Le numérique, un enjeu de citoyenneté et de solidarité internationale ?

Argumentaire

L’essor et la généralisation de l’usage de l’informatique et du web sont aujourd’hui devenus un lieu commun, tout comme son expansion à tous les rouages de la société en moins de trois décennies et les profondes transformations qui en ont découlé.

Irruption de l’Internet, du web puis des réseaux sociaux dans la vie sociale et politique, transmission de l’information en temps réel depuis les quatre coins du monde, informatisation accélérée de l’économie, objets connectés et assistance de tous nos faits et gestes par des algorithmes : le numérique s’est immiscé brutalement dans nos vies quotidiennes et la place qu’il prend ne cesse de s’étendre.

Or ces outils ne sont pas de simples commodités : ils prolongent – voire transforment – notre manière d’interagir et de communiquer entre nous. Les algorithmes, ces programmes informatiques qui traitent de grandes quantités de données, sont en mesure d’influencer notre manière de voir le monde et, potentiellement, de façonner l’organisation collective de nos sociétés. [1]

En quoi le numérique est-il un enjeu de solidarité internationale à part entière ?

Si l’Internet et des réseaux sociaux comme Facebook ont permis de visibiliser certaines luttes (en France, celle du Comité Justice pour Adama et des nouvelles luttes antiracistes notamment), ces espaces d’organisation numérique comportent bien des limites, des ambiguïtés et des dangers pour les mouvements sociaux du monde entier. Afin d’éviter de verser soit dans le techno-enthousiasme (« grâce au numérique, on va [enfin] pouvoir changer le monde ! ») soit dans un discours moralisateur au parfum d’injonction de l’usage des outils des GAFAM1 (« Facebook c’est mal et si tu l’utilises tu n’es pas un·e ‘vrai·e’ militant·e »), il s’agit pour les mouvements de solidarité internationale de développer une critique centrée sur plusieurs dimensions.

La justice environnementale internationale [2].

De par le monde, les peuples autochtones et défenseur·ses de la nature se battent (parfois au prix de leurs vies) contre l’extractivisme, ce modèle politico-économique qui extrait d’énormes quantités de matière première en détruisant les écosystèmes et les modes de vie de celles et ceux qui habitent ces territoires. Or, la production de « smart »-phones, d’ordinateurs et d’équipements réseau est excessivement gourmande en métaux rares : tantale, lithium, cobalt, étain, or… En outre, les déchets numériques (ces circuits imprimés si miniaturisés qu’ils sont trop chers à recycler) sont souvent exportés vers des pays du Sud - dans les pays africains notamment -, envahissant les décharges et polluant les sols et les eaux durablement par l’oxydation des métaux.

D’autre part, la consommation énergétique du numérique est en pleine expansion [3] ; et donc, la participation du numérique aux émissions de gaz à effet de serre et par conséquent au changement climatique (qui affecte dès aujourd’hui et en premier lieu les populations précaires des pays du Sud, générant de plus en plus de migrations environnementales) augmente au même rythme.

Exportation des externalités sociales et environnementales négatives vers les pays du Sud, concentration des profits dans les pays du Nord : c’est une géographie du (néo)colonialisme numérique qui se dessine ici. Or, la solidarité internationale, qui naissait avec le soutien aux indépendances des anciennes colonies, se poursuit aujourd’hui dans les luttes que provoque le « colonialisme numérique » actuel. Et cela, d’autant plus que les discours internationaux des grandes institutions internationales comme la Banque Mondiale ou le FMI, prétendent que le « développement » de l’Afrique devra désormais passer par la numérisation à marche forcée de ses économies et de ses sociétés : la posture critique des organisations de solidarité internationale n’en est que plus essentielle sur le sujet du numérique.

Les enjeux de justice sociale

Ici et là-bas, l’injonction à passer au numérique précarise et exclut encore plus les plus pauvres et les personnes âgées. En effet, l’accès aux services publics s’est vu limité par leur passage au numérique : que ce soit par « illectronisme » (illettrisme numérique) ou manque d’accès aux infrastructures et/ou aux équipements électroniques (comme c’est le cas de nombreuses communautés afro-états-uniennes), les exclusions et discriminations (âge, statut socio-économique, capital culturel, ségrégation territoriale) face aux administrations publiques se voient amplifiées.

