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La guerre au Yémen, dernier chapitre en date de l’effort occidental visant à écraser l’indépendance

, par GLAZEBROOKE Dan

Depuis des décennies, toute autre chose qu’une subordination totale du Yémen au capital mondial rencontre l’hostilité agressive de l’Occident.

Le mois dernier, l’invasion tant redoutée de la ville portuaire de Hodeida a finalement commencé. Bien qu’il y ait maintenant une « pause » dans les combats alors que l’émissaire de l’ONU, Martin Griffiths, tente de persuader les Houthis d’abandonner le port, il est peu probable que celle-ci dure.

Le cessez-le-feu est probablement intervenu parce que la coalition soutenue par l’Occident avait besoin de temps pour panser ses blessures face à une résistance féroce, dans le cadre de laquelle un navire émirati a été détruit et des missiles ont touché Riyad pour la première fois. Néanmoins, les soutiens occidentaux de la coalition exigeront sans aucun doute qu’elle reprenne le combat après avoir déterminé un mécanisme de propagande pour rejeter toute la faute sur les Houthis.

Dans un pays qui dépend des importations à hauteur de 90 % pour sa nourriture, son carburant et ses médicaments, Hodeida est la bouée de sauvetage du Yémen, par laquelle arrivent 70 % des approvisionnements du pays. La bataille qui se joue désormais assommera probablement sa capacité pendant des mois, ce qui pourrait faire basculer le Yémen dans une famine totale. Un enfant meurt déjà de faim toutes les dix minutes dans la pire crise humanitaire que le monde connaît.

Un objectif stratégique

Pourquoi cela se produit-il ? Pourquoi le monde – non seulement la coalition de dix membres dirigée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, mais aussi les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et d’autres – est-il aussi disposé à sacrifier potentiellement la vie de millions d’hommes, de femmes et d’enfants pour aider les Saoudiens à l’emporter sur leur voisin méridional démuni ?

La vérité est que cette guerre n’a qu’un objectif stratégique primordial : empêcher à tout prix la formation d’un Yémen indépendant.

Il y a un siècle, alors que la Première Guerre mondiale se rapprochait de sa fin indécise, la ville portuaire de Hodeida subissait un autre blocus naval. À l’époque, comme aujourd’hui, les puissances belligérantes étaient la Grande-Bretagne et la famille al-Saoud.

Tandis que les troupes britanniques assiégeaient la ville avant de finir par l’occuper, les forces fidèles à Ibn Saoud se lançaient dans une orgie de violence, procédant à des pogroms qui allaient marquer les attitudes populaires envers la Grande-Bretagne et les Saoud pendant des générations. Encore une fois, le motif était d’étrangler un mouvement indépendant qui avait pris racine au Yémen.

À l’époque, le principal rival de la Grande-Bretagne pour le contrôle du sud de l’Arabie après la chute des Ottomans était l’imam Yahya, un puissant dirigeant zaïdite qui avait affronté ses rivaux et établi son autorité dans la région qui allait prendre le nom de Yémen du Nord. Il joua habilement le rôle d’épine dans le pied des Britanniques pendant les années qui suivirent.

Son insubordination marqua le début d’un siècle de résistance yéménite aux diktats occidentaux, une histoire qui fait l’objet d’une nouvelle étude magistrale réalisée par l’historienne Isa Blumi dans l’ouvrage intitulé Destroying Yemen : What Chaos in Arabia Tells Us About the World.

Le travail de Blumi rend un service inestimable à ceux qui cherchent à comprendre la guerre qui touche actuellement le Yémen dans son contexte historique, en expliquant l’attaque en cours dans le cadre d’un effort déployé depuis au moins un siècle pour contrecarrer l’indépendance yéménite.

« Tenir en équilibre » les grandes puissances

Le Yémen a toujours posé un problème particulier à l’empire, dans la mesure où historiquement, sa position primordiale au centre du système commercial afro-asiatique – le précurseur de l’économie mondiale d’aujourd’hui – lui conférait une importance stratégique inégalée.

À son arrivée au pouvoir en 1904, l’imam Yahya fut capable d’unifier les familles et les réseaux les plus puissants sous son leadership, d’une manière qui fit du jeune royaume une entité redoutable pour l’Empire britannique.

Pour commencer, il refusa de reconnaître la souveraineté britannique sur Aden et s’évertua à « tenir en équilibre » les autres grands prétendants – comme l’Italie et les États-Unis – contre la Grande-Bretagne, sans se laisser devenir le vassal de quiconque. Pour Blumi, Yahya est un des premiers maîtres de ce qui devint la stratégie par excellence du tiers-monde pendant la guerre froide – monter les grandes puissances rivales les unes contre les autres.

Cela lui permit rapidement d’obtenir une reconnaissance diplomatique – et des armes – de la part de l’Italie, aidant ainsi Yahya à unifier le Yémen du Nord et le Yémen central et à contester l’annexion par les Saoudiens de la région yéménite de l’Asir, approuvée par les Britanniques. Cette posture de défi valut à Yahya de nouveaux soutiens de la part de ceux qui subissaient le joug du régime saoudien, notamment de ses anciens grands rivaux de la famille al-Idrissi ; effrayés, les Britanniques finirent par céder une grande partie du littoral de la mer Rouge au royaume yéménite et échouèrent ainsi dans leur tentative d’isolation du Yémen du reste du monde.

Après la Seconde Guerre mondiale, Yahya réussit une nouvelle fois à mettre à profit les rivalités interimpérialistes, cette fois-ci entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Encore une fois, il y parvint sans compromettre son indépendance ; il gagna une reconnaissance diplomatique tant recherchée de la part des États-Unis en 1946 – à la grande consternation des Britanniques – mais leur refusa toute présence diplomatique effective dans le pays jusqu’en 1959.

