L’espace libyen : Plaque tournante de l’Afrique

La Libye et la pression internationale

, par BIOFORCE

Les rapports entre la Libye et le reste du monde (notamment avec l’Europe et l’Afrique), concernant les questions migratoires, ont toujours été ambigus, voire tendus.

La Libye chef de file d’un nouveau panafricanisme

La Libye se situe entre le Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) et le Machrek (Egypte, Irak, Syrie, Liban, Jordanie, Israël et Palestine) ; le pays est rattaché à l’un ou à l’autre en fonction des discours et des connaissances géopolitiques de chacun. Cette situation pousse Kadhafi à se rapprocher à tout prix des deux zones notamment avec ses deux voisins : la Tunisie et l’Egypte.

On retrouve donc beaucoup d’émigrés tunisiens et égyptiens, entrés en Libye au moment où le pays a eu besoin d’une main d’œuvre étrangère pour l’exploitation de son pétrole. Cependant dès les années quatre-vingts le climat avec les deux pays limitrophes se gâte et la Libye opère trois phases d’ouverture des frontières et huit phases d’expulsion. Ce sont donc plusieurs milliers de travailleurs émigrés qui sont renvoyés chez eux avec une mauvaise image de la Libye. Les pratiques déroutantes en matière de migrations de Kadhafi discréditeront la Libye aux yeux du Maghreb et du Machrek, qui n’apporteront pas leur soutien lorsque le pays subira l’embargo.

La tentative de se rapprocher de ces deux entités échoue à cause de la question migratoire. Le souhait du colonel Kadhafi d’inscrire son pays dans une entité géographique forte et de faire de sa théorie du panarabisme un signe de ralliement échoue également ; laissant la Libye isolée.

Durant l’embargo, la Libye se trouve en manque de main d’œuvre en raison du contexte économique qui l’a poussée à expulser des milliers de travailleurs immigrés ; Kadhafi décide alors de se tourner vers les États africains avec comme fer de lance le panafricanisme afin de créer des « États-Unis d’Afrique ». Ce rapprochement permet à la Libye d’appartenir à une zone géographique, d’avoir un poids politique conséquent et surtout d’attirer une main d’œuvre africaine bon marché. C’est alors qu’est créée en 1998, sous l’impulsion de Mouammar Kadhafi, la CEN-SAD (Communauté des Etats sahélo-sahariens) regroupant plus de 20 États africains. Elle permet l’établissement d’une union économique, la suppression de toutes les restrictions qui entravent le rassemblement de ces pays par la prise de mesures nécessaires pour assurer notamment la libre circulation des personnes, des capitaux et des intérêts des ressortissants des États membre et la liberté de séjour, de propriété et d’exercice de l’activité économique.
En 2002, après la déclaration de Syrte en 1999 qui en a décidé la création, Kadhafi soutient l’Union Africaine (UA) qui a pour but d’œuvrer à la promotion de la démocratie, des droits de l’homme et du développement à travers l’Afrique. Ce programme stipule que la paix et la démocratie sont des préalables indispensables au développement durable.

Ces accords permettent à Kadhafi de profiter de la main d’œuvre subsaharienne. Mais face à l’afflux massif des étrangers la situation devient incontrôlable : les conditions de vie des immigrés sont inhumaines et la population développe un sentiment « anti-africain » qui donnera lieu à de multiples émeutes où plusieurs centaines de ressortissants africains trouveront la mort. Cependant, les pays d’origine des migrants n’osent s’insurger contre ces pratiques car la Libye finance à plus de 45% la CEN-SAD et permet à plusieurs pays africains de rester dans la communauté ainsi que dans l’UA. Une sorte d’omerta prend place et les émigrés sont laissés pour compte. Mais, ironie du sort, la Libye se plaint, en 2004, du trop grand nombre d’étrangers sur son sol et instaure un quota d’immigration (46 000 par an) et l’obtention d’un visa pour entrer dans le pays. L’immigration clandestine explose : la Libye n’est plus le pays de destination des migrants mais devient un simple passage vers l’Europe.

Je t’aime moi non plus : relations ambigües avec l’Europe

Les relations diplomatiques libyennes suspendues par l’embargo (américain en 1981, européen en 1986 et international en 1992) ont, dans les années 2000, opéré un revirement spectaculaire. Après l’accord intervenu avec le Royaume-Uni et les États-Unis, relatif à l’explosion du Boeing 747 au-dessus de Lockerbie, la levée de l’embargo international le 12 septembre 2003, la renonciation aux armes de destruction massive en décembre 2003, les accords d’indemnisation des victimes de l’attentat du DC-10 de l’UTA concernant la France, et de l’explosion de la discothèque de Berlin avec l’Allemagne, Kadhafi reçoit les visites officielles de chefs d’États tel que Jacques Chirac, Silvio Berlusconi ou encore Tony Blair.

La Libye entreprend de réintégrer la scène internationale au prix d’une diplomatie acrobatique ayant des conséquences, une fois de plus, déstabilisantes pour les migrants. La Libye s’engage parallèlement avec l’Afrique et avec l’Europe dans une politique visant à enrayer l’immigration clandestine. Alors qu’elle encourage la libre circulation entre les membres de la CEN-SAD et de l’UA, la Libye est soumise à la double problématique de l’accueil des immigrés et du contrôle de leur sortie et doit jongler entre les pays d’origine et l’Europe.

La Libye doit alors assumer son identité de pays de transit et entend bien négocier et profiter de sa position vis-à-vis de l’Europe. En effet, l’Europe veut maîtriser l’immigration clandestine en amont notamment dans les pays au sud de la Méditerranée. Ainsi les bonnes dispositions de la Libye poussent l’Europe à lever les sanctions européennes sur la vente d’armes à la Libye. En juillet 2003, la Libye est accusée par l’Italie de contribuer à l’immigration clandestine en Europe après le débarquement sur l’île italienne de Lampedusa de trois mille clandestins. Tripoli conclut alors un accord de coopération avec Rome afin de réduire l’immigration. Ce n’est qu’en septembre 2008 que cet accord se formalise sous le nom de « Traité d’amitié et de coopération entre l’Italie et la Libye ». Ce traité prévoit à l’article 19 la lutte contre l’immigration clandestine en instaurant un système de contrôle des frontières terrestres de la Libye.

Cette attitude de rapprochement avec l’Europe en matière d’immigration permet à la Libye d’obtenir les moyens de protéger et de contrôler ses propres frontières. Depuis qu’il a pris conscience de l’extrême sensibilité des Européens sur la question de l’immigration illégale, Kadhafi s’amuse à jouer avec leurs nerfs. Les pays directement exposés, comme l’Italie, font tout pour ne pas froisser le dictateur, de peur qu’il n’ouvre les « vannes » migratoires.

Il y a encore peu de temps (jusqu’en 2003), Mouammar Kadhafi figurait en bonne place, pour terrorisme, sur les listes noires des pays occidentaux. Une fois entré dans les bonnes grâces des Européens, il a évolué dans le registre des maîtres chanteurs. Devenu partenaire fréquentable car capable de mettre en oeuvre l’externalisation par l’Europe de la gestion des flux migratoires, Khadafi a été de nouveau considéré comme dictateur à partir de 2011, sous la pression d’une opinion publique européenne sensible à la répression sanglante des révoltes parties de Benghazi.