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L’antiprogressime. Un danger qui traverse l’Amérique latine

, par STEFANONI Pablo

Loin d’être seulement « un Trump », Jair Messias Bolsonaro est un candidat teinté de fascisme dans un pays doté d’une solidité institutionnelle moins forte que celle des États-Unis et qui a déjà eu son lot de violence politique. Les résultats d’hier [au lendemain des résultats du 1er tour] étendent le groupe parlementaire BBB (Buey – Biblia – Bala / Taureau – Bible – Balle en français) déjà existant à des dimensions jusqu’alors inédites. Mais l’antiprogressisme ne se limite pas qu’au Brésil. Il se répand dans toute la région et met en péril les avancées démocratiques de ces dernières décennies.

Trump et Bolsonaro @Fernando Cesar Nox (CC BY 2.0)

Oui, hier le premier tour a été remporté par, comme l’écrivait un correspondant, un homme politique autoritaire, raciste, machiste et homophobe : une personne incarnant les valeurs les plus rétrogrades touche du doigt la Présidence du Brésil. Il a obtenu plus de votes que ce que prévoyaient les sondages, il a frôlé un triomphe au premier tour et il a teint de ses couleurs presque tout le pays, sauf le nord-est. Ainsi, le Brésil et l’Amérique latine font face à un nouveau scénario qui n’est plus seulement la fin du cycle progressiste et son éventuel remplacement par des forces de droite ou de centre droit dans un cadre démocratique, mais un glissement des frontières vers un autre terrain : le potentiel triomphe au second tour d’un candidat qui, au travers d’une campagne pleine de bibles et de balles, revendique ouvertement la dictature, fait étalage de violence et déprécie toutes les valeurs qui ont posé les bases du système démocratique.

Ce n’est pas seulement « un Trump », c’est un candidat teinté de fascisme dans un pays doté d’une solidité institutionnelle moins forte que celle des États-Unis et qui a déjà eu son lot de violence politique. Les résultats d’hier étendent le groupe parlementaire BBB (Buey – Biblia – Bala / Taureau – Bible – Balle en français, en référence aux propriétaires terriens, aux pasteurs évangélistes et aux ex-membres des forces de sécurité) déjà existant à des dimensions jusqu’alors inédites. Comme l’a dit un journaliste d’El País, le « B » de Bolsonaro a conclu l’articulation de ces 3 B. Et il les laisse aux portes du pouvoir.

Selon l’historienne Maud Chirio, la principale raison de la montée de Bolsonaro est liée « à la fabrication de l’hostilité contre le Parti des Travailleurs (PT) et contre la gauche de manière générale ». Cette hostilité rappelle l’anticommunisme de la Guerre froide : théorie du complot, diabolisation, association de tares morales et de projet politique condamnable. Bolsonaro s’est approprié ce sentiment de rejet, qui s’est ajouté aux implications du PT dans des affaires de corruption. Il ne s’agit pas uniquement d’un déplacement des conservateurs vers l’extrême droite, mais d’une adhésion rupturiste. » Comme l’avait déjà prévenu l’historien Zeev Sternhell, le fascisme n’était pas seulement une réaction, il était aussi perçu comme une forme de révolution, une volonté de changement face à un statut quo en crise.

Il n’est pas possible, pour le progressisme, de fuir ses responsabilités pour ces années de gouvernements « roses ». Que tant de gens soient prêts à voter pour un Bolsonaro pour empêcher le retour au pouvoirdu PT est en soi un appel à la réflexion, encore plus lorsque cela se produit dans les régions les plus « modernes » du Brésil, là où est né un parti qui a séduit toute l’Amérique latine et lorsque cela fait des années qu’il perd peu à peu tous ses soutiens. Comme expression de ce rejet, Dilma Rousseff, contre tous les sondages préélectoraux, s’est vue exclue du Sénat de Minas Gerais. Et le PT a beaucoup œuvré pour affaiblir son épopée originelle, son intégrité morale et son projet d’avenir. Mais ce rejet n’est pas seulement dû à cela.

Comme nous l’avons signalé à d’autres occasions, la lutte des classes soft qui, durant son gouvernement, a amélioré la situation de ceux d’en bas sans délaisser ceux d’en haut a fini par ne plus être tolérée par les élites. Le cas du Brésil confirme que les classes dominantes n’acceptent les réformes que s’il existe une menace de « révolution », et l’arrivée au pouvoir du PT était loin de la radicalisation sociale ; en même temps, celui-ci a encouragé des politiques en faveur de ceux d’en bas dans un pays traditionnellement inégalitaire. Dans tous les cