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Dossier DiverCité : « Migrations, interculturalité et citoyenneté en France : enseignements d’un dialogue avec les institutions et les habitants dans le quartier parisien de Belleville »

La conception du mariage et de la famille

, par Association Raconte-nous ton histoire

La question de la famille et des relations hommes-femmes figure à l’évidence au cœur même des dynamiques interculturelles de la société française d’aujourd’hui, avec les tensions, les fantasmes, les accusations, mais aussi les problèmes bien réels qu’elles suscitent. Elle se retrouve de même au croisement de toutes les grandes notions – autorité, solidarité, droits, rapport à l’argent, éducation – qui ont été débattues dans le cadre du projet DiverCité.

Le partage des tâches au sein du ménage

Un premier élément de comparaison relatif à la conception du mariage et à son éventuelle évolution du fait de la migration est la question du partage des tâches et des rôles au sein du couple. Dans ce domaine, il serait faux d’imaginer qu’il y ait une différence fondamentale de nature entre la situation qui prévaut chez les Français et celle qui prévaut chez les migrants. Dans tous les cas, on constate que les femmes se voient réserver une large part du travail domestique (éducation des enfants, cuisine, ménage…) ; dans tous les cas on constate un écart significatif entre la théorie des principes plus ou moins égalitaires affichés et la réalité concrète de qui fait quoi ; enfin, dans tous les cas encore, on constate que les travaux réalisés par les hommes sont mieux valorisés que ceux réalisés par les femmes (selon certaines études, même dans les ménages occidentaux plus ou moins égalitaires, les hommes se chargent de tâches plus valorisantes comme la cuisine ou la vaisselle – pas du ménage). Il semble donc qu’il y ait seulement des différences de degrés entre les différentes cultures, non de nature. On peut lire cet état de fait de manière optimiste, en considérant que tout le monde est engagé plus ou moins loin (selon les pays et selon qu’on soit rural ou urbain) sur le long chemin qui mènera enfin dans l’avenir au partage égal des tâches – ou bien de manière pessimiste, en remarquant que l’inégalité de genre subsiste toujours, de manière plus ou moins détournée ou hypocrite.

On notera que les Chinois semblent avoir des conceptions plus « libérales » dans ce domaine, plus proches des Européens que des autres migrants issus d’Afrique du Nord ou subsaharienne. Ils affirment sans réserve le principe d’un partage des tâches égalitaire entre mari et femme. (Il s’agit peut-être, il est vrai, de leur part d’une stratégie de démarcation par rapport aux autres migrants, une manière de bien montrer à leur interlocuteurs français qu’ils ne sont pas comme les Africains. Il semble aussi qu’il y ait des différences entre les Chinois ruraux et urbains de ce point de vue.) Ce sont surtout les interlocuteurs africains qui ont défendu l’idée d’un partage « naturel » des tâches entre hommes et femmes. Aux femmes reviendraient tous les soins du ménage et de l’intérieur, tandis que les hommes iraient dans le monde extérieur pour travailler et chercher de l’argent, ce qui justifierait leur exemption de tout travail domestique. Les femmes peuvent se faire aider par leurs enfants, mais pas par leur mari.

Par ailleurs, ce n’est pas tant le rapport hommes-femmes abstraitement parlant qui est en cause que la conception du mariage. D’après de nombreux témoignages, les hommes concernés aidaient leur mère à la vaisselle et au ménage quand ils étaient enfants, et savaient se débrouiller tout seuls lorsqu’ils étaient célibataires. C’est à partir du moment où ils se marient qu’ils commencent à ne plus rien faire ! À en croire les Africains (hommes) avec qui cette discussion a eu lieu, cette conception « idéale » correspondrait à la situation prévalant dans les régions rurales africaines. Ils présentent cela, dans leur majorité, comme un partage « égalitaire », voire comme un partage avantageux pour la femme, car les hommes prendraient en charge les tâches et les travaux les plus « pénibles » et laisseraient à la femme les plus tranquilles… En fait, il suffit de gratter un peu la surface des choses pour percevoir que la réalité ne suit pas forcément la théorie : les femmes dans l’Afrique rurale vont aussi souvent travailler à l’extérieur, aux champs ou pour chercher de l’eau, en plus des soins du ménage.

Une anecdote symptomatique de cette conception du mariage : un interlocuteur africain a déclaré au cours de cette discussion que ce qui faisait un mariage réussi, c’était quand il y avait de « l’amour ». Quand quelqu’un s’est étonné de l’entendre parler d’amour alors que dont il était question jusqu’alors était plutôt des mariages arrangés et une conception purement « économique » du mariage. Réponse de ce participant : lorsque tes parents te choisissent une femme en Afrique, c’est déjà par amour, et donc l’amour a toujours déjà commencé… Par quoi on voit que sous le terme d’« amour » l’ensemble des relations familiales de solidarité, de parentèle et de réciprocité, la relation entre un mari et son épouse n’étant qu’une pièce de cet ensemble. À la limite, l’amour c’est ici précisément la répartition harmonieuse des tâches, chacun restant à sa juste place. (Dans le même ordre d’idée, un autre interlocuteur a expliqué que dans un foyer polygame, pour assurer le bonheur de tout le monde et faire en sorte que chacun de ses femmes « deviennent des amies », il fallait répartir équitablement les tâches entre chacune…)