L’accès à l’information, de plus en plus numérisée, est un problème pour de nombreuses communautés : les pages web trop lourdes ne sont pas ou peu consultables pour qui ne bénéficie pas d’accès Internet haut débit, ou pas d’Internet du tout : près de la moitié de la population mondiale n’a, en 2020, pas accès au réseau mondial. Or, à mesure que la médiation numérique de l’information se renforce, les autres canaux (presse écrite et imprimée, par exemple) se fragilisent et parfois disparaissent, excluant de fait celles et ceux dont l’accès à Internet est précaire ou inexistant.

Les algorithmes, conçus et écrits en général par des hommes blancs occidentaux, reproduisent les biais sociaux de leurs concepteurs [4], inscrivant des travers racistes, sexistes et validistes2 dans les outils qu’utilisent les institutions du monde entier pour administrer la justice, les programmes sociaux, l’accès à l’emploi, etc.

Outre tout ceci, il faut prendre en compte la division internationale du travail de l’industrie numérique : les « intelligences artificielles » sont entraînées par un travail invisible de millions de travailleur·ses, vivant souvent dans les pays du Sud, précarisé·es et rémunéré·es à la tâche pour quelques centimes, pendant que les grandes entreprises monopolistiques du secteur, occidentales, vendent leurs services, restent propriétaires des infrastructures et s’enrichissent beaucoup.

Les enjeux politiques du numérique

Si les mouvements sociaux en lutte ont toujours été exposés à la répression, le numérique présente de nouveaux terrains pour ces dangers toujours renouvelés. Ainsi, les pratiques de censure sur Internet, autorisées par des lois toujours plus répressives, se généralisent. Par exemple, en France, on débat sur la loi Avia (« contre la haine en ligne »), la censure automatisée et de qui décide des règles de modération des contenus en ligne. Pendant ce temps, aux Philippines la figure juridique de délit de « cyber diffamation », établie en 2012, sert à intimider les journalistes comme Maria Ressa. La liberté d’expression passant de plus en plus par le numérique, la solidarité internationale doit également investir ce champ.

Par ailleurs, la surveillance sur Internet, à l’origine établie à des fins publicitaires, a eu tôt fait d’être investie par les autorités politiques : l’infrastructure technologique qui permet d’identifier et de localiser des dissident·es politiques devient un véritable danger pour certain·es. C’est le cas de communautés autochtones brésiliennes en lutte contre l’agro-industrie dans l’Amazonie, qui, se sachant surveillées par le gouvernement Bolsonaro, ont fait appel à la solidarité d’hacktivistes [5] afin de développer leur propre infrastructure d’information et de communication.

Ainsi, avec le déploiement de matériels et de logiciels réappropriables, faciles à maintenir, peu gourmands en ressources, ces réseaux communautaires [6] rendus possibles par des initiatives de solidarité internationale sont des outils précieux pour contourner la surveillance et lutter contre la répression. Ces réseaux alternatifs (réseaux maillés, radios communautaires) permettent également d’assurer une certaine autonomie technique face aux coupures (partielles ou totales [7]) de l’Internet ou de certains services de communication (Whatsapp et Facebook notamment) que certains gouvernements imposent en complicité avec les opérateurs de télécommunications comme Orange.

En termes plus globaux, la médiation de l’information par les plateformes des GAFAM (Whatsapp, Facebook, Instagram et YouTube notamment) comporte de véritables dangers politiques. Leur modèle économique étant basé sur l’économie de l’attention (capter et maintenir notre attention pour nous faire rester sur les plateformes et ainsi nous obliger à être plus exposé·e, plus longtemps, à la publicité qui finance la « gratuité » de ces plateformes), les contenus qui provoquent des réactions émotionnelles violentes sont favorisées : on aura plus tendance à se sentir révolté·e, scandalisé·e, et à réagir. Cela a pour conséquence d’alimenter les antagonismes politiques, les interactions polémiques voire haineuses. Or, on le sait, de la violence verbale à la violence physique contre des minorités, il n’y a qu’un pas, comme l’illustre la campagne de haine du gouvernement indien contre la minorité musulmane et les massacres qui l’ont suivie.

