Chili : la société civile contre le néolibéralisme et le conservatisme

L’éclosion du féminisme chilien face au capitalisme et le patriarcat

, par BIOFORCE

Les violences à l’encontre des femmes, la discrimination que subissent les homosexuelles et transgenres, les mauvaises conditions d’accueil des migrantes et l’inégalité salariale homme femme sont les principaux sujets de lutte des féministes dans le monde et notamment des féministes chiliennes. Pour les conservateurs chiliens et l’Église catholique, les femmes sont le plus souvent réduites à leur rôle de mères. Cela peut alors expliquer que la légalisation du divorce n’ait été obtenue qu’en 2004, le Chili étant l’un des derniers pays de la planète à reconnaître ce droit. De tout temps, les chiliennes n’ont eu de cesse de lutter pour le respect de leurs droits. Actif de 1935 à 1953, le Mouvement pour l’émancipation des femmes chiliennes (Memch) revendiquait déjà le droit à la contraception, le droit à l’avortement, la légalisation du divorce et l’égalité salariale. En 1983, Elena Caffarena et Olga Poblete refondent le mouvement pour lutter contre le régime militaire.

#NiUnaMenos Javierosh (CC BY 2.0)

Le 8 mars 2019, une vague féministe a inondé les rues de Santiago, célébrant ainsi la première grève féministe de l’histoire du Chili et l’une des plus importantes mobilisations de rue depuis le début de la transition démocratique, en 1990. 350 000 personnes, femmes, hommes, représentant·es d’ONG, syndicats, femmes mapuche, grands-mères survivantes de la répression pendant la dictature ou encore militantes de défense des droits humains ont marché ensemble pour construire une société de personnes libres et égales. Cette marche faisait suite à la mobilisation étudiante en mai 2018 et à l’occupation de dizaines d’universités afin de lutter contre le harcèlement sexuel et en faveur d’une éducation non sexiste. Ce mouvement avait rendu fébrile le gouvernement et avait fait tomber de nombreux universitaires de renom, habitués aux harcèlements sexuels.

Des gouvernements timides pour la cause des femmes

La socialiste Michelle Bachelet, première présidente de l’histoire du sous-continent, élue en 2006, n’a dans un premier temps pas fait avancer la cause des femmes. Ce n’est qu’en 2014, lors de son deuxième mandat, qu’elle a instauré un ministère de la Femme et de l’Egalité de genre, mais celui-ci n’a pas réellement pu travailler n’ayant reçu qu’une faible allocation budgétaire et ne jouissant que de peu de visibilité politique.

Après la mobilisation de mai 2018, le président Piñera a mis en place « l’agenda femme ». Ces mesures visaient à faire rentrer l’égalité homme-femme dans la Constitution, à valoriser la parité dans le conseil d’administration des entreprises et à permettre aux femmes ayant un contrat de travail stable d’accéder à une place en crèche. Mais au Chili, de nombreuses femmes ne travaillent pas sous contrat, n’ont pas accès à une protection sociale ou à un syndicat et n’ont donc pu profiter de ces mesures qui semblent, pour la majorité de la population, symboliques et insuffisantes, le gouvernement ne se prononçant pas sur l’éducation non sexiste par exemple.

La légalisation partielle de l’interruption volontaire de grossesse au Chili
Le droit à l’avortement existait au Chili depuis 1931 mais le dictateur Augusto Pinochet l’avait complètement abrogé en 1989. En septembre 2017, le gouvernement de Michelle Bachelet a assoupli la loi, autorisant l’IVG dans trois situations : lorsque la vie de la mère est en danger, lorsque le fœtus est non viable ou lorsque la grossesse fait suite à un viol ou un inceste. De plus, la loi ne permet l’avortement que pour les femmes et adolescentes jusqu’à 12 semaines de grossesse, et pour les plus jeunes jusqu’à 14 semaines.
Même restreinte, cette loi constitue un pas important pour les femmes et militant·e·s chilien·nes. Et les militant·es continuent la lutte pour obtenir la légalisation totale de l’IVG.

L’obstacle majeur à l’application de cette loi s’avère être l’objection de conscience que peuvent invoquer les médecins et également les cliniques et les hôpitaux. Les député·es de droite ont réussi à faire accepter cette objection de conscience institutionnelle par le tribunal constitutionnel. Le milieu de la santé chilienne étant largement privatisé et aux mains d’organismes religieux, de nombreuses cliniques ne pratiquent pas l’IVG, obligeant de nombreuses femmes à faire plus de 200 km pour trouver un médecin acceptant de la pratiquer.

Les délais trop courts, l’objection de conscience et le fait que la majorité des femmes ayant besoin d’une IVG ne rentrent pas dans l’une des trois situations préconisées font que les avortements clandestins sont encore d’actualité.