Ici c’est là bas et là bas c’est ici

Le Liban dans l’objectif

, par Le Ravi , ROUCHARD Samantha

Grâce à l’association Fontaine obscure à Aix-en-Provence, des photographes libanais et français exposent leur travail en miroir, dans le cadre du festival Phot’Aix.

« Depuis la guerre civile, il y a une émergence de la photographie contemporaine libanaise avec des jeunes qui sont nés pendant la guerre ou juste après et qui ont envie de dire des choses sur leur pays », explique Brigitte Manoukian, présidente de la Fontaine obscure. Dans le cadre de Regards croisés, chaque année, cette association créée il y a quarante ans, invite un pays étranger à exposer à Aix-en-Provence pour le festival Phot’Aix. Pour sa 19ème édition, le Liban est à l’honneur. La révolution en marche qui plonge, le pays du Cèdre au cœur de l’actualité est une pure mais heureuse coïncidence.

Pour Brigitte Manoukian l’histoire de la photographie libanaise du XXème siècle est intimement liée à l’histoire de ce territoire multi confessionnel et culturel, fracturé aussi. Mais un pays qui résiste, malgré tout. La guerre a fait émerger de nouveaux reporters. En 1991, des photographes comme Raymond Depardon ou Joseph Koudelka sont envoyés dans un Beyrouth dévasté par quinze ans de guerre civile, pour une mission photographique qui donnera lieu à un livre, épuisé aujourd’hui, Beyrouth, centre-ville. La nouvelle génération de photographes s’interroge désormais sur l’usage des traces du passé qu’ils collectent. « Ils utilisent la photographie comme un processus et non comme un objet fixe. C’est d’ailleurs un peu ce qu’est le Liban : un processus... », souligne Brigitte Manoukian dans la note d’intention qui ouvre l’exposition.

Une photographie vivante

Une fois les cinq artistes libanais sélectionnés, l’association a lancé un appel à candidature à destination de photographes français. Les postulants ont dû proposer un travail photo en écho aux œuvres libanaises. D’où la notion de Regards croisés, unique en France pour une exposition photo. Le spectateur plongé dans le noir découvre alors un travail photographique en miroir, qui questionne sur la ville, l’exil, l’identité, la vulnérabilité, le paysage... dans des traitements qui diffèrent et des points de vue qui se répondent, s’entremêlent ou s’entrechoquent parfois. Fontaine obscure a peu de moyens mais l’exposition et l’installation de Regards croisés est de haute qualité. Sa présidente rêverait cependant de pouvoir rémunérer les artistes qui y participent.

« Dès que j’ai vu les photos de Mazen Jannoun, ça a été une évidence très forte pour moi », explique Valérie Burnand Grimaldi dont l’installation « Les gardiens » fait face au travail du photographe libanais intitulé 1X1 (One by one). Chacun interroge l’identité et le déracinement. Dans son travail, l’artiste libanais exilé en Italie, laisse un espace d’un mètre sur un mètre pour que chaque migrant qui participe au projet y dépose des objets de sa vie passée ou présente. Parfois il n’y a qu’une peluche d’enfant, parfois il y a toute une vie de souvenirs et... des paquets de pâtes ! Ses tableaux, très colorés, parlent des migrants sans jamais les montrer physiquement.

Le travail de Valérie Burnand Grimaldi, en noir et blanc, est plus intimiste et raconte son histoire familiale de l’Italie du sud au nord de la France. Au sol, est disposée la terre, celle des Pouilles d’où sont originaires les parents et servant de colonne vertébrale à toute la fratrie née en France, qui vient y mêler sa propre terre. « L’ancrage au sol est fondamental pour moi », souligne l’artiste. Au dessus, sur des tissus qui rappellent des drapeaux de prière tibétains, les portraits de chacun issus des photos de famille. Sur chaque panneau mobile un mot est écrit pour chaque membre de la fratrie, comme un mantra, « stabilité », « absolu », « sacré », etc. Ou pour les parents : « Les pardons ». Une bande noire peinte sur les portraits symbolise le silence, qui pèse parfois dans les familles.

