La « restitution » des œuvres d’art africaines pillées : une perpétuation des politiques coloniales

, par The conversation , MORADI Fazil

Crédits : Mario La Pergola via Unsplash

Les violences du passé sont loin d’être révolues. Elles prennent des formes variées qui les banalisent et les rendent invisibles. Ce qui a débuté avec les empires espagnol, portugais ou ottoman a continué avec les empires britannique, français et russe, et maintenant, les États-Unis. Aujourd’hui, ces violences politiques impériales se poursuivent en Palestine, en Ukraine, au Soudan, au Yémen et en Iran, pour n’en citer que quelques exemples.

L’une de ces formes est la « restitution ».

Je suis chercheur dans ce qui est, d’après moi, de l’art catastrophique, c’est-à-dire les œuvres d’art réalisées dans des mondes que les empires ont détruits et qui ont été emportées dans les centres impériaux, ou métropoles.

Quand les anciens États impérialistes parlent de rendre ces œuvres d’art dans leur lieu d’origine, ils emploient le mot « restitution ». Celle-ci se limite aux œuvres d’art individuelles et aux restes humains qui ont été brutalement arrachés et exposés dans des musées, ou qui ont fait l’objet d’études en laboratoire. Elle inclut également les animaux qui ont été chassés et ramenés pour satisfaire l’intérêt de la science, des musées et des zoos impériaux.

Cependant, le terme de restitution ne tient pas compte des responsabilités historiques.

Dans mon article récent sur l’art catastrophique, j’explique que la notion de restitution fait abstraction du fait que l’appropriation de ces « objets » africains est allée de pair avec l’extermination ou la destruction de savoirs sur le continent. De ce fait, la mise en pratique et la transmission futures de ces savoirs ont été rendu impossibles.

Le terme « restitution » ne prend pas en considération la destruction totale des formes de vie d’organisation sociale, politique, écologique et épistémologique, qui a été perpétrée en Afrique par les empires.

« Mission civilisatrice »

J’ai étudié la destruction coloniale du royaume du Bénin en 1897 par l’empire britannique. Celle-ci a fait suite au refus d’Oba (roi) Ovonramwen Nogbaisi de se soumettre au contrôle de la législation impériale. Son royaume a d’abord été détruit dans un grand incendie, puis transformé en colonie britannique dotée d’un « conseil autochtone ».

L’empire britannique avait déjà anéanti, en 1874, le Royaume ashanti, situé dans ce qui est aujourd’hui le Ghana. De même, en 1884, l’empire allemand avait détruit le Cameroun, en Afrique de l’Ouest. Lors de la conférence de Berlin en 1884-1885, les représentants de ces empires prédateurs ont divisé le continent africain en régions sur lesquelles ils auraient chacun un pouvoir exclusif.

En 1892-1894, s’est ensuivie la destruction du royaume du Dahomey par les Français.
Les violences politiques de ces empires étaient motivées par ce qu’ils appelaient une « mission civilisatrice ». Autrement dit, conquête territoriale et extermination des formes de vie. Cette mission a détruit différents savoirs et a été suivie par l’extraction d’œuvres d’art et de restes humains. Les ethnologues et les ethnographes coloniaux avaient le pouvoir de traiter les savoirs anéantis comme des « objets » ou des « artefacts ».

L’extermination des connaissances

En tant qu’impérialistes, ils ont pu avancer des théories pour prouver que les savoirs pillés n’étaient rien de plus que des objets. Ainsi, ils ont dénié à ces systèmes de connaissances la possibilité de transmettre des savoirs.

Dans le royaume du Bénin, l’art était bien plus que cela. C’était un système de connaissances qui façonnait la vie. Selon le penseur critique, poète et premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, l’art africain symbolisait « la vie sociale, la bonté, la beauté, le bonheur et la “connaissance du monde” ».

En refusant d’admettre que ces œuvres d’art véhiculaient des connaissances qu’ils ont ramenées avec eux, les ethnologues coloniaux, ou anthropologues, pouvaient faire des déclarations scientifiques à propos de ces « objets ».

Ce déni a été renforcé par le système colonialiste de classification, de catégorisation et de hiérarchie qui a privé ces œuvres du pouvoir et du droit de raconter l’histoire des formes de vie.

Ensuite, les « objets » ont été exposés et transformés en attractions destinées à divertir les masses, ou « Belles au bois dormant », comme les a décrites le philosophe Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre.

Les empires se servaient des spectacles pour instituer une citoyenneté impériale et justifier la violence et la destruction dans les colonies.

À ce jour, le Louvre à Paris, le British Museum à Londres et le Humboldt Forum à Berlin continuent de revendiquer et d’exposer des « objets » venant du Bénin, du Dahomey et du Cameroun. Leur exposition placide empêche l’association de ces « objets » à l’extermination coloniale des savoirs.

Un appel à la responsabilité historique

Les États et les musées ne se sentent tenus à aucune obligation historique, politique ou éthique d’examiner leur histoire coloniale vis-à-vis du massacre des connaissances.
Bien au contraire, le langage de la restitution et de la provenance est une « nouvelle » attraction, une façon de se remémorer le colonialisme et d’écrire l’histoire coloniale. La restitution est annoncée et contrôlée par les métropoles, et gouvernée par les musées, les chercheurs en provenance, les archivistes et les conservateurs.
La rhétorique de la restitution célèbre, en réalité, le colonialisme et les relations impériales de pouvoir.

Dans son discours prononcé à l’université de Ouagadougou, au Burkina Faso, le 28 novembre 2017, le président Emmanuel Macron a déclaré : « Le patrimoine africain doit être mis en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, à Lagos, à Cotonou. Ce sera une de mes priorités. Je veux que d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. »
Une approche similaire a été adoptée dans un rapport présidentiel sur la restitution commandé par Emmanuel Macron.

La rhétorique de la restitution est également employée en Allemagne et en Grande-Bretagne, preuve que la volonté impériale de savoir est synonyme de volonté de dominer.

Voir l’articleo riginal sur le site de The Conversation

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Initialement publié le 13 octobre 2022, cet article a été traduit par Emilie Vandapuye, traductrice bénévole, pour ritimo.
L’article est également disponible en anglais sur notre site