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Dossier Médias libres : enjeux, défis et propositions

Le Forum mondial des médias libres : histoire et enjeux

, par CAMPELO Erika

Naissance d’un mouvement mondial pour défendre une autre communication

Ces dernières années, les progrès réalisés dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication, principalement Internet, ont ouvert de nouvelles possibilités de partage des connaissances, de formation de réseaux d’activistes et d’organisation de manifestations dans différents pays. Les médias libres et la communication en réseau ont joué un rôle fondamental pour permettre l’articulation des nouveaux mouvements sociaux et donner une visibilité nécessaire aux mobilisations qui ont eu lieu dans les places en Europe (Espagne, France), les manifestations en Afrique du Nord, contre le système néo-libéral lui-même au sein des États, ou encore des mouvements de contestations organisés au Brésil et dans d’autres pays d’Amérique latine et du Nord.

Outre les activismes dits globaux, les mouvements sociaux partent du principe que la communication joue un rôle stratégique pour renforcer leurs luttes, en imposant une déconstruction quotidienne des informations fournies par les grands médias et l’utilisation de médias libres pour donner d’autres visions du monde à la société et se défendre contre la criminalisation symbolique des mobilisations. Il est de plus en plus clair que la libre expression des voix contestataires des peuples et des citoyens est inséparable de l’engagement des mouvements sociaux dans la défense d’une autre communication.

En ce sens, les activistes des médias libres s’organisent pour promouvoir l’émancipation citoyenne à travers la mise en place d’une information différente et critique vis-à-vis du système dominant et, par le développement de médias (télévision, journaux, radios, sites internet, vidéos) considérés comme des vecteurs d’éducation populaire. Car la production et l’accès à l’information restent une condition sine qua non pour la construction et le fonctionnement de sociétés démocratiques.

Conscients de ce défi, des structures associatives, des médias alternatifs, des journalistes et des activistes militants en faveur de la liberté d’expression et de la lutte pour une autre manière d’informer [1] ont lancé en 2009, dans le cadre des Forums sociaux mondiaux, le Forum mondial des médias libres (FMML).
La démarche du FMML s’inspire des écrits d’Elionor Ostrom et considère l’information comme un bien commun, dont l’accès peut apporter des solutions aux problématiques sociales, économiques et environnementales auxquelles nos sociétés sont confrontées. Sans information, pas de mobilisation, pas de changements, pas de débats, pas de construction critique. Les activistes du FMML pensent donc que l’information ne peut et ne doit en aucun cas demeurer aux mains de quelques groupes de communication mondiaux, souvent liés à des intérêts économiques et financiers plus vastes.

Sa première édition a eu lieu en 2009, au Forum social mondial de Belém au Brésil [2] et a été l’occasion de discuter d’autres formes possibles de communications. Elle a rassemblé plus de 500 activistes des différentes régions du monde et a permis la création d’un espace commun pour débattre les questions de communication et d’information au sens du mouvement altermondialiste.

Ensuite, deux rencontres préparatoires en Afrique du Nord (Marrakech 2011 et Tunis 2012) et une assemblée de convergence au Forum social mondial de Dakar (2011) ont été des moments importants pour que les médias libres construisent leur agenda, régional et global. Ce sont ces rencontres régionales qui ont donné lieu à la deuxième édition mondiale du FMML, à Rio de Janeiro, en juin 2012, lors du Sommet des peuples de Rio+20. C’est à ce Forum que les médias libres ont approuvé les recommandations destinées au mouvement, comme la défense d’une réglementation en faveur de médias démocratiques et le rôle central de l’appropriation technologique et des technologies libres.

Le 3e FMML, organisé à Tunis en 2013, a amorcé une réflexion sur la nécessité d’un cadre commun de principes et de luttes pour l’organisation de ce mouvement, qui a abouti à l’élaboration d’une Charte mondiale des médias libres. En 2015, à Tunis de nouveau, la 4e édition du FMML s’est consacrée au droit à la communication, à la réappropriation de l’information, à des débats sur la liberté d’expression et sur la gouvernance d’Internet. Une édition très marquée par les attentats du musée du Bardo qui ont eu lieu quelques jours avant le début de l’événement.

Des membres du FMML à la marche d’ouverture du Forum social mondial de Montréal, 10 août 2016.

En 2016, à Montréal, dans un contexte global de montée des extrémismes et des populismes, les organisations et collectifs membres du FMML se sont interrogés sur le rôle des médias libres face aux discours de la haine. Ce Forum a également été l’occasion pour les journalistes et activistes de la communication venus de République démocratique du Congo, du Honduras, des États-Unis, de Palestine, du Mexique, d’Inde, du Brésil, du Maroc ou encore de Nations Premières québécoises de réfléchir et débattre du rôle de l’information et des technologies comme appui aux luttes politiques et sociales.

Le processus d’élaboration de la Charte mondiale des médias libres

Les organisations et activistes impliqués dans le Forum mondial des médias libres ont travaillé pendant deux ans (2013-2015) à la construction de la Charte mondiale des médias libres [3] avec des principes et des actions stratégiques pour promouvoir la communication démocratique dans le monde. La Charte est un document global définissant des concepts, établissant des références et, avant tout, un outil de plaidoyer dans les différents régions et contextes à travers le monde.

