Low tech : face au tout numérique, se réapproprier les technologies

Les articles

La déconnexion aux technologies de communication

, par JAURÉGUIBERRY Francis

En moins de vingt-cinq ans, nous sommes passés d’un plaisir récent de connexion à un désir latent de déconnexion. Lorsque les portables sont apparus, de même que les premiers ordinateurs personnels, puis l’Internet, le mot d’ordre a été celui de la connexion. Présentées comme synonyme de progrès, d’ouverture, d’expériences créatives inédites et de nouvelles formes de participation citoyenne, les Technologies de l’information et de la communication (TIC) sont alors tellement pleines de promesses que la non-connexion est très vite pensée comme une injustice : d’un côté ceux qui peuvent participer à la globalité de la société en réseau parce qu’ils ont accès aux équipements et connexions, et de l’autre les exclus qui n’ont pas cette possibilité. La notion de fracture numérique, telle qu’elle a été majoritairement exposée dans les années 1990, désigne cette inégalité et renvoie donc exclusivement à un problème d’accessibilité technique. Les info-riches sont ceux qui bénéficient de l’accès matériel aux réseaux et terminaux adéquats, et les info-pauvres sont ceux qui en sont privés.

Au fur et à mesure que, durant la première décennie 2000, les TIC sont adoptées par un pourcentage grandissant de la population (que l’on pense par exemple au taux d’équipement en téléphones portables, qui bondit en France de 4 % en 1997 à 96 % dix ans plus tard ou au pourcentage des internautes parmi la population âgée de plus de 11 ans passant de 22 % en 2001 à 69 % en 2010), le thème de la lutte contre la fracture numérique semble s’estomper. Plusieurs chercheurs (par exemple Selwyn, Van Dijk, DiMaggio, Hargittai, Lenhart, Helsper ou Dutton) dépassent alors la première vision mécanique de la fracture numérique en proposant de prendre en compte les modes d’utilisation et les inégalités qui leur sont liées et qui renvoient non plus à une seule inégalité (avoir ou ne pas avoir accès aux TIC), mais à des inégalités multiples (savoir-faire et bénéfices). Il semble que ce soit Ester Hargittai qui, la première en 2002, ait appelé cette inégalité d’usage et d’appropriation le « second degré de la fracture numérique ». L’idée transversale est que la capacité des individus à s’approprier pleinement les TIC est très inégalement répartie et dépend grandement non seulement de leur capital économique, mais aussi de leur capital culturel et cognitif. Selon les travaux, ce sont plutôt le capital culturel et scolaire, le savoir-faire et les compétences techniques ou le milieu social et les réseaux de sociabilité qui sont mis en avant au moment de mesurer les disparités discriminantes. [1]

Nous sommes donc ici loin de la seule problématique de l’accès qui a dominé les vingt dernières années du XXe siècle et qui, dans son élan majoritaire, renvoyait à deux présupposés, techniciste d’abord : l’accès aux TIC devait conduire à leurs mêmes usages raisonnés, et idéologique ensuite : plus il y aurait de communications (quantité) et plus il y aurait de communication (qualité). C’est cette confusion entre accès, usage et appropriation que ces études, presque toujours empiriques, font éclater. Ce n’est pas parce qu’il y a accès qu’il y a usages équivalents et ce n’est pas parce qu’il y a usages qu’il y a appropriations également bénéfiques. Selon les présupposés de la première fracture numérique, l’accès à la technologie devait conduire à gommer les inégalités, c’est exactement le contraire qui est démontré par cette nouvelle approche : non seulement l’accès aux TIC ne diminue pas les inégalités, mais, comme l’écrit Van Dijk (2005, p. 2), « plus [ces technologies] sont immergées dans la société et font partie du quotidien, et plus elles sont liées aux divisions sociales existantes ».

