Low tech : face au tout numérique, se réapproprier les technologies

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L’enjeu de « la bataille du Libre » : réhabiliter les communs

, par BORREL Philippe

Désormais l’informatique est au cœur de presque toutes les activités humaines. A-t-elle contribué à faire de nous des citoyen·es plus autonomes ? Ou plutôt les consommateur·rices passif·ves d’un marché devenu total ? Sans que nous en ayons conscience, deux logiques s’affrontent aujourd’hui au cœur de la technologie, depuis que les principes émancipateurs du logiciel « libre » sont venus s’attaquer dans les années 1980 à ceux exclusifs et « privateurs » du droit de la propriété intellectuelle, dont l’extension est facilitée par l’informatisation généralisée de tout.

Que ce soit dans le domaine médical, alimentaire, boursier, industriel, éducatif ou même agricole, il n’existe presque plus de secteur d’activité ayant échappé à l’emprise du code informatique : nous en dépendons désormais dans tous les secteurs dans lesquels le savoir est clé. Il est banal aujourd’hui d’avoir recours à des logiciels spécifiques pour élaborer un diagnostic médical, une voiture, la domotique d’un bureau ou d’une maison. Mais, bien que les codes informatiques soient supposés nous simplifier la vie, ils nous maintiennent au passage dans un état de dépendance de plus en plus accrue... captif·ves de la logique qu’ils mettent en œuvre et qui nous échappe.

C’est le cas par exemple dans le travail, en cas de panne logicielle, y compris dans un tracteur ou une moissonneuse batteuse, loin des villes. Impossible pour l’agriculteur de réparer lui-même la panne car il n’a ni accès au code informatique qui fait désormais fonctionner les multiples ordinateurs embarqués à bord, ni même au simple manuel de réparation qui a disparu avec l’informatisation des machines, y compris agricoles. Il devra faire appel à la marque concessionnaire de la machine et au fabricant, l’unique propriétaire du code source... Et qu’il patiente jusqu’à son intervention, qu’il devra payer au prix fort. Les logiciels dits « propriétaires » font ainsi perdre toute autonomie à leurs utilisateur·rices, dépendant·es de cette seule entité dont presque tout dépend désormais.

Qu’il s’agisse de semences agricoles, de médicaments ou de logiciels, les excès de la propriété intellectuelle (les marques, le copyright, mais surtout les brevets qui garantissent la propriété d’un savoir-faire) peuvent avoir des conséquences délétères, entretenant une forme de confiscation de la connaissance et ménageant des rentes colossales pour quelques multinationales toutes puissantes, seules à tirer plein profit d’une uniformisation du fait d’une emprise technologique toujours plus poussée sur nos modes de vie.

Le « commun », c’est-à-dire ce qui n’appartient à personne et bénéficie à tou·tes, était pourtant la norme pour la plupart des gens il y a plusieurs siècles, mais on a fini par l’oublier. Quand est-ce que tout a basculé ? Il faut remonter en Angleterre au 12e siècle, avec le mouvement des enclosures, le passage d’une agriculture coopérative, où les terres étaient partagées, à un système de propriétés privées, littéralement closes. Couche après couche, siècles après siècles, ce mouvement d’enclosures s’est diffusé dans tous les domaines. Il s’est radicalement accéléré dans les années 1990 avec l’informatisation dans tous les domaines, accompagnée de la notion de propriété intellectuelle. [1] Mais c’est depuis les accords ADPIC (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce) entrés en vigueur en 1995 sous l’égide de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), que les enclosures sont facilitées et qu’elles deviennent immatérielles. Maintenant c’est la connaissance elle-même et tous nos savoir-faire qui en sont la cible.

Ces nouvelles enclosures de la propriété intellectuelle sous-contrôlées depuis Genève par l’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle). Elles ont ainsi permis à un nouveau capitalisme de la connaissance d’émerger en moins de vingt ans. Celui-ci accapare aujourd’hui à lui seul près de 20 % de la création de richesse mondiale, devenant ainsi un véritable capitalisme de rente, bénéficiant seulement à une élite minoritaire « hors-sol », au détriment de l’intérêt général et du bien commun.

Mais cela n’est pas une fatalité et de nombreuses initiatives à travers le monde montrent qu’il est encore possible de nous ré-approprier nos outils qu’ils soient numériques ou pas. Dans mon film « La bataille du Libre », on peut voir l’une de ces initiatives qui concerne l’insuline. Comme de nombreuses personnes dans le monde, Anthony DiFranco souffre de diabète. Sa survie dépend des doses d’insuline produites par de grands laboratoires pharmaceutiques, lesquels protègent leurs secrets et ne cessent d’augmenter leurs prix d’année en année. Dans un hangar d’Oakland, en Californie, Anthony et quelques camarades travaillent collectivement à la conception d’une insuline « Open Source », littéralement libérée des brevets pharmaceutiques et rendue accessible à moindre coût au plus grand nombre.

Semences libres, hardware libre, art libre, logiciel libre pour la participation démocratique... Des objets, des appareils, des machines, des concepts, reproductibles à l’infini par tous ceux et toutes celles qui le souhaitent, grâce à la diffusion « libre » de leurs plans. Un monde sans brevets au profit du Commun. C’est peut-être l’enjeu de ces utopies numériques, chaque grande révolution sociale et politique étant avant tout une révolution culturelle. Qu’il s’agisse d’écologie, de défense des services publics, de culture ou de technologie, les biens communs – ou, plus simplement, les communs – ont pour principal attrait de dessiner une alternative pratique aux logiques de commerce et de contrôle, mettant l’accent sur la coopération et le partage, et redonnant du pouvoir et de l’autonomie aux citoyen·nes. Il semblait parfaitement impossible il y a vingt ans que des acteurs non-industriels ou non-étatiques puissent parvenir à produire collectivement un système d’exploitation libre, tel que Linux, ou une encyclopédie, telle que Wikipédia.

De nombreux défis qui semblent encore impossibles à atteindre aujourd’hui — climatiques, énergétiques ou sociaux — pourraient être relevés demain par l’humanité toute entière, au-delà des frontières et des nations, inspirée par l’esprit du logiciel libre et des « communs ». Les pratiques du logiciel libre peuvent, par extension à d’autres domaines, apporter des solutions concrètes, concernant à la fois l’accès au savoir, les libertés individuelles ou même une meilleure répartition de la création de richesses dans un monde en pleine disruption technologique. Car derrière cette bataille, mondiale mais sans territoires, réside un enjeu essentiel : la capacité à mettre les technologies au service des communs plutôt qu’au seul bénéfice d’une minorité.