De la même façon, des scandales comme celui de Cambrige Analytica [8] ont montré les dangers que représentent pour la démocratie libérale la quantité de données personnelles générées, stockées et traitées par les GAFAM : ces entreprises ont le pouvoir d’identifier les électeur·rices indécis·es et d’orienter leur vision du monde en fonction du contenu que des algorithmes leur proposent, et, in fine, d’orienter leur vote.

Les alternatives

Contre la concentration de l’usage de l’Internet sur les plateformes monopolistiques des GAFAM, une seule solution : promouvoir la fédération de services décentralisés et l’interopérabilité avec ces mêmes plateformes. Cela commence notamment par privilégier l’usage d’outils numériques et de logiciels libres : la campagne « Dégooglisons Internet » [9], portée par l’association Framasoft, a jeté d’excellentes bases pour comprendre la problématique et être en mesure de se tourner vers les alternatives respectueuses de nos libertés individuelles et collectives.

Pour celles et ceux qui défendent les droits fondamentaux, promeuvent la justice sociale et environnementale, affirment le besoin de participation des citoyen·nes, la réappropriation des outils numériques devient plus que jamais cruciale. Le numérique est présenté comme une boîte noire, incompréhensible de par son immense complexité, mais surtout un objet non politique car exclusivement technique : on l’a vu, rien n’est plus faux. Dans une optique de solidarité internationale, il est donc essentiel de diffuser les analyses pour une compréhension des enjeux et des dangers que pose la promotion du « tout numérique » à l’échelle globale. Il est alors nécessaire de former et d’accompagner les activistes, militant·es, communautés mobilisées pour leurs droits afin de monter en compétence et de reprendre la main sur les outils, pour que d’autres ne le fassent pas à leur place : nous avons besoin de logiciels libres pour devenir des utilisateur·rices émancipé·es du numérique, faisant des choix conscients fondés sur les besoins concrets, la sécurité et la maîtrise des outils à disposition. Et enfin, il s’agit de pouvoir nous positionner collectivement pour assurer la diffusion de ces réflexions et de ces outils, ainsi que leur appropriation par tou·tes.

Notes

[1Parcours III, 7. “Éducation populaire et enjeux numériques, sur le fil politique”, samedi 07 novembre 2020.
Atelier 4. “Numérique, libérons nous pratiques !”, dimanche 08 novembre 2020.

[2"Consommation énergétique et cycle de vie des objets numériques : quels impacts environnementaux ?" (article). Philippe Bihouix, Passerelle n°21, ritimo, 2020.

[3"Pour une sobriété numérique" (rapport). The Shift Project, 2018.

[4"La dictature des algorithmes" (vidéo). Cathy O’Neil par Monkey, 2018.

[5“Haktivisme” est un mot-valise, contraction de hacker et activisme : une forme de militantisme utilisant des compétences de détournement de l’outil informatique dans le but de favoriser des changements politiques ou sociaux.

[6"Les réseaux communautaires" (rapport). Global Information Society Watch, 2018.

[7NetBlocks est l’un des dispositifs d’observation des censures partielles ou totales des réseaux dans le monde.

[8"The Great Hack. L’Affaire Cambridge Analytica" (film documentaire). Karim Amer et Jehane Noujaim, 1h50, 2019.

[9Le site Degooglisons Internet ! par l’association Framasoft.
Quelques exemples : pour fixer des rendez-vous ou prendre des décisions rapides, il y a Framadate ou Loomio/Framavox ; plutôt qu’un GoogleDoc® pour disposer d’un traitement de texte collaboratif, priorisons Etherpad/Framapad ou CODE ; à la place de Google Drive® ou Dropbox® pour partager des documents, adoptons Nextcloud. Enfin, plutôt que Zoom® ou Skype®, nous pouvons accéder librement à des conférences téléphoniques sur BigBlueButton, Jitsi/Framatalk.

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Pour aller plus loin…
• “Le numérique, un enjeu d’ECSI ?”. Du côté de l’ECSI n° 26, ritimo, mars 2019.