Un pays qui se réveille 

Dans sa série « Au Retour », la photographe libanaise Clara Abi Nader, qui vit depuis 2011 à Paris, s’interroge sur l’identité et la mémoire d’un pays auquel on appartient, malgré soi. A chaque fois qu’elle rentre au Liban, elle photographie ses routes, ses montagnes, sa côte... Ce qui s’impose à elle par la vitre de la voiture la ramenant de l’aéroport jusqu’à Jounieh, jusqu’à des lieux qu’elle va chercher, des constructions interrompues par la guerre civile, des ruines... Des clichés pris à l’argentique, des images en sépia ou saturées comme pour rappeler un temps à jamais perdu. « Je veux montrer cette image avec laquelle j’ai grandi, d’un Liban que ma génération n’a jamais connu : Un Liban grand, vert, et vivant », note l’artiste. Sur son site internet des textes très poétiques accompagnent les photos, malheureusement pas présents dans l’expo. L’un d’entre eux dit ceci : « Je suis partie, j’ai tout quitté pour prendre du recul et arriver à me retrouver. Ces photos sont une trace de ma mémoire, de restes, de résidus. » Face à ses photos, la série « Partir c’est rentrer », d’Arto Pazat qui traite d’un retour idéalisé en Bretagne.

Les images de Joe Kesrouani, représentant Beyrouth vue du ciel, montrent, de manière épurée et presque chirurgicale, une ville qui tente de couler les stigmates de la guerre dans du béton. Face à lui Jean Larive, et sa série « Jungle » qui traite de l’habitat dans la Jungle de Calais avant sa destruction, fait de tôle, de bois et de tissus colorés. « Bien qu’anonymes, tous témoignent de ce qu’une existence, un jour, quelque part, a tracé, a bâti , a noué... », précise-t-il dans sa note d’intention.

Autre duo en miroir, celui de la Libanaise Carmen Yahchouchi et sa série « Vulnerable visits » face à Irène Jonas et sa série « Dormir, dit-elle ». La benjamine et la doyenne de l’exposition traitent du sommeil, un moment d’abandon poétique que l’on retrouve dans les clichés des travailleurs endormis de l’artiste libanaise, un moment plus torturé dans les clichés d’insomnie en noir et blanc de la photographe française. « Deux visions très différentes, mais qui relient la vie, la mort, les angoisses, les rêves et l’intime », explique Carmen Yahchouchi.

« Sur la forme notre miroir fonctionne plutôt bien », se réjouit Guillaume Amat dont la série « Openfiels » est en regard croisé avec celle du photographe libanais Ghaleb Cabbabé, « Move to trash ». Les deux artistes s’intéressent au paysage et introduisent une image dans l’image qui permet de placer sur un même plan des aspects différents de la réalité en les faisant dialoguer. Guillaume Amat introduit le hors champ à l’aide d’un miroir et interroge les limites du cadre. Ghaleb Cabbabé quant à lui traite de la crise des déchets qui a commencé au Liban en 2015. Il tient dans sa main gantée l’image d’un pays d’histoire et de tourisme mais, en arrière plan, une autre photo apparaît, celle d’un pays enseveli sous ses déchets.

Avant le vernissage, les artistes ont passé plusieurs jours ensemble à Aix-en-Provence et chacun en garde un souvenir ému. « On avait l’impression de se connaître depuis longtemps. En termes d’échanges et d’affinités, on a fait groupe. C’était très difficile de repartir », confie Valérie Burnand Grimaldi. La Fontaine obscure prépare l’exposition « retour » à Baalbek, jumelée avec Aix. Les photographes devraient tous s’y retrouver en avril 2020 pour « capturer » la ville antique, chacun à sa manière.

Exposition jusqu’au 28 décembre à la galerie Zola-Cité du livre d’Aix-en-Provence. Entrée libre. La photographe libanaise Chaza Charafeddine expose aussi quatre de ses photos en tant qu’artiste invitée. 

 

Encadré : le Liban fait sa révolution

« Ma série des hommes endormis donnait à espérer que les Libanais se réveillent enfin ! », explique Carmen Yahchouchi. Le souhait de la jeune photographe semble avoir été exaucé. Depuis le 17 octobre, le pays vit au rythme d’un mouvement de protestation sans précédent contre l’ensemble de la classe dirigeante. Les Libanais de tout bord, de toute confession occupent la rue pacifiquement et brandissent un immense poing levé sur la place des Martyrs, avec l’espoir de voir naître un nouveau système de gouvernance, inchangé et corrompu depuis des années.

Fin octobre le premier ministre Saad Hariri a démissionné. Pour les artistes libanais expatriés, vivre cette révolution tant attendue à distance est « un sentiment étrange », selon Ghaleb Cabbabé installé à Bangkok. Il a pu passer quelques jours à Beyrouth avant sa venue à Aix-en-Provence : « J’étais content d’y être. Et puis j’ai l’impression avec ma série "Move to trash" d’avoir contribué à ma façon, car lorsque l’on parle de poubelles, on parle aussi de corruption et de mensonge. » Clara Abi Nader, installée à Paris depuis huit ans, espérait elle aussi le réveil du cèdre endormi, mais à la lumière des révolutions des printemps arabes, elle est inquiète : « J’essaie de rester optimiste, mais la situation est instable et ça me fait peur. »