Mais la seconde fracture numérique elle-même ne parvient pas à rendre compte d’un autre phénomène qui, entre-temps, semble s’être emparé des « riches » de la première facture numérique : une sorte de nausée télécommunicationnelle et de fatigue technologique se traduisant par un désir de déconnexion. Lorsque celle-ci se donne à expérimenter, elle est rarement totale (abandon définitif de la technologie), la déconnexion est plutôt segmentée (dans certaines situations et à certaines heures) et partielle (seuls certains usages sont suspendus). Elle est portée par des personnes qui ne sont ni en difficulté économique (au contraire, elles appartiennent en majorité aux couches moyennes et supérieures), ni culturellement marginalisées (elles ont toutes un diplôme, un emploi et mènent plusieurs activités sportives ou culturelles), ni en déficit cognitif face aux technologies (elles les manipulent depuis des mois ou des années). Il est donc hors de question de les classer, selon une logique diffusionniste, parmi ceux qu’Everett Rogers (1983) appellerait des « retardataires ». Pas plus que parmi ceux qui, vivant ruptures ou changement dans leur vie, en viennent à abandonner l’usage de ces technologies. Au contraire, il s’agit la plupart du temps de personnes parfaitement intégrées, très connectées et sachant parfaitement utiliser ces technologies. [2] Bien plus : ce sont souvent de gros usagers utilisant depuis longtemps ces technologies qui en viennent à adopter des conduites de déconnexion !

Les premières études (Jauréguiberry, 2003, 2005) menées sur ces pratiques de déconnexion ont permis de dépasser cette apparente contradiction en posant l’hypothèse de la surcharge informationnelle. C’est parce qu’il y a trop de branchements, trop de connexions, trop d’interpellations, trop de simultanéité, trop de bruits et trop d’informations qu’un désir de déconnexion apparaît. La déconnexion relève alors d’une volonté de ne pas se laisser aspirer par un tourbillon non maîtrisé d’informations et de communications. Cette hypothèse a largement été vérifiée et nous en rendrons compte, en particulier du fait que les formes de déconnexion partielles tendent toutes vers un idéal de la connexion maîtrisée. Mais, au fur et à mesure où les témoignages recueillis auprès de personnes se déconnectant de temps en temps s’accumulaient, est apparue une donnée que nous avions totalement sous-estimée. La déconnexion volontaire n’est pas seulement une sorte de fuite alimentée par un désir de souffler, de reprendre son rythme ou de préserver un temps à soi. Elle vise aussi, ne serait-ce que quelques heures, à se mettre à l’écart du monde, à prendre de la distance afin de « faire le point » et de « se retrouver ». Moment ou période de dialogue de soi à soi, de réflexivité, de confrontation avec le sens de sa vie, la déconnexion est alors vécue comme pratique de son intériorité et renvoie directement, nous en ferons l’hypothèse en fin d’article, à la notion de sujet dans une société hypermoderne.

Les dangers d’une connexion non maîtrisée ou imposée

En quelques années seulement et sans que nous n’y prenions vraiment garde, le fait de ne pas répondre immédiatement à son téléphone portable en est venu à devoir être justifié. Il faut s’expliquer, se dédouaner, voire s’excuser de son absence de réactivité. Si la déconnexion relève désormais de la justification, c’est bien que la connexion s’est entre-temps convertie en norme. La normalité est de décrocher immédiatement son téléphone, surtout s’il est portable, la normalité est de répondre dans la demi-journée, voire dans certains cas dans l’heure aux e-mails reçus, et il y a de fortes chances pour que la géolocalisation de chacun devienne très vite, elle aussi, tout aussi normale.

Ce nouvel impératif à l’immédiateté télécommunicationnelle a d’abord été pris dans la sphère économique et dans l’activité professionnelle. Adaptabilité au marché, optimisation des fonctions et organisation du système de l’entreprise-réseau, à chacun de ces niveaux stratégiques les télécommunications jouent un rôle central et toutes les innovations dont elles ont été l’objet ces deux dernières décennies ont immédiatement été mobilisées dans un même but : raccourcissement des délais, accélération des rythmes et généralisation de la simultanéité. Dans la guerre économique que se livrent les acteurs de la chrono-compétitivité, elles ont été converties en de véritables armes. Mais cette accélération du temps n’est pas propre à la sphère économique. Elle touche tous les domaines de la vie, et en particulier la vie privée des individus. D’abord parce que le temps de travail donne encore largement, et quoi qu’on en dise, le rythme de la vie et qu’il est impossible d’y échapper. Ensuite parce que des catégories entières de salariés sont rattrapées par leur travail sur le terrain même de leur vie privée. La distance physique, les murs et les horaires de travail ne protègent plus : chaque jour davantage, l’urgence professionnelle fait irruption dans l’espace privé en le « trouant » sous la forme d’astreintes, de gardes ou de parenthèses téléphoniques. [3] Enfin, la contagion de l’urgence à l’espace privé relève aussi d’un phénomène sans doute moins visible, mais pas moins profond : la déteinte du mode de fonctionnement professionnel sur le mode d’existence privé. De façon diffuse, les modes d’action repérables dans la sphère économique (pragmatisme, utilitarisme, compétition, rentabilité, efficacité, désir de gains et de puissance) sont appliqués à ce qui est en passe de devenir la « gestion » des occupations et relations privées : la vie est devenue un capital qu’il s’agit de faire fructifier au plus vite. [4]