Signature de la charte mondiale des médias libres, Tunis, 28 mars 2015.

Parmi les priorités énoncées dans la Charte mondiale figurent le développement de cadres démocratiques pour la régulation de la communication par le biais d’organismes indépendants, le soutien aux médias communautaires et l’indépendance des médias publics par rapport au gouvernement et au marché. La Charte préconise également la gouvernance démocratique de l’Internet, dont la neutralité du net, le droit à la vie privée et à la liberté d’expression et l’accès universel aux médias et à l’internet à haut débit. Elle lance un appel à la lutte contre la criminalisation des militants et des organisations qui mettent en place des médias libres, incluant les journalistes et tous les acteurs de la communication soumis à des violences et des persécutions.

Adoption de la charte, Tunis, 28 mars 2015.

« Les médias commerciaux reproduisent un système de valeurs et de compréhension du monde en décalage croissant avec les besoins réels des sociétés et excluent des groupes sociaux déjà marginalisés », affirme la Charte. « Nous affirmons que démocratiser l’information et la communication est une condition fondamentale pour la participation et l’exercice de la démocratie. La redistribution de la parole, la communication et notre action en tant que médias libres ne doivent pas être limitées à des questions techniques ou instrumentales. Fondamentales aussi bien pour nos mouvements que pour l’ensemble de la société, elles sont avant tout une question politique », ajoute le document.

L’élaboration de la Charte a débuté au FMML 2013 a donné lieu à quatre séminaires internationaux (Porto Alegre, Tunis, Paris et Marrakech). Pour élargir la participation dans le processus de construction de la Charte, une plateforme de consultation a été développée et a permis que la consultation et la participation soient accessibles au plus grand nombre. Elle a reçu des contributions de plus de 30 pays. Cet outil, comme toutes les étapes de création de la charte, a été construit avec des technologies libres et en cinq langues : portugais, arabe, français, anglais et espagnol. Sa proposition d’élaboration et sa méthodologie de validation ont suivi une approche collaboratif et multiculturelle, conformément à ce que le document défend :

« Nos modes de communication privilégient la valorisation de la diversité des expressions et des compréhensions du monde, la tolérance, la distribution de la parole et du pouvoir. Nous promouvons la participation sociale, la coopération et le partage de l’information dans les différents médias et par les producteurs d’information. Nous luttons contre tous les discours de haine, d’intolérance et de violence. »

Depuis 2015, la charte mondiale a reçu 7 114 signatures (individuelles et collectives). Elle est toujours ouverte à signatures sur le site du FMML.

Le droit à la communication et l’appropriation technologique : les enjeux majeurs

Le FMML considère que le droit à la communication doit être respecté comme un droit humain et garanti dans son intégralité. Il inclut l’accès aux moyens de communication et leur usage, la démocratisation de l’infrastructure et de la production de contenus, l’expression de la diversité artistique et culturelle et le plein accès au savoir.

Mais il est systématiquement menacé voire nié dans de nombreux points de la planète, avec des cas de répression d’une extrême violence. L’un des angles d’entrée de ce droit est celui de la liberté d’expression, aujourd’hui majoritairement capturée d’un côté par les groupes économiques contrôlant les groupes de presse, et d’autre part par les gouvernements craignant que la communication libre soit une menace à la sécurité ou au maintien du pouvoir.

Le Forum mondial des médias libres a toujours porté le débat sur le droit à la communication dans différents contextes, comme par exemple au Mexique, où la violence contre les journalistes et les communicants est un sujet prioritaire des mouvements pour la communication.

L’appropriation technologique est une autre question qui a toujours été débattue lors des différentes éditions du FMML. Si la recherche de formes collaboratives et participatives de communication était auparavant l’apanage des médias alternatifs, ce sont aujourd’hui les grandes multinationales d’Internet qui occupent ce secteur et attirent des millions de personnes dans leurs propres réseaux sociaux fermés. L’expansion de ces réseaux a néanmoins connu une dérive avec la collecte, le stockage et la transformation des données personnelles à des fins commerciales et de surveillance de la part des géants d’Internet comme Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, plus connus par l’acronyme GAFAM.

Les libertés et la diversité d’Internet dépendent clairement de la liberté d’accès, de la protection des données personnelles, de l’ouverture des codes sources, de l’appropriation des connaissances, de la création de connexions alternatives et de l’autogestion des réseaux indépendants. A chaque étape du FMML, des développeurs, des collectifs et des communautés adeptes des réseaux ouverts et gérés indépendamment des intérêts du marché se sont rencontrés pour débattre de l’élaboration des protocoles ouverts pour des réseaux libres qui permettront de faciliter leur interconnexion sans pour autant détruire ou réduire leur diversité fondatrice.

Le Forum mondial des médias libres s’inscrit donc dans la lutte des défenseurs de la liberté d’expression partout dans le monde qui tentent à la fois de promouvoir le droit universel à la communication, ainsi que l’appropriation technologique, compris comme deux enjeux majeurs d’une lutte commune. Ils constituent, en soi, un mouvement qui rassemble tous les mouvements visant la transformation et la démocratisation de nos sociétés.

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