Low tech : face au tout numérique, se réapproprier les technologies

Les articles

Le Parti communiste chinois face à l’Anthropocène : quelles ambitions internationales ?

, par RENÉ Élodie

La Chine : futur leader des négociations internationales sur le climat ?

La Chine cherche à s’affirmer comme une puissance de référence sur les plans économique, politique, diplomatique, militaire et idéologique (M. Duchâtel, 2017). Son armée est en train d’acquérir des forces de projection militaires et des capacités numériques de contrôle des flux d’information parmi les plus puissantes au monde (F. Douzet, 2018).

Elle affiche aujourd’hui ouvertement sa volonté de remodeler l’architecture de l’ordre international dans un sens qui lui soit plus favorable, afin de mieux protéger ses intérêts fondamentaux. Elle cherche à s’imposer comme le leader économique, politique et technologique de demain, tout en s’autoproclamant nouveau gardien légitime des affaires mondiales. Elle aménage ainsi sa rhétorique traditionnelle de « non-ingérence » héritée du courant des non-alignés durant la guerre froide pour contribuer de plus en plus activement à la gestion des crises internationales, conformément au concept de l’« émergence pacifique » (F. Godement, 2012).

À l’heure de l’aggravation des dérèglements écologiques planétaires, la Chine tend à s’imposer comme le leader des écotechnologies et de l’éco-innovation (J. Ruet, T Voiturier, 2013), notamment dans les pays du Sud particulièrement vulnérables aux effets du changement climatique. Elle est aussi devenue un acteur incontournable des négociations mondiales sur le climat. Rappelons, à cet égard, qu’elle cherche à profiter du retrait des États-Unis des accords de la COP 21 pour renforcer son image de puissance responsable face au changement climatique, notamment auprès des pays en développement.

La civilisation écologique au service du soft power chinois

Dans ce cadre, lors des XVIIIe et XIXe congrès du Parti communiste chinois (PCC), les autorités ont officiellement érigé le projet de Civilisation écologique (CE) au rang des priorités politiques nationales. En 2015, le Conseil d’État a publié un document officiel détaillant les politiques et approches pratiques que le gouvernement envisage de déployer pour construire une civilisation écologique (S.Geall, 2017). À travers ce projet, le PCC cherche aussi à renforcer son soft power sur la scène internationale en proposant une vision de l’écologie qui se veut pragmatique et efficace ; une vision qui allie croissance économique, innovation technologique, modernisation institutionnelle et responsabilité environnementale.

Affiche de propagande pour la "civilisation écologique" chinoise.

Au-delà de la dimension purement rhétorique de ce positionnement, l’État chinois doit désormais composer avec les nouvelles revendications environnementales de sa population, qui réclame plus de transparence et de responsabilité de la part des acteurs politiques et économiques du pays (N. Salmon, 2016). Le PCC doit donc apporter des réponses concrètes aux citoyen·nes chinois·es et rendre des comptes, notamment aux classes moyennes urbaines, grandes bénéficiaires de la politique d’ouverture économique du pays.

Alors qu’aucune réponse concrète ne semble émerger des « démocraties » occidentales face aux effondrements écologiques en cours à l’échelle planétaire, il semblerait que se mette en place en Chine un système politique d’« autoritarisme vert » (F. Flipo, 2018) qui pourrait bien séduire plus d’un gouvernement sur Terre. Ce système repose sur les big data environnementales et le contrôle panoptique des entreprises, de la population et des cadres de l’administration (S. Weigelin-Schwiedrzik, 2018).

Cet article a pour objectif de décrypter les mécanismes institutionnels et technologiques qui sous-tendent cette nouvelle organisation du pouvoir en Chine à l’heure de l’Anthropocène. Il vise également à questionner quelles sont les ambitions internationales du gouvernement chinois en matière de politique environnementale.

La sécurité comme pierre angulaire du projet de civilisation écologique

Le projet de CE se structure autour du concept de sécurité écologique sur lequel travaille un nombre croissant de chercheurs chinois (D. Liu, Q. Chang, 2015). L’écologie étant appréhendée par le prisme de la sécurité, cela implique de gérer les flux (matériels, énergétiques, financiers, démographiques, etc.) en fonction des risques et des menaces préalablement identifiés. Cette vision de l’écologie confère aux technologies numériques un rôle prépondérant. Il s’agit d’automatiser les mécanismes de gestion des risques en s’appuyant sur l’exploitation de grands volumes de données pour orienter les processus de prise de décision à tous les niveaux de la société (État, entreprises, individus).

L’importance stratégique que revêt désormais le concept de sécurité écologique pour le gouvernement chinois reflète bien l’évolution de sa perception des enjeux sécuritaires sur ces dernières années. Outre la sécurité militaire de son territoire, ses approvisionnements énergétiques et miniers, sa stabilité financière ainsi que sa sécurité environnementale, sanitaire et alimentaire pèsent de plus en plus lourd dans l’équation sécuritaire du pays (J.P. Cabestan, 2015).