La chasse au temps perdu, le culte du potentiel, la montée de l’urgence, la pression de l’immédiat et la multiplication des informations plongent l’individu dans une situation d’injonctions répétées à réagir de plus en plus vite. Cette accélération peut être vécue de façon positive : comme multiplicateur d’activités et d’opportunités, comme révélateur de certaines potentialités organisationnelles jusqu’alors inexploitées, comme agent de simplification ou encore comme réhabilitation de l’intuition individuelle dans la gestion des affaires. Elle peut aussi être source de satisfactions, en particulier pour certains professionnels indépendants qui, vivant cette course au temps sous la forme de défis renouvelés, la trouvent passionnante et parfois gratifiante. Mais cette accélération peut aussi donner le vertige, et la chute n’est alors pas exclue. Dans un monde où tout s’accélère et se bouscule, l’individu placé dans cet état de tension et d’urgence quasi permanentes court en effet deux risques.

Le premier de ces risques est de réagir à l’impulsion afin d’éviter ce qu’on peut appeler « l’effet bouchon » : l’accumulation incontrôlable d’informations interdisant leur traitement efficace. Face à une pile de notes, à une succession d’e-mails urgents et à une multiplication des sollicitations téléphoniques, il faut aller vite. Non seulement il faut toujours être connecté, mais il faut aussi pouvoir répondre rapidement. Dans cette accélération, synonyme de diminution du temps de réflexion, l’accessoire risque de recouvrir l’essentiel. Outre le stress lié à l’activité fébrile qui en résulte, le danger d’une telle réaction est de voir remplacer la réflexion et l’imaginaire par une espèce de réflexe à parer au plus pressé. L’homme pressé se convertit en pompier cherchant à éteindre le feu de l’urgence là où il prend. Le coup de fil a dès lors priorité sur la personne présente, le courrier électronique sur le dossier en train d’être traité, et le bip d’un SMS arrête tout, séance tenante. Comme si l’individu se mettait aux ordres de l’urgence, l’advenant supplantant l’existant.

Il est évidemment des situations dans lesquelles nécessité fait loi. Mais l’extension de ce mode de réaction menace de le transformer en un véritable mode de fonctionnement avec les dangers que cela entraîne. Focalisées sur la réaction aux sollicitations immédiates, personnes et structures courent en effet le risque de perdre tout pouvoir stratégique au profit de pures tactiques d’adaptation à un environnement qu’elles ne maîtrisent plus. Dans ce cas, l’information devient bruit, la vitesse précipitation, et les passages à l’acte font office de décisions. Ce type de conduite risque de rendre obsolète la notion même de projet. Le projet nécessite une certaine confiance dans l’avenir. Il relève d’un « pari » sur le futur en pensant que l’action programmée pourra s’y déployer. Il n’y a évidemment, en la matière, aucune certitude : seule la confiance permet de différer, de planifier, de se représenter ce qui sera contre ce qui est. Mais si le présent lui-même apparaît comme indéterminé, s’il n’est plus vécu que comme immédiateté éphémère, comment penser le projet dans sa durée ? Dans un monde où il faut s’adapter rapidement, comment peut-on encore adapter le monde dans la durée ?

Le second risque est de se mettre à hésiter dans l’urgence. Les prises de décision deviennent dans ces conditions autant de violences que l’individu s’impose dans une situation qu’il ne maîtrise plus. Tensions, stress et parfois même anxiété ont alors toutes chances d’apparaître. L’individu sous tension se sent non plus interpellé, mais harcelé. Un ensemble de pathologies psychosomatiques désormais parfaitement connues sont associées à cette contradiction dans laquelle se place l’individu en « surchauffe » occupationnelle. D’un côté la conscience de l’urgence, de l’autre celle de ne pouvoir y faire face, ce qui ne fait qu’augmenter la pression qui s’exerce sur lui. Il est même des cas où l’individu reste comme groggy devant trop d’interpellations. Pour lui, la seule façon de ne pas cesser d’exister complètement est alors de « craquer ». Entrant dans un véritable état de catalepsie, il démissionne par overdose communicationnelle. Burn-out, vide apathique ou dépression, il s’agit toujours de conduites de repli quand la pression devient trop forte, que les charges se révèlent insupportables et que les moyens pour y faire face paraissent brusquement dérisoires. À l’issue de telles situations de stress qui l’ont épuisé, usé, érodé, l’individu démissionne. [5]

Toute gestion en temps réel ou tout pilotage en situation d’urgence ne saurait évidemment conduire à une telle issue dramatique. Non seulement parce que les réactions à l’urgence peuvent avoir été planifiées de façon préalable (mise en place de procédures, fruits d’anticipations stratégiques), mais aussi, de façon plus fondamentale, parce que ces réactions peuvent relever d’une rationalité, certes limitée par le temps, mais non hétérogène à une continuité stratégique pourvoyeuse de sens. Mais l’extension de ce mode de réaction à des aspects de plus en plus divers de la vie quotidienne menace de le transformer en un véritable mode de fonctionnement. Focalisé sur la réaction aux sollicitations immédiates dont il est l’objet, l’homme pressé court dans ce cas le risque de souffrir de ce que j’ai appelé le « syndrome du zappeur ». Par syndrome du zappeur, j’entends l’ensemble des symptômes du mal latent qui guette ceux qui vivent leur expérience d’instantanéité médiatique selon une logique de pure rentabilité au point de s’y faire absorber. C’est tout à la fois l’anxiété du temps perdu, le stress du dernier moment, le désir jamais assouvi d’être ici et ailleurs en même temps, la peur de rater quelque chose d’important, l’insatisfaction des choix hâtifs, la hantise de ne pas être branché au bon moment sur le bon réseau, et la confusion due à une surinformation éphémère. [...]

La déconnexion volontaire

Les conduites de déconnexion volontaire que nous avons observées se situent toutes en deçà de telles réactions extrêmes. Elles visent précisément à éviter de rentrer dans la zone rouge du burn-out et de subir des situations de surcharge informationnelle insupportables. Les déconnexions volontaires apparaissent à partir du moment où le désir de déconnexion va au-delà d’une plainte ou d’une fatigue (« Je suis débordé », « Je n’en peux plus », « Je croule sous les e-mails ») et se traduit par des actions, des conduites et des tactiques effectives. Il s’agit par exemple de mettre sur off son téléphone portable dans certaines circonstances ou plages horaires, de déconnecter son logiciel de courrier électronique en choisissant de ne l’interroger que de façon sporadique, d’accepter de ne pas être constamment branché sur ses réseaux sociaux ou de refuser d’être géolocalisable où que l’on soit. Dans tous les cas, la décision apparaît après une prise de conscience, soit par accumulation (la situation n’est plus tenable, il faut faire quelque chose), soit à la suite d’un incident critique (un événement qui décale d’un coup son point de vue) [6]

« Je suis obligé de traiter [les e-mails] au fil de l’eau. J’en reçois trop [environ 80 par jour]. Je me suis rendu compte que ce n’était matériellement plus possible, parce que je ne faisais plus que ça [...]. J’ai été plus vigilant et je me suis rendu compte qu’aucun ne pouvait pas attendre 2 heures, aucun ! Alors je me suis donné une nouvelle règle : je ne relève que toutes les heures, j’essaie toutes les deux heures... c’est plus difficile, mais j’essaie [...]. Ça change tout, parce que pendant une heure, une heure et demie, je n’ai plus cette distraction. Et les traiter à la suite, ça va plus vite. Il n’y a qu’une interruption. Avant, il y en avait dix par heure. [...] » Claude, responsable des achats, magasin de meubles, 34 ans.

