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Dossier Féminismes ! Maillons forts du changement social

La longue marche des Polonaises

, par KAWCZAK Agnieszka, MURDZA Joanna, WROBEL Luiza

En 2016, les Polonaises se sont retrouvées sur le front de la lutte internationale pour les droits des femmes et, plus spécifiquement, pour le droit à disposer de leur corps. Les manifestations se sont multipliées à travers le pays contre la politique du gouvernement, libéral, conservateur, eurosceptique, au pouvoir depuis octobre 2015. La situation semblait d’autant plus surprenante que la Pologne était autrefois l’une des pionnières sur le plan des libertés accordées aux femmes. Avant l’année 1993, les femmes avaient le droit d’interrompre leur grossesse en toute légalité et dans des conditions qui ne mettaient pas en péril leur santé ou leur vie. Il existait une clause dite économique qui garantissait la possibilité d’avorter aux femmes ne voulant pas mener leur grossesse à terme.

En 1993, ce droit leur a été retiré lorsqu’une nouvelle loi régulant la question de l’avortement a été promulguée, présentée comme un compromis entre les volontés des conservateurs et celles des libéraux. Désormais, l’avortement est interdit sauf dans les trois cas suivants : grossesse résultant d’un acte illégal (viol, inceste, etc.), malformation grave du fœtus et risque pour la vie ou la santé de la femme.

En avril 2016, un institut catholique intégriste, Ordo Iuris, a fait pression sur le parlement afin d’inscrire dans la loi l’interdiction totale de l’avortement en Pologne. Cette initiative prévoyait l’inscription de la mort fœtale dans le code pénal, ce qui signifiait qu’en cas de fausse couche, la femme et le médecin risquaient une peine de prison allant de trois mois à cinq ans. Ce projet jouissait du soutien de l’Église catholique et du gouvernement majoritaire d’extrême droite.

L’annonce de ce projet a provoqué une première vague de manifestations en Pologne mais aussi à l’international. Immédiatement, Barbara Nowacka, femme politique, et d’autres militantes de gauche ont créé un comité, appelé Ratujmy Kobiety (« Sauvons les femmes »), pour contrer le projet d’Ordo Iuris mais aussi pour présenter un contre-projet libéralisant l’accès à l’IVG. Ce contre-projet prévoyait d’introduire un accès libre à l’IVG jusqu’à la 12e semaine de grossesse et une éducation sexuelle laïque à l’école. Une véritable bataille idéologique a été menée au sein de la société polonaise entre mai et juillet 2016. Les pro-vie ont collecté les signatures devant les églises, les pro-choix dans les rues où, souvent, des débats violents entre les sympathisants des deux camps ont eu lieu. Personne n’est resté indifférent au sujet de l’avortement. Chaque camp a été obligé de collecter 100 000 signatures pour pouvoir déposer son projet au parlement. En juillet, les deux projets ont été déposés.

Le gouvernement a attendu le mois d’octobre pour une première lecture des deux projets. Le projet du comité Ratujmy Kobiety a été immédiatement rejeté, contrairement au projet d’Ordo Iuris qui a été envoyé en commission parlementaire.

Durant le premier week-end d’octobre 2016, en Pologne et dans le monde entier, des milliers de femmes, habillées en noir, se sont mobilisées avec une détermination sans précédent. Pour la première fois, les rassemblements ne se sont pas limités à la capitale et aux grandes villes. Les femmes se sont mobilisées partout, même dans les petits villages où, souvent, une vingtaine de femmes courageuses ont montré leur désaccord avec les intentions liberticides du gouvernement. Le lundi 3 octobre a eu lieu la première grève générale des femmes du pays.

L’un des résultats de ces manifestations a été le retour du sujet des droits reproductifs dans le débat public. Elles ont aussi réveillé une partie de la société puisqu’elles ont souvent rassemblé des femmes qui manifestaient pour la première fois de leur vie. Ces mobilisations ont montré le potentiel de la société polonaise à s’organiser sans le soutien des partis politiques et via l’utilisation des réseaux sociaux. Elles ont sensibilisé l’ensemble des Polonais.e.s au sujet de l’avortement qui était resté jusqu’alors et malgré la loi de 1993 un sujet tabou. Les mobilisations ont porté leurs fruits car le projet de loi interdisant totalement l’IVG a finalement été rejeté par le parlement (la Diète).

Cependant, il existe d’autres projets initiés par des organisations catholiques visant à restreindre davantage l’accès a l’IVG. De plus, même si le gouvernement a été freiné par la levée de boucliers de la part des femmes, il continue indirectement une guerre contre leurs droits par d’autres changements législatifs. Ainsi, le 14 février 2017, le projet de ne distribuer la pilule du lendemain que sur ordonnance a été adopté à la Diète. La Pologne devient ainsi le seul pays de l’Union européenne qui restreint l’accès à la contraception d’urgence. Au même moment, le gouvernement décide de ne plus adhérer à la Convention d’Istanbul visant à lutter contre les violences faites aux femmes, qui avait été adoptée par le gouvernement précédent. Selon le gouvernement en place, les femmes en Pologne sont déjà bien protégées des violences et aucune autre législation n’est nécessaire... Une atteinte de plus aux droits des femmes.

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