Ces caractéristiques de la culture traditionnelle sont « importées » au moment de la migration en France, mais elles se trouvent battues en brèche par plusieurs facteurs : la comparaison avec la situation des autres femmes, et surtout le fait qu’en France (tout comme de plus en plus dans les villes africaines) hommes et femmes travaillent à l’extérieur et gagnent leur vie tous les deux. Parfois seule la femme gagne sa vie ! Néanmoins, l’influence de la communauté et de la famille élargie peut aussi retarder cette évolution en se posant en gardiens de la conception traditionnelle du mariage. L’exemple a ainsi été évoqué d’une mère comorienne venue rendre visite à son fils immigré en France et qui a été tellement choquée de le voir faire la vaisselle que la première chose qu’elle a fait en rentrant au pays a été de lui envoyer une seconde femme. Voir son fils faire la vaisselle ne pouvait pour elle signifier qu’une seule chose : il y avait trop de travail pour une seule femme.

Les droits et les libertés des femmes

Un domaine où les différences sont plus profondes entre la situation prévalant en France et celle qui prévaut dans le pays d’origine (même si là encore il faudrait faire la différence entre viles et campagnes) est celui des droits et libertés des femmes. La discussion ouverte à ce sujet avec des femmes du quartier (majoritairement d’origine maghrébine) montre que cela reste un sujet délicat à aborder, mais que bien que les femmes restent plus ou moins sous l’emprise de leur époux, il y a des évolutions positives – parfois souterraines – indéniables, quoique insuffisantes.

Un premier point est la possibilité de choisir d’avoir ou non des enfants, et combien. Dans les discussions avec les femmes du quartier, la contraception, pour ne rien dire de l’avortement, reste l’objet d’un fort tabou. Si certaines affirment avoir décidé de concert avec leur mari le nombre d’enfants qu’ils souhaitaient (et l’une ou l’autre indique même prendre la pilule en cachette de son époux), une majorité des femmes déclarent que chez elles c’est « Dieu » qui décide. Il ne semble pas concevable qu’elles puissent « choisir » dans ce domaine. Il n’en reste pas moins que, malgré le poids (réel ou affiché) de la tradition, les nouvelles générations font moins d’enfants que leurs parents. (Quant aux Chinois, la situation est très différente, puisque lorsqu’on leur pose la question « Qui décide du nombre d’enfants ? », ils ne comprennent pas « L’homme ou la femme ? », mais « Le couple ou l’État ? »)

Une autre question importante est celle de la liberté de mouvement laissée aux femmes par leurs maris. La plupart déclarent bénéficier d’une liberté limitée (dans le meilleur des cas, une femme est laissée totalement libre par son mari, pourvu que le ménage soit fait et qu’il y ait à manger sur la table), et elles indiquent toutes connaître des femmes que leurs maris ne laissent jamais sortir et « qui ne sauraient même pas aller acheter une baguette chez le boulanger »… La situation dépend de l’origine des migrants (selon les pays, ou encore une fois selon qu’elle est rurale ou urbaine), et on peut aussi ajouter que dès que c’est dans leur intérêt, les maris oublient très facilement les « traditions » : il y a quelques années, lorsqu’une loi a été promulguée qui fixait une rémunération appréciables pour les femmes en stage, on a tout à coup vu un grand nombre de maris amener leurs femmes presque de force chez l’assistante sociale. Tout comme en matière de partage des tâches au sein du ménage, le travail des femmes apparaît comme un facteur primordial de changement positif, même dans un premier temps du moins il reste limité. Les femmes autorisées à sortir le sont souvent pour aller travailler ou pour effectuer des courses, pas pour des loisirs. D’ailleurs, pour des migrants (et a fortiori pour des migrantes), la notion de loisirs est en général est bien plus problématique que pour des femmes françaises ; à la fois pour des raisons culturelles et du fait de contraintes matérielles très réelles, elle est pour ainsi dire incompréhensible.

La question du divorce suscite elle aussi des réticences. Il n’est pas considéré comme « normal », même si de nombreuses femmes estiment que dans certains cas il est inévitable. Il faut toutefois remarquer que cette réticence s’exprime dans la plupart des cas par rapport aux enfants, comme c’est d’ailleurs souvent le cas pour des couples français. (Bien sûr, dans un cas comme dans l’autre, les hommes ne se privent pas d’évoquer l’excuse des enfants pour perpétuer une relation de mariage inégalitaire ou violente.) Et le fait que le divorce soit de plus en plus normalisé dans la société française a, par effet d’imitation, une influence libératice. Une femme a ainsi raconté avoir toujours refusé d’envisager le divorce, à cause de ses enfants, malgré tous ses problèmes avec son mari – jusqu’à que la mère de la meilleure amie de sa fille divorce et qu’elle ait pu constater que cela n’avait aucun impact négatif sur cette petite fille.

On constate aussi que la raison principale, de loin, invoquée pour justifier un divorce est qu’il y ait violences conjugales – et non pas le manque d’amour par exemple. C’est dans ce domaine que les femmes voient la différence la plus significative et la plus positive entre leur situation en France et celle qui était ou serait la leur dans leur pays d’origine ; elles n’y auraient aucun recours, aucun moyen de protection face aux violences conjugales dont elles sont victimes. (Et les maris en sont tout à fait conscients, puisque l’un d’eux a pu dire à sa femme : « Si j’étais en Algérie, je te mettrais mon poing à la figure… »). À noter qu’il s’agit toutefois d’une protection relative puisque plusieurs des femmes rencontrées ont témoigné être tout de même victimes de telles violences (qui existent aussi dans les familles françaises, quoique possiblement dans une moindre mesure). Là encore, il y a toutefois des différences selon les pays d’origine : si en Chine et au Maghreb, les femmes battues n’ont qu’à se taire (et sont même forcées à se taire y compris par leur propre famille), en Afrique subsaharienne il semble qu’il soit plus courant dans ces cas-là de faire appel à la médiation d’un autre membre de la famille de la femme (par exemple son frère ou son cousin).

Un autre constat qui est ressorti des discussions est que pour des femmes habituées à toujours passer après leurs frères ou leurs maris, il n’est pas forcément facile d’apprendre à être libres. Dans de nombreux pays, la femme passe directement de l’autorité de ses parents à celle de son mari, et même en cas de divorce ou de décès, ou bien elle se remarie, ou bien elle retourne chez ses parents, de sorte qu’il n’y a pas un moment de sa vie où elle ne soit sous tutelle. Comment alors envisager de se dégager de l’autorité de l’époux ? L’exemple a été évoqué de femmes se retrouvant soudain toute seule en France à la mort de leur époux, et qui doivent apprendre sur le tard à se débrouiller toutes seules. Dans certains cas, cela se passe bien, mais pas toujours. C’est ce qu’illustre l’histoire d’une femme algérienne que son mari avait fait venir en France au bout de plusieurs années de migration. Le mari décédé, elle s’est retrouvée seule, et son beau-frère l’a empêchée à toute force de faire les démarches pour obtenir les pensions auxquelles elle avait droit, et l’a poussée à rentrer en Algérie, sous prétexte que cela ne se faisait pas qu’une femme reste seule en France. Cette femme a fini par céder, bien qu’elle soit diabétique et ne bénéficie plus en Algérie de soins d’aussi bonne qualité. Elle est devenue la bonne à tout faire de sa belle-famille et ne dispose pas même de son propre argent. Quand on lui a demandé pourquoi elle avait cédé et était rentrée au pays, cette femme a répondu qu’elle n’avait jamais été libre, que c’était quelque chose qui s’apprenait quand on était jeune et que pour elle il était trop tard : elle se sentait trop coupable d’être seule et autonome, et son beau-frère a pu jouer de ce sentiment de culpabilité. Cet exemple pose encore une fois la question de l’influence néfaste du regard de la communauté sur le comportement de ses membres, une influence qui peut contribuer à réprimer les velléités d’émancipation.

On observe toutefois que, même si c’est peut-être davantage par impuissance que par conviction, les parents migrants ne s’attendent pas à ce que leurs fils et même leurs filles reproduisent la même conception du mariage et du rôle respectif de l’homme et de la femme. La plupart des femmes qui ont participé à la discussion ont ainsi indiqué qu’il ne leur viendrait pas à l’esprit d’« arranger » le mariage de leur fille, même si bien sûr elles se soucieraient que leur futur époux soit quelqu’un qui la traitera bien, et autant que possible qu’il soit musulman. De même, l’éducation et la réussite scolaire sont considérées comme aussi importante pour les filles que pour les garçons, ne serait-ce que parce que les parents voient bien que la société a changé et qu’ils ne suffit plus d’attendre que leur fille trouve un mari qui pourvoira à tous ses besoins. En retour, les filles qui bénéficient de ces « privilèges » relatifs par rapport à leur mère peuvent ensuite jouer un rôle positif pour les encourager à s’émanciper et à penser à elles-mêmes au lieu de céder systématiquement au mari. Elles peuvent les informer de leurs droits, ou même sortir avec elles (pour que ce soit accepté par le mari). Une telle intervention est d’autant plus utile que les mères font confiance à leurs enfants et hésitent d’autant moins à franchir le pas.

Ce texte fait partie du dossier « Migrations, interculturalité et citoyenneté », issu d’un ensemble de débats et de rencontres organisées dans le quartier de Belleville à Paris entre 2004 et 2009, avec des habitants (issus des migrations ou non) et des représentants de diverses institutions présentes sur le quartier. Les textes proposés dans le dossier reprennent les principaux points saillants de ces discussions, dans le but d’en partager les leçons.

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