La déconnexion n’est jamais définitive, mais toujours ponctuelle, partielle et située dans des contextes où « trop » est trop, où « encore » ne fait plus sens et où « plus »
devient insupportable... Il ne s’agit pas de renoncer aux TIC, mais d’essayer d’en maîtriser l’usage en instaurant des coupures, des sas temporels, des mises à distance. Les déconnexions ne sont pas spectaculaires comme dans les cas de burn-out, mais modestes, font partie du quotidien et sont parfois pratiquées avec attention. Une forme de déconnexion, très souvent évoquée, consiste à mettre son téléphone portable sur silencieux (et, soulignent certains, de le laisser dans son sac de façon à ne pas voir l’écran s’allumer lorsqu’il y a un appel entrant), une autre à laisser son ordinateur portable au bureau. Sortir pour faire ses courses, prendre un café ou faire son jogging sans téléphone portable sont autant de façons de se déconnecter, tout comme décider de ne pas relever ses e-mails le temps d’un week-end. Il s’agit là de « petites déconnexions », non spectaculaires et dont on ne parle pas dans les médias, mais qui constituent l’essentiel, pour ne pas dire la quasi-totalité des déconnexions.

La lecture des retranscriptions des dizaines d’heures d’entretiens menés auprès de ceux qui se déconnectent permet de dégager toute l’importance que ceux-ci accordent au thème du temps dans leur motivation à se déconnecter. Les TIC sont de fantastiques outils de gestion du temps. Elles permettent en effet de mieux coordonner nos actions, rendent nos emplois du temps beaucoup plus agiles et précis. Le fait de pouvoir être immédiatement informé d’aléas de dernière minute, des horaires des transports en commun, de rendez-vous déplacés, etc., est synonyme de gain de temps, d’économie d’énergie et souvent soldeur de stress. Pour s’en tenir au smartphone, il devient un agenda intelligent : taper une heure ou une date dans un e-mail y renvoie automatiquement, évitant ainsi oublis ou recherches fastidieuses. Pour peu que l’on soit sur un cloud, l’information circule sur l’ensemble des terminaux que l’on utilise. Au total, les TIC devraient donc permettre de gagner du temps. Pourtant, c’est exactement de l’inverse que se plaignent ceux qui se déconnectent !

En effet, en ne cessant de « pousser » vers eux des informations et sollicitations non attendues, les TIC obligent leurs utilisateurs à les traiter. Cette obligation peut être imposée : par sa hiérarchie, son conjoint ou ses amis. L’obligation est professionnelle, statutaire ou relationnelle. Les TIC ne créent pas ces liens de dépendance, mais les densifient au point de les rendre parfois trop lourds à porter. Ainsi les e-mails et SMS trop pressants d’un supérieur ou d’un collègue, les appels trop fréquents d’un conjoint ou d’une mère inquiète, ou encore les notifications trop nombreuses de ses réseaux sociaux produisent à la longue une usure, une fatigue, une érosion qui se traduisent par des moments d’exaspération, des sautes d’humeur, un sentiment de trop-plein ou de débordement. C’est dans ce cadre-là qu’un temps déconnecté en vient à être pensé. Un « temps à soi » dans lequel l’individu peut retrouver ses propres rythmes, le sens de la durée et de l’attente, de la réflexion et de l’attention.

Déconnexions professionnelles

Professionnellement, il y a des emplois pour lesquels la déconnexion n’est tout simplement pas possible pendant les heures de travail. Tous les emplois liés à la veille commerciale (appels de clients potentiels), aux renseignements et réservations, ou à des fonctions d’intervention rapide répondent par exemple à cette obligation. Mais les TIC ont en l’espace de quelques années été le vecteur par lequel une surcharge informationnelle s’est ajoutée à des emplois qui, normalement, demandent une certaine concentration, nécessitent une continuité d’exécution et n’impliquent en rien une connexion continue. La mise en demeure de rendre compte quasiment au fil de l’eau de la progression de son travail, les contrôles multiples en cours même d’exécutions des tâches et le culte de l’information tous azimuts dans l’entreprise perturbent et souvent déstabilisent au point qu’un nouvel enjeu est apparu : le droit à la déconnexion.

Ce droit, ou plutôt sa revendication, s’est dégagé comme réaction dès que les technologies de communication ont ouvert de nouvelles « zones d’incertitude » au sein des entreprises. [7] Ces zones ont en effet immédiatement été investies par les directions dans le but de rendre le travail des employés encore plus productif, de pouvoir en contrôler l’effectivité et d’en augmenter l’intensité. Les premières revendications sont toutes apparues comme impliquant trop de contrôles, trop de transparence imposée et trop de sollicitations. Contrairement à ce que pourrait laisser penser une vision panoptique de l’organisation, des zones d’opacité sont nécessaires à son bon fonctionnement, car elles constituent la base même de la responsabilisation des employés. Ainsi, et pour ne prendre qu’un seul exemple sur lequel Luc Bonneville et Sylvie Grosjean (2012) ont travaillé, les infirmières de deux établissements de santé de Montréal ont débrayé à plusieurs reprises afin de faire annuler une décision qui leur imposait de rendre constamment compte de leur tâche par le biais de tablettes qui les suivaient partout. Du point de vue de la rationalisation des services et du suivi des soins, cette nouvelle disposition avait un sens théorique. Mais de façon pratique, les infirmières se sentaient non seulement contrôlées à distance, mais constamment menacées de devoir quitter leurs patients pour effectuer une autre tâche jugée plus urgente selon une vision panoptique du service. La nouvelle télé-organisation rendait ainsi superflues les micro-périodes d’attente entre deux patients et de recouvrement entre deux gardes. Ces périodes étaient pourtant vécues comme essentielles du point de vue des infirmières : remplissage de fiche de suivi des patients, mais aussi moments de rencontre avec les autres infirmières. Ces moments leur permettaient de partager des savoir-faire et d’échanger des informations qu’elles considéraient comme inhérentes à l’exercice de leur métier, mais aussi de pouvoir moralement s’épauler en cas de difficultés souvent rencontrées. À partir du moment où tout était (censé être) dit par voie électronique, ces échanges n’étaient officiellement plus nécessaires et donc assimilés à une perte de temps. On voit comment l’idéal de la transparence et du zéro temps mort, qui semble accessible grâce à ces technologies permettant la connexion permanente et la simultanéité, se heurte à la réalité d’un métier qui nécessite des zones d’autonomie pour pouvoir exister. Et c’est pour retrouver ces zones d’autonomie que certains n’hésitent pas à se déconnecter. [...]

Il semble que les dangers d’une mise en télé-disponibilité permanente, rendant en particulier la distinction entre vie professionnelle et vie privée de plus en plus poreuse, aient vite été signalés. Par exemple, la Communauté européenne signalait dès la fin des années 1990 qu’il convenait d’être attentif et d’étudier « les conséquences d’une connexion permanente, le besoin de se déconnecter parfois et le droit de restreindre l’accès à certains moments » tout comme « la restriction et la négociation des intrusions ». Le droit à la déconnexion est une des propositions centrales de la CFDT Cadres : « Des négociations doivent s’engager avec les organisations syndicales, dans les entreprises et les administrations, pour prendre en compte les nouvelles réalités professionnelles (introduites par les technologies de la communication) et faire reconnaître pour chaque salarié un véritable droit à la déconnexion, en particulier pour éviter les astreintes insidieuses. »

C’est au demeurant davantage ce second point (danger de contre-performance) que le premier (risques psychosociaux) qui a motivé les premières études managériales sur la déconnexion. Les cas de dysfonctionnement commençant à très sérieusement inquiéter quant à leur coût, les directions en vinrent à se poser la question de déconnexion pour des raisons de stricte performance managériale. [8] L’essentiel de ces études est mobilisé dans le cadre général des théories de la décision et selon une vision utilitariste : jusqu’à quel point peut-on informationnellement charger ses collaborateurs sans que cela n’engendre des effets négatifs ? Mais peu d’attention est consacrée aux questions du lien organisationnel et aux métamorphoses des modes de communication, pourtant support de l’engagement ou du désengagement des salariés, ni au stress que ces pratiques peuvent induire.

