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Dossier Chili : les enfants de la dictature

La révolte gronde

La Mala Educacion

, par CIIP

Si la privatisation des secteurs publics a fait de nombreux dégâts dans la société chilienne, il est un secteur qui en a particulièrement souffert : celui de l’Education.

Soumis à des frais de scolarité démentiels dès la maternelle, une éducation de qualité est un luxe que peu de Chiliens ont les moyens de s’offrir. Les bourses sont attribuées selon des critères de plus en plus pointilleux et les quelques chanceux qui réussissent à accéder aux études universitaires sont souvent endettés sur plusieurs décennies avant même d’avoir pu entrer dans la vie active.

Les générations ayant grandi sous la dictature sont souvent considérées comme une "génération j’m’enfoutiste" (plus connue sous le terme génération "no estoy ni ahi") pour le manque global d’intérêt pour la vie politique et le manque d’engagement dans la vie sociale, ayant souvent plus à cœur de consommer que de s’impliquer dans la construction du pays.

Mais cette vision de la jeunesse est en train d’être profondément changée par les mouvements sociaux, impulsés par les lycéens et les étudiants, qui remuent le pays depuis 2006 avec de plus en plus de puissance. Les jeunes, lassés d’être continuellement le dindon de la farce, ont décidé de montrer au monde que s’ils ne s’impliquaient pas en politique, c’est qu’ils ne se reconnaissaient pas dans ses mécanismes et ses anachronismes, que s’ils ne cherchaient pas la polarisation politique, c’est que le combat pro/contre Allende/Pinochet n’était pas le leur, que leurs problèmes et leurs réalités n’étaient pas en accord avec les institutions, et que s’ils prenaient la parole aujourd’hui, c’est pour changer durablement, et profondément les choses. De quoi donner bien des leçons à bien des générations...

Tout a commencé en 2006 avec le mouvement des pinguinos, ces lycéens aux costumes noirs et blancs qui ont pris les rues du pays pendant des mois pour réclamer une éducation plus égalitaire, et de qualité. Après d’âpres négociations avec le gouvernement de Michelle Bachelet qui a mené à une réforme de l’éducation (la LGE) le mouvement s’était peu à peu estompé. C’était sans compter sur la profondeur des revendications soulevées par un mouvement d’une telle ampleur.

La loi créée abrogeait celle de la LOCE, dernière loi promulguée par Pinochet (un jour avant le retour à la démocratie) et qui privatisait presque entièrement le secteur de l’éducation, désengageait l’Etat de son obligation de proposer une éducation publique et de qualité, et marchandisait le secteur en le livrant aux principes du commerce. Le secteur de l’éducation au Chili était donc devenu un vaste marché où les entrepreneurs tiraient la part belle à l’éducation en soi. Or, la LGE (rebaptisée par les étudiants "La Grosse Blague") ne s’est absolument pas attaquée au problème principal de ce système et a surtout tenté d’en masquer les aspérités par une série de mesures "visibles" qui aident les élèves défavorisés à accéder à certaines écoles.

Cinq ans après le mouvement des pingouins, ce sont les étudiants qui ont repris les rues en 2011, lassés d’être ignorés par le gouvernement, traités comme de vulgaires marchandises par les Universités et bien décidés à faire entendre leurs revendications, et leur vision d’une société chilienne plus juste et plus représentative. C’est un véritable bras de fer social qui s’est engagé entre le gouvernement de Sebastian Piñera, (Président nouvellement élu et figure emblématique de la réussite entrepreneuriale et de la droite décomplexée), et les mobilisations étudiantes, qui ne se laisseront plus avoir par la promulgation de lois mais réclament une réforme complète du système éducatif. Les blocages d’université, assemblées participatives et cortèges de manifestations ont alors rythmé la vie des Chiliens tout au long de l’année 2011, alors que de son côté, le gouvernement multipliait les répressions (déploiement des forces militaires contre les manifestants, arrestations en masse, menaces d’invalidation des diplômes ou de bannissement des universités…).

Si le mouvement a quelque peu perdu de sa fougue en 2012, les revendications sont toujours là, et si le gouvernement ne plie toujours pas, ils ont réussi le pari fou de réveiller l’opinion publique chilienne, qui recommence à prendre part aux débats et à s’engager pour une cause après près de 40 ans d’immobilisme.
"Non au profit", "Non à la discrimination", "Non à l’exploitation sauvage des ressources du pays", "Non à l’impérialisme capitaliste", "Oui à l’éducation gratuite et de qualité" (…) Voici les nouveaux mots d’ordre que la rue répand. Le Chili est aujourd’hui à un tournant de son histoire. Reste à savoir quel chemin il empruntera…

Si les révolutions commencent souvent dans la rue, la mini révolution amorcée par la jeunesse chilienne agit comme une tornade dans les foyers du pays et aura su redonner la parole au pays des poètes et des doux rêveurs qui avait perdu de sa verve pendant trop longtemps.

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