Il n’est d’ailleurs pas anodin que le discours de Xi Jinping lors du XIXe congrès du PCC en 2017 associe habilement le récit triomphant de la civilisation écologique à celui de la montée en puissance de la Chine dans le domaine militaire et dans le cyberespace. Le gouvernement chinois développe une vision intégrée de la sécurité dans laquelle les phénomènes politiques, économiques, technologiques et écologiques sont interconnectés.

Le projet de CE est ainsi étroitement associé à une gestion sécuritaire de l’environnement dans laquelle la maîtrise des flux d’information est absolument cruciale. Les autorités sont en train de généraliser l’usage des outils numériques comme instruments politiques de contrôle de la société [1] et de surveillance des écosystèmes naturels avec l’aide des géants des télécommunications.

Civilisation écologique et système de crédit social : la part belle aux technologies du contrôle

En cela, la CE est pleinement intégrée au projet de crédit social que le gouvernement expérimente depuis 2014 et qui confère aux systèmes de traitement de données massives un pouvoir normatif considérable. Comme l’explique le chercheur Pierre Sel, le système de crédit social (SCS) a été conçu comme un « outil disciplinaire permettant de récompenser ou punir les entreprises, organisations et individus en fonction de leur respect des lois et réglementations. Loin d’être monolithique, [...] il est en fait un « système de systèmes », à l’échelle centrale et locale » et hybride des mécanismes de surveillance tant publics que privés [2]. Il est prévu que les différents systèmes soient unifiés dans une plateforme unique contrôlée par le gouvernement central d’ici 2020.

Il est intéressant de noter que cette alliance entre l’État et les acteurs privés, comme Alibaba, Baidu et Tencent qui jouent un rôle crucial dans la mise en place de ces systèmes, permet au PCC de bénéficier des meilleures technologies disponibles sur le marché pour surveiller son territoire et sa population [3]. Dans le même temps, les géants des télécommunications voient leurs parts de marché garanties par l’État qui se porte garant de leur bonne santé économique. Ces derniers ont pour mission de fidéliser leurs clients en créant des besoins et une dépendance parmi les utilisateur·rices [4]. Pour cela ils cherchent habilement à répondre aux aspirations socio-économiques préexistantes de la société et des entreprises en matière de sécurité, de confiance et de bonne gouvernance. Ils naviguent également dans l’environnement socio-culturel du pays pour s’adapter aux représentations culturelles de la vie privée des usager·es mais aussi aux pratiques de surveillance et de contrôle mises en place par le PCC [5], comme le système d’unité de travail (danwei), le livret de résidence (hukou) ou encore le comité de résident (jumin weiyuanhui) [6].

Contrairement aux modes d’exercice du pouvoir reposant sur la violence et la coercition, le SCS repose sur la surveillance généralisée des acteurs pour maintenir l’ordre et la sécurité. Dans ce système les citoyen·nes, les fonctionnaires et les entreprises deviennent des agents de leur propre contrôle, chacun surveillant l’autre et le gouvernement central gardant un œil sur tous [7]. Si le SCS n’est pas radicalement nouveau dans son principe, par rapport aux modes traditionnels de gouvernance du PCC, en revanche le rôle politique des grandes entreprises de télécommunications constitue une nouveauté dans l’architecture du pouvoir chinois. Ces entreprises développent conjointement avec le PCC les nouvelles technologies de gouvernance du pays. Celles-ci sont de plus en plus puissantes et sophistiquées.

Si la presse et les commentateurs occidentaux se sont principalement focalisés sur le système de notation des comportements sociaux des citoyen·nes chinois·es, comparant le SCS à un épisode de la série Black Mirror, peu se sont intéressés au système dans son ensemble ni à son origine historique.

Le projet de SCS, tel qu’il a été défini par Xi Jinping deux ans après son arrivée au pouvoir, vient se superposer à un projet de modernisation du crédit bancaire lancé par Jiang Zemin dès la fin des années 1990, soit vingt ans après les premières réformes de libéralisation économique entamée par Deng Xiaoping. Il s’agissait alors de maîtriser les risques financiers en constituant des registres bancaires modernes, permettant d’évaluer le niveau de solvabilité et d’intégrité des emprunteurs, à un moment où les banques étaient largement sous-équipées en la matière [8]. Ainsi, le premier « système national de gestion des crédits » mis en place par Jiang Zemin ne concernait que les données financières des individus et des entreprises, avec un modèle très proche des systèmes de crédit états-uniens. C’est l’administration Xi Jinping qui a décidé d’étendre son fonctionnement au domaine politique et social en lançant en 2014 un « schéma de programmation pour la Construction d’un Système de Crédit Social (2014-2020) ». Si ce système inclut pour la première fois des données d’ordre politique et moral sur le mode de vie des citoyen·nes, il ne s’agit pas là de sa principale caractéristique. Le SCS reste essentiellement dédié à la collecte et l’analyse de données dans les domaines institutionnels et économiques.