Les pratiques de déconnexion demeurent donc, dans l’écrasante majorité des cas, individuelles. Or tous les employés et cadres ne sont pas égaux dans leur latitude et leur capacité à mettre ces pratiques en œuvre. Si l’on voulait forcer le trait, on pourrait écrire qu’il y a d’un côté ceux qui ont le pouvoir de se déconnecter, et donc d’imposer aux autres leur (relative si répondeur) inaccessibilité, et de l’autre ceux qui ne l’ont pas ; d’un côté ceux qui ont le pouvoir d’imposer aux autres une disponibilité d’écoute permanente, et de l’autre ceux qui doivent se plier à cette volonté ; d’un côté donc ceux qui ont le pouvoir de se déconnecter et de l’autre ceux qui ont le devoir de rester connecté. Comme nous le notions déjà en 2003 (Jauréguiberry, 2003, p. 104) : les nouveaux pauvres des télécommunications ne sont plus ceux qui n’ont pas accès à la connexion, mais ceux qui vivent désormais dans l’obligation de répondre immédiatement et qui ne peuvent donc pas échapper à la situation de vivre dans une sorte d’interpellation continue. De leur côté, les nouveaux riches des télécommunications sont ceux qui ont la possibilité de filtrer et donc d’instaurer de la distance vis-à-vis de cette même interpellation.

Bien entendu, ce ne sont pas les TIC qui créent de toutes pièces cette inégalité. Celle-ci dérive de la hiérarchie, des rapports de force, des statuts, et en définitive des types de pouvoir déjà existants au sein des entreprises, organisations ou réseaux. La question n’est donc pas de considérer les technologies de communication comme productrices sui generis de nouvelles formes d’exploitation, mais de savoir si la simultanéité télécommunicationnelle qu’elles autorisent tend plutôt à renforcer les inégalités existantes (sous la forme du couple contrôle/dépendance) ou, au contraire, à les émousser (en permettant d’expérimenter de nouvelles formes d’organisation dans le sens d’une plus grande autonomie et responsabilité de chacun).

Conclusion

Il n’y a pas de raison d’opposer mécaniquement connexion à déconnexion : il semble que l’une n’aille pas sans l’autre. Ou plus exactement la connexion maîtrisée (où en tout cas sa recherche) implique des formes de déconnexion, de la même façon que la déconnexion n’a de sens que parce que, le reste du temps, il y a connexion. Les extrêmes se réunissant, une connexion non maîtrisée peut conduire à une dissolution de soi dans une hyperconnexion déstructurante ou à une déconnexion implosive (burn-out). C’est pour cela que l’hypothèse d’une postmodernité (et non pas d’une hypermodernité) n’est pas à exclure : la distraction et l’effervescence dans une relation consumériste au réel et aux autres recouvrent alors l’écart réflexif moderne et le soi se disloque dans de multiples identifications éphémères au gré des rencontres et de zapping dans des réseaux de plus en plus aléatoires. Rapportée à la consommation médiatique, ce laisser-aller postmoderne pourrait, comme le remarque Edgar Morin (1981, p. 26) s’avérer dangereux : « L’excès d’information étouffe l’information quand nous sommes soumis au déferlement ininterrompu d’événements sur lesquels on ne peut méditer parce qu’ils sont aussitôt chassés par d’autres événements. [...] Alors que l’information apporte forme aux choses, la surinformation nous plonge dans l’informe. » Pour pouvoir « donner forme » aux informations, une prise de distance est nécessaire. Pour cesser d’être étourdi par leur défilement, troublé par leurs couleurs changeantes et ébloui par l’éclat de leur nouveauté, il faut savoir prendre du recul, être capable d’arrêter leur déferlement. À cette seule condition, ces mêmes informations peuvent être rapportées à un système de représentations et de significations qui permet, par la comparaison, la confrontation et la vérification, de formuler une interprétation [9]

La Boétie décrivait la servitude volontaire comme la part de ce que l’on délègue de notre liberté pour pouvoir vivre dans un monde praticable par le plus grand nombre. Ici la déconnexion volontaire renvoie à ce que l’on accepte de renoncer en sécurité, en informations ou en distractions pour pouvoir préserver un quant-à-soi, un espace privé, un anonymat, une distance réflexive dans lesquels l’individu peut se penser comme sujet. Si, rapporté aux TIC, l’acteur est celui qui communique dans les réseaux, le sujet est celui qui donne un sens à cette communication. Mais pour cela, il doit être capable de se déconnecter de temps en temps. Et c’est en cela que le va-et-vient entre connexion et déconnexion est un parfait indicateur de l’hypermodernité et de l’incertitude qu’elle ne cesse de produire.

