Les droits des femmes en Méditerrannée

Le sexisme en entreprise ne connaît pas la crise

, par Le Ravi , ROUCHARD Samantha

Peu importe la rive, niveau sexisme, la femme méditerranéenne n’est jamais tranquille au travail ! Intimidations, blagues graveleuses, pression, différence de salaire, harcèlement sexuel... Aller au boulot est un sport de combat.

Mira a travaillé comme bibliothécaire pour un institut catholique très réputé en Égypte géré par des frères dominicains : « J’étais la seule femme et dès le début j’ai subi des intimidations, explique la jeune femme. On me disait que je n’étais pas à la hauteur, que je ne savais pas parler, que je n’avais pas l’expérience. La pression psychologique était telle que je pleurais tout le temps. C’était mon premier job, je n’ai pas osé me rebeller. » Elle finit par se confier à son supérieur hiérarchique : « Il n’a pas été d’un grand réconfort. Il m’a dit que ça se passait comme ça au travail pour les femmes, que je devais m’adapter ou alors partir. C’était intenable, j’ai fini par m’en aller… »

Hélène, marseillaise de 50 ans, a travaillé comme personnel administratif une dizaine d’années dans une ONG très engagée socialement et éthiquement. « Un de mes collègues m’a prise en grippe, je n’ai jamais vraiment compris pourquoi, souligne-t-elle. Ça a duré près de trois ans à dénigrer mon travail, à me rabaisser, à me faire comprendre sans cesse que je ne valais pas grand chose. Souvent c’est arrivé devant témoin, sans que personne ne réagisse… J’ai fini par en parler au directeur. Qui n’a pris aucune mesure et qui a mis ça sur le compte d’un “problème de caractères”. Pourtant ce n’était pas une première, ça faisait des années que dès qu’une femme entrait dans le service, il s’attaquait à elle, jusqu’à ce qu’elle parte. Ce que j’ai fait moi aussi, épuisée. Lui est toujours en poste. » Simona, calabraise de 42 ans, raconte qu’en Italie, elle a vu des collègues être virées parce qu’enceintes : « Lors d’un entretien d’embauche, il est courant en Italie, quand vous êtes une femme, qu’un patron vous demande si vous voulez des enfants. Une réponse négative est souhaitable si on veut être recrutée… Le problème c’est quand une femme tombe enceinte… Tout est fait alors pour la pousser vers la sortie. Comme si elle avait rompu un pacte. »

1 femme sur 3

Peu importe la rive, aucun pays de la Méditerranée n’échappe au sexisme en entreprise. Dès que l’on interroge des salariées, qu’elles soient cadres, femmes de ménage, ouvrières… à Tunis, Marseille ou Tanger les histoires sont sans fin. Chacune à quelque chose à raconter : de la blague grivoise à la machine à café, à laquelle il faut rire au risque sinon d’être cataloguée comme coincée et sans humour, des gestes déplacés, des chantages et violences sexuelles, de la remise en question permanente de leurs compétences, de leurs paroles sans cesse interrompues, et de leurs salaires rarement à la hauteur… En France, la notion de sexisme n’est apparue qu’en 2015 dans le Code du travail (article L1142-2-1) : « Nul ne doit subir d’agissement sexiste, défini comme tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. »

Lorsqu’elles osent se confier, elles sont rarement écoutées par leur hiérarchie. Et le plus souvent, implicitement, ce sont elles qui sont obligées de quitter l’entreprise. En France, par exemple 1 femme sur 3 a déjà été confrontée au sexisme au travail mais 56 % des personnes ayant dénoncé ces faits n’ont pas été crues. Pourtant les employeurs ont l’obligation de prévenir les comportements sexistes, par exemple par de l’affichage, et surtout de réagir. L’association varoise le Cap, spécialisée dans les violences faites aux femmes, notamment dans le cadre du travail, dispense depuis l’an dernier des formations de sensibilisation à la centaine d’entreprises de Paca qui a signé l’E-charte « Pas de sexisme dans mon entreprise » mise en place par le secrétariat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes.

« Pour certains dirigeants d’entreprise ou de structure, ces formations sont un vrai révélateur. Souvent ils minimisent les propos et les actes sexistes de leurs salariés. Alors que leur rôle légal est de faire cesser », explique Louisette Maret-Tiouchichine, juriste et directrice du Cap. Qui raconte la prise de conscience d’une cheffe d’entreprise aixoise qui, le lendemain d’une session de formation, a fini par se séparer de l’un de ses employés qui causait du tort depuis des années à ses collègues femmes : « Ils ont une obligation d’agir car ils peuvent être condamnés pour leur manquement et être accusés de complicité. Le risque économique et pénal est bien réel et souvent ils l’ignorent. » Et la juriste de conclure : « Si la parole s’est libérée, il est désormais venu le temps de la prise de conscience. »

Des patrons condamnables

De l’autre côté de la Méditerranée, l’Association des femmes tunisiennes pour la recherche sur le développement (Afturd), tente aussi de défendre les droits des salariées contre les violences sexistes malgré des lois, des mentalités et une situation économique qui ne les y aident pas. En avril dernier, la publication d’un décret imposant le confinement total aux mères d’enfants de moins de 15 ans a suscité un tollé. Le ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, membre du parti islamiste Ennahda, avait justifié la mesure en déclarant que cette décision était « conforme à [notre] tradition et [notre] culture ». Le décret a été modifié le 3 mai laissant la charge aux employeurs de décider. En Tunisie, le droit du travail ne s’applique pas de la même manière selon que l’on est dans le public ou le privé et si un salaire minimum existe dans le public, pour le privé c’est beaucoup plus flou, idem pour le congé maternité. Nejma Aouadi, présidente de l’Afturd et syndicaliste, explique que pour les femmes tunisiennes, responsables de la famille, il est important d’avoir un salaire. Au risque de tout accepter, notamment le sexisme au quotidien, des salaires moins élevés que ceux des hommes. « Dans les usines, 95 % des ouvriers sont des femmes car pour les patrons elles sont plus faciles à manipuler, au niveau des droits sociaux et économiques, précise la syndicaliste. Contrairement aux hommes, elles ne protestent pas. Les femmes ont conscience de ces inégalités mais elles acceptent. »

Le 13 août dernier, à l’occasion de la fête nationale de la femme tunisienne, le gouvernement a annoncé qu’une loi serait votée pour encadrer le transport des travailleuses agricoles dont 70 % n’ont pas de couverture sociale. En 2019, à Blahdia, huit d’entre elles ont trouvé la mort dans la collision de deux camions, l’un transportant des volailles, l’autre des ouvrières agricoles se rendant sur leur lieu de travail. L’Afturd espère qu’il ne s’agira pas d’un effet d’annonce… Les femmes cadres ne sont pas épargnées par le sexisme ambiant. « Les intimidations pèsent lourds sur les femmes ambitieuses, dans le but de les pousser à renoncer à un poste. Surtout dans le privé où le machisme s’exprime plus. Dans le public, elles peuvent plus facilement revendiquer leurs droits », note Nejma Aouadi. Sur 29 ministres, le gouvernement ne compte que 6 femmes et aucune n’a un portefeuille important. « Si l’on ne facilite pas leur accès à des postes clefs dans l’administration, elles ne pourront jamais atteindre les hautes sphères du pouvoir… », se désole la présidente de l’Afturd. Pendant la crise du Covid, une femme médecin, le Dr Nissaf Ben Alya, s’est illustrée par son travail. Les féministes tunisiennes espéraient qu’elle serait nommée ministre. Au lieu de ça, les membres du gouvernement lui ont offert… un bouquet de fleurs.

Travailleuses détachées et exploitées

En juin dernier, se tenait aux prud’hommes d’Arles la dernière audience du procès de cinq travailleuses détachées agricoles espagnoles et marocaines contre l’entreprise d’intérim espagnole Laboral Terra et huit employeurs agricoles français des Bouches-du-Rhône, du Vaucluse et du Gard. Paca est la région qui emploie le plus de travailleurs détachés pour œuvrer dans nos campagnes, ils représentent 7,4 % des salariés. Ces employeurs sont accusés « de marchandage, de prêt de main-d’œuvre illicite et de travail dissimulé ».

Yasmine et sa cousine K. ont quitté l’Espagne en 2011 pour venir grossir les rangs des 517 000 travailleurs détachés qui débarquent en France chaque année avec tout ce que cela comporte de précarité et de non respect des droits humains, interdiction d’aller aux toilettes, travail sans protections… Les deux cousines ont aussi attaqué leurs employeurs au pénal à Avignon pour harcèlement et chantage sexuel, leur plainte a été jugée non recevable. Laboral Terra s’est aussi mise en faillite depuis pour échapper aux poursuites. Après trois ans de procédures, les deux cousines éprouvent une certaine lassitude, et vivent isolées. Yasmine, 37 ans, a développé une maladie chronique et sa cousine, 50 ans, est victime de stress post-traumatique. Verdict le 22 septembre.