanges transfrontaliers de marchandises, à travers les montagnes, portées à dos d’homme ou de mule. Au péril de leur vie, ce sont toutes sortes de biens qui transitent ainsi de l’Irak a l’Iran : des couches pour bébé aux appareils électroménagers, en passant par les vêtements, couvertures, les pneus de voiture, le thé... et aussi, des produits interdits en Iran : antennes paraboliques, et à la marge alcool, cigarettes. En sens inverse, l’essence, tres peu chère en Iran, est amenée en Irak pour être vendue en contrebande. Des milliers de personne font le trajet chaque jour. « Si tu regardes de Tahta, ils sont comme de petits insectes. Il y a parfois plus de mille personnes sur le chemin. » temoigne Hasan, âgé d’une trentaine d’annees. Mais c’est une activité de survie, qui permet de gagner à peine de quoi faire vivre sa famille au jour le jour. Sur l’argent qui leur est donné, les kolbars doivent soustraire leurs frais de transport pour se rendre à la frontière, leur nourriture, les pots de vin. Et si les colis sont endommagés, ils en sont responsables. Seuls les hommes d’affaire qui embauchent les kolbars s’enrichissent.

Jiyan est proche de la soixantaine. Elle a commencé a faire kolbar au milieu des années 1990. « Je n’avais pas d’autre choix pour gagner de quoi nourrir mes enfants. Je l’ai fait pour qu’ils puissent vivre et pour qu’ils ne tendent pas les mains devant les autres. » L’activité des kolbars est dans une zone grise, soumise aux aléas politiques et au bon vouloir des autorités : parfois légale, parfois tolerée, parfois illégale.

De mars a septembre 2019, des activistes de la plateforme kolbarnews ont recensée sur l’ensemble de la frontière du Rojhelat 37 kolbars tués, dont 29 par balles, 2 d’une chute dans la montagne, 4 d’hypothermie et 2 dans un accident de voiture, et 82 blessés dont 76 par balles, 3 lors d’une chute, 2 à cause des mines et 1 dans un accident de voiture. Car outre les dangers de la montagne, ils subissent une répression féroce de la part des garde-frontières, qui guettent les kolbars depuis les tours fortifiées parsemant les montagnes le long de la frontière. Selon leur bon vouloir, au gré des pots de vin qui leurs sont versés, ils peuvent décider de fermer les yeux ou au contraire de tirer à vue. La lutte contre la « contrebande » fournit en fait au régime iranien un prétexte pour maintenir un état d’exception dans les régions kurdes. Les zones frontalières deviennent des zones de non-droit. Les règles, implicites et changeantes, y sont fixées par les agents de l’État qui y exercent sa souveraineté et décident, selon ses besoins, de la définition du seuil qui expose ou non a la répression, bien souvent traduite sous la forme d’une exécution extra- judiciaire qui n’entraîne pour son auteur aucune consequence juridique. Cela permet a l’État de combattre la résistance kurde, civile ou militaire, jusque dans les esprits, mais aussi d’y exercer sa souveraineté et d’en faire un exemple pour le reste du pays.

Pourtant, cela n’a pas suffit à casser l’esprit de résistance des kolbars. Une expression en kurde sorani existe pour désigner le franchissement de la frontière par les kolbars : « Snour Bazandn ». Litteralement : vaincre, faire échouer la frontière. Les acteurs des échanges transfrontaliers voient donc leur action comme une opposition à la frontière et par la même à l’État, donc comme une forme de résistance. Si l’État aime les représenter comme asservis, un certain nombre de kolbars, en remettant en question la souveraineté des frontières, pensent eux perpétuer la lutte contre l’État et la mémoire du combat des guérillas kurdes autrefois beaucoup plus présents dans les montagnes qu’ils parcourent aujourd’hui.

Sur le mont Tahta, un kolbar dévale une pente raide. Les cailloux roulent sous ses chaussures. Il s’arrete un bref instant face aux inconnus qui le saluent, et en souriant lève les doigts en un signe de victoire. La tête haute.

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Une brochure du réseau Kurdistan Human Rights Network et du photographe Loez informe sur les violations des droits de l’Homme au Kurdistan iranien et sur la situation des Kolbars est disponible. Tout l’argent de la vente des brochures ira à cette association afin de la soutenir dans ses missions, réalisées dans des conditions difficiles au vu de la répression qui touche les Kurdes en Iran.
Un aperçu est visible ici : https://loez.cargo.site/Kolbars-la-brochure
Pour commander, écrire à Loez : loez@riseup.net