Notes

[1Périne Broccorne et Gérard Valenduc (2009) font une bonne synthèse de ces travaux en distinguant les compétences instrumentales (qui ont trait à la plus ou moins grande capacité à manipuler les matériels et logiciels), les compétences informationnelles (qui renvoient aux capacités à chercher, sélectionner,
comprendre, évaluer et traiter l’information) et les compétences stratégiques (qui concernent l’attitude à utiliser l’information de manière proactive, à lui donner du sens dans son propre cadre de vie et à prendre des décisions en vue d’agir sur son environnement professionnel et personnel).

[2Il s’agit là de caractéristiques redondantes relevées dans le cadre de la recherche DEVOTIC (Déconnexion volontaire aux technologies de l’information et de la communication), financée par l’Agence nationale de la recherche, coordonnée par l’auteur et qui a réuni pendant quatre ans une vingtaine de chercheurs : http://anr.devotic.univ-pau.fr. L’ensemble des verbatims de ce texte provient de terrains réalisés dans ce cadre.

[3L’inverse est aussi vrai
 : appels téléphoniques, e-mails et SMS traités pendant le temps de travail se sont
multipliés.

[4Ce paragraphe reprend un développement déjà exposé dans Jauréguiberry (2005).

[5Sur ce thème, voir Nicole Aubert (2003).

[6Cindy Felio (2013) a consacré une partie de sa thèse (menée dans le cadre du projet DEVOTIC et portant sur les Pratiques communicationnelles des cadres. Usage intensif des TIC et enjeux psychosociaux) à l’étude de ces « incidents critiques » chez des cadres ayant décidé de se déconnecter, au moins partiellement. Il est remarquable que, pour certains d’entre eux, leur interview sur ce thème ait précisément constitué cet élément déclencheur..

[7Par « zones d’incertitudes » Michel Crozier entend des situations où les besoins mêmes des actions qui s’y déploient créent de l’imprévisibilité. En particulier, Crozier (1971) montre que les relations de pouvoir au travail sont constamment l’objet de négociations, directes ou détournées, où chacun cherche à accroître la marge d’imprévisibilité de son comportement vis-à-vis de son adversaire. En effet, plus la zone d’incertitude de l’action d’un employé est grande vis-à-vis de sa hiérarchie, et plus il a de pouvoir (pouvoir d’initiative et d’agir comme il l’entend sans crainte de sanction). À l’inverse, plus la hiérarchie est capable de réduire l’imprévisibilité du comportement de l’employé, et moins celui-ci aura de pouvoir.

[8En anglais cela donne des titres évocateurs. Par exemple « Digital Overload : Too Much Technology
Takes a Toll » (Business News, 8 novembre 2010) ou « Digital Overload : Is Your Computer frying Your Brain ? » (Livescience, 9 novembre 2010).

[9Sur ce sujet, l’analyse de Gérard Claisse (1997, pp. 123-124) est bien pessimiste : « À l’interconnexion en temps réel de nos prothèses informationnelles, répond la déconnexion généralisée de nos capacités à comprendre, à mettre en perspective, à contextualiser, à interpréter les informations qui nous parviennent. L’information entre, sort, circule, mais ne s’arrête pas. La prolifération d’informations nous rend aveugles. »

Commentaires

Cet article est une adaptation d’extraits de l’article du même nom paru dans la revue
Réseaux, republiés avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur.
Article original : Jauréguiberry Francis, « La déconnexion aux technologies de
communication », Réseaux, 2014/4 (n° 186), p. 15-49. DOI : 10.3917/res.186.0015.
URL : https://www.cairn.info/revue-reseaux-2014-4-page-15.htm © La Découverte