Monter les impérialistes rivaux les uns contre les autres

Pendant ce temps, son fils Abdallah – qui représentait le Yémen lors de la charte de La Havane en 1947 – montrait également que le Yémen ne se laisserait pas faire en cuisinant son gardien américain pendant plus d’une heure à propos de la « charte commerciale » qu’il le poussait à signer.

En précurseur du mouvement altermondialiste qui émergea un demi-siècle plus tard, Abdallah exprima sa « crainte quant au fait que la signature de tels accords semblait favoriser les grandes puissances industrielles tels que les États-Unis et punir les petits pays tels que le Yémen qui seraient contraints de baisser leurs tarifs et ainsi de miner la capacité de leurs travailleurs à négocier leurs salaires à l’étranger », comme le fait remarquer Blumi, et insista sur le fait qu’il devait rapporter les informations au Yémen à des fins de consultation avant d’accepter quoi que ce soit.

Bien que Yahya ait finalement été assassiné lors d’un coup d’État en 1948, la base de pouvoir qu’il était parvenu à tisser refusa de reconnaître les auteurs du coup d’État et, peu de temps après, son fils Ahmed accéda au pouvoir. Ahmed poursuivit la stratégie de son père consistant à monter les impérialistes rivaux les uns contre les autres afin de garantir l’indépendance du Yémen vis-à-vis de l’Empire.

Cette indépendance lui permit d’utiliser l’influence stratégique considérable du Yémen non seulement pour soutenir la Palestine et les forces anticolonialistes sud-yéménites, mais aussi la révolution de Gamal Abdel Nasser en Égypte, à l’origine de l’éphémère République arabe unie (RAU) composée de l’Égypte, de la Syrie et, pendant une courte période, du Yémen.

Parallèlement et tout en négociant durement avec les États-Unis, il établit des relations avec le bloc communiste et signa un traité commercial avec les soviétiques en 1956. Isa Blumi remarque : « l’imam Ahmed a accueilli à bras ouverts l’Union soviétique et ses alliés, qui ont tous participé à une période spectaculaire de “développement” du Yémen du Nord » en fournissant d’importants ports, un entraînement militaire et des armes, une infrastructure civile de transport avancée et, dans le cas de la Chine, des projets majeurs de construction routière ayant créé des milliers d’emplois pour les Yéménites.

« Pour un pays doté d’un emplacement crucial et potentiellement riche en minéraux, cette “neutralité” constituait une défaite majeure pour l’Empire, affirme Blumi. Cependant, l’aspect le plus humiliant pour les ingénieurs de la branche américaine de cet Empire mondialiste est peut-être le fait qu’ils aient dû s’attirer les bonnes grâces du régime [d’Ahmed] […] Des hommes blancs aux cheveux courts habitués à donner des ordres aux dirigeants du tiers monde n’apprécient pas qu’on leur dise clairement “Non”. »

Sous conditions

Malheureusement toutefois, le Yémen d’Ahmed et l’Égypte de Nasser, qui étaient « intimement liés » depuis 1955, se brouillèrent en 1961. La prise de pouvoir des nasséristes au Yémen suite à la mort d’Ahmed en 1962 déclencha une intervention égyptienne pour consolider le gouvernement – ce qui fut, au moins en partie, une tentative de renforcement de ses prétentions révolutionnaires en berne.

Initialement, le coup d’État avait été accueilli favorablement par les États-Unis et l’Arabie saoudite, qui cherchaient depuis longtemps à se débarrasser de ce pénible imamat. Mais pour la Grande-Bretagne, qui pansait encore les plaies imposées par Nasser suite à la crise de Suez, l’intervention égyptienne – et notamment l’établissement d’un Front de libération au Yémen – était « le signe que les pires cauchemars stratégiques de Londres se réalisaient dans les environs d’Aden ».

Cela était inacceptable, et la Grande-Bretagne saisit l’opportunité de rappeler à l’ordre son ancien pire ennemi en apportant son soutien au nouvel imam, sous conditions.

L’occupation égyptienne offrit à la Grande-Bretagne et à l’Arabie saoudite une influence sur l’imamat à travers leur soutien en faveur de ce dernier face à l’Égypte ; pour reprendre les mots de Blumi, cela leur donna « une chance d’asseoir leur influence sur un théâtre politique auparavant inaccessible », plaçant finalement le nouvel imam entre les mains des Britanniques et des Saoudiens.

Depuis lors, le pays est rarement laissé tranquille et toute autre chose qu’une subordination totale au capital mondial rencontre l’hostilité agressive de l’Occident. À cette fin, l’Empire a utilisé les Saoudiens, des milices confessionnelles, l’austérité et la libéralisation dictées par le Fonds monétaire international et – comme nous le constatons aujourd’hui – la guerre ouverte. Pourtant, il n’a jamais atteint ses objectifs.

Ce ne sera pas différent cette fois. En effet, selon Isa Blumi, « comme la coalition de plus de dix nations qui mène cette guerre pour le compte de l’Empire l’a d’ores et déjà découvert, les Yéménites plieront mais ne cèderont pas et, qui plus est, les Yéménites seront les ennemis les plus implacables et infatigables jamais affrontés par l’Empire.

« Et étant donné que les Yéménites ne succomberont pas, cette guerre sera un jour le point à partir duquel l’Empire changera à tout jamais et l’Arabie saoudite elle-même disparaîtra. Par conséquent, nous devons aux Yéménites d’honorer le sacrifice des dizaines voire des centaines de milliers de personnes qui mourront pour nous sauver de ce qui est, au final, notre Empire. »

Lire l’article sur le site middleeasteye.net

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