À cet égard, il est particulièrement intéressant d’étudier la façon dont le PCC s’appuie sur deux sous-systèmes du SCS – le système de crédit environnemental des entreprises et le système d’évaluation des performances environnementales des fonctionnaires de l’administration – pour mettre en œuvre son projet de civilisation écologique. Notons que ces deux sous-systèmes sont également intégrés au projet de PIB vert 2.0 lancé par Xi Jinping en 2014, en même temps que le projet de SCS.

De la civilisation écologique au PIB vert 2.0

Contrairement à la plupart des pays occidentaux, en Chine les autorités politiques se sont rapidement intéressées au débat académique international sur le PIB vert et les nouveaux modes de comptabilité environnementale. Elles ont été soutenues dans cette démarche par les ONG environnementales qui ont également manifesté un vif intérêt pour la mise en place d’un PIB vert dans le pays [9]. Ainsi les premières expérimentations politiques du PIB vert ont été développées sous l’administration Hu Jintao dès 2004. Elles ont toutefois été abandonnées quelques années plus tard, au moment de la crise financière de 2008, pour des raisons tant politiques et économiques que techniques.

L’idée a été relancée sous Xi Jinping, avec la nouvelle loi environnementale de 2014 qui prévoit la mise en place d’un PIB vert 2.0. Ce projet cherche à rendre opérationnels de nouveaux indicateurs de développement reposant sur des méthodes de calculs basées sur les big data environnementales. Il prévoit également la mise en place d’un réseau de surveillance en temps réel des écosystèmes naturels sur l’ensemble du territoire, grâce au développement des technologies satellitaires. Le PIB vert 2.0 est conçu comme une solution pratique pour améliorer la protection de l’environnement et rationaliser l’utilisation des ressources naturelles, à l’aide de données considérées comme scientifiques et objectives. [10]

Cela implique de surveiller, quantifier et contrôler l’ensemble des activités humaines et leurs impacts sur les ressources terrestres, forestières, minérales, énergétiques et hydriques du pays. Il s’agit d’évaluer la quantité de ressources consommées par les activités économiques ainsi que les dommages environnementaux engendrés par le développement industriel et urbain, afin de les intégrer dans le système de calcul du PIB. Ce projet de croissance verte et transparente nécessite donc d’équiper l’ensemble du territoire avec des outils numériques permettant de capter des données sur l’empreinte écologique des activités humaines et de les centraliser dans une plateforme unique contrôlée par les autorités centrales [11].

Le projet de PIB vert est ainsi étroitement lié au SCS et plus précisément aux deux sous-systèmes évoqués plus haut, à savoir le système de crédit environnemental des entreprises et le système d’évaluation des performances environnementales des fonctionnaires de l’administration. Ces systèmes ont pour objectif de résoudre le problème d’application des lois environnementales du pays, tant au niveau des entreprises que des administrations provinciales. Rappelons que, contrairement aux idées reçues, la Chine dispose d’un arsenal juridique parmi les plus contraignants au monde en matière de protection de l’environnement. Mais il n’est pour le moment pas appliqué ou très peu, en raison de la corruption et du manque de transparence des entreprises et des administrations en la matière.

Sous la pression croissante du public et afin de résoudre cet épineux problème d’application des lois, le gouvernement a annoncé qu’il allait considérablement renforcer la répression à l’égard des fraudeurs et encourager ceux qui se montreraient honnêtes et intègres [12]. Pour cela, il ambitionne de recourir massivement à des dispositifs numériques d’évaluation en temps réel, des performances environnementales des entreprises et des cadres des administrations provinciales sur l’ensemble du territoire. Les autorités centrales cherchent ainsi à mettre en place des mécanismes d’automatisation des sanctions et récompenses visant à s’assurer que les lois environnementales soient respectées et les comportements considérés comme vertueux et écoresponsables récompensés.

Pour le moment, des projets pilotes sont développés par les grandes entreprises d’État et certaines administrations. Celles-ci doivent renforcer leurs systèmes de monitoring environnemental et divulguer les informations récoltées via des plateformes gouvernementales dédiées, montrant ainsi l’exemple. Au-delà de la divulgation volontaire des données par les acteurs, l’État central a de plus en plus massivement recours à l’utilisation des technologies spatiales. Il s’agit pour ce dernier de récolter des données sur les entreprises et les administrations, indépendamment de leur volonté. Ce faisant, le gouvernement peut contrôler la validité des données présentées par ces acteurs, en les comparant avec les données satellitaires, et sanctionner ceux qui auraient trafiqué leurs données.

Outre les technologies satellitaires, le gouvernement central compte aussi sur les citoyen·nes, les ONG et les médias pour prendre part aux mécanismes d’évaluation des entreprises et des administrations du pays, forçant ces dernières à faire attention à leur réputation environnementale. Les agences de recouvrement de crédit et les banques sont également incitées à recueillir des informations sur le crédit environnemental des entreprises et à les transmettre aux autorités.

Notons, par ailleurs, que l’ensemble des informations environnementales collectées par le ministère de l’Écologie et de l’Environnement sont divulguées sur « Credit China » une plateforme publique nationale gérée par la National Development and Reform Commission (NDRC) [13]. Le gouvernement cherche ainsi à répondre au désir de transparence que réclament les citoyen·nes et les ONG vis-à-vis des entreprises et de l’administration en matière environnementale. C’est une façon pour le gouvernement de rendre des comptes à sa population, tout en orientant les mécontentements populaires vers les potentats locaux ou les entreprises non stratégiques et fortement polluantes, sans que cela ne vienne remettre en cause la centralité du pouvoir.

Il est intéressant d’observer qu’à l’heure actuelle, il n’existe pas de système officiel de surveillance de l’éco-responsabilité des citoyen·nes. C’est-à-dire qu’aucune administration publique n’est officiellement mandatée par le pouvoir central pour contrôler les modes de vie des citoyen·nes et s’assurer de leur conformité avec les normes environnementales du pays. En revanche, la surveillance des citoyen·nes en matière d’écologie est assurée par les plateformes privées, notamment Alibaba qui a développé une application, Ant Forest, visant à promouvoir des modes de vie respectueux de l’environnement à travers une version gamifiée et dépolitisée de l’écologie, dans laquelle les usager·es reçoivent des récompenses ou des sanctions en fonction de leur comportement plus ou moins écoresponsable [14]. Notons que rien n’oblige les citoyen·nes à utiliser Ant Forest, leur participation à cette plateforme repose uniquement sur leur désir de faire partie de la communauté des utilisateur·rices et de gagner des points sur Alipay, l’application en charge de noter les citoyen·nes ayant recours à la plateforme Ant Financial d’Alibaba. Ant Forest est présenté comme un jeu en ligne permettant de gagner des avantages dans la vie réelle, notamment un accès avantageux au crédit en ligne pour acheter des biens de consommation.

Reste à savoir si Alibaba et le gouvernement projettent d’exploiter ces données pour s’assurer que les modes de vie des citoyen·nes soient bien conformes au projet de civilisation écologique du PCC. Jusqu’à quel point l’État, aidé par les géants des télécommunications, sera-t-il capable de modifier le comportement des individus pour les mettre en adéquation avec ses rêves de renouveau écologique ?

Vers de nouvelles normes de gouvernance des écosystèmes susceptibles de s’imposer à l’échelle planétaire

Dans un contexte où les démocraties occidentales sont en perte d’influence dans les pays du Sud, se montrant notamment incapables d’apporter une réponse crédible et concrète face à l’ampleur et à la complexité des bouleversements environnementaux à l’échelle planétaire, la Chine semble bien positionnée pour exporter dans ces pays son modèle d’« autoritarisme vert 2.0 ».

Étant pionnière dans l’élaboration d’un système de comptabilité verte, la Chine pourrait bien établir de nouvelles normes de gouvernance des écosystèmes susceptibles de s’imposer à l’échelle mondiale dans les prochaines années. Notons que la Chine cherche à exporter son système de crédit social, via le projet des routes de la soie numériques, qu’elle a mis en place dans près de 65 pays à travers le monde, principalement en Asie et en Afrique. Officiellement, il s’agit d’établir un système de crédit transnational qui sécurise les relations commerciales et économiques entre les nations (Xinhua, 2016). Par ailleurs, en septembre 2017, le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, a exhorté le gouvernement canadien à accorder des visas accélérés aux ressortissant·es chinois·es utilisant la plateforme de notation de crédit d’Alibaba et ayant de bonnes notes sur Alipay (People’s Daily, 2017). Ainsi, en plus de construire un SCS national, le gouvernement et les géants numériques chinois cherchent à exporter ce modèle hors de leurs frontières [15]. Au regard de l’accélération des dérèglements écologiques planétaires, la Chine est très bien positionnée pour vendre aux États les plus touchés par le changement climatique des systèmes clé en main de gouvernance numérique de la sécurité écologique. Si certains commentateurs se réjouissent d’une telle perspective, y voyant un chemin concret vers la décroissance, d’autres redoutent au contraire une fuite en avant technologique qui précipiterait l’effondrement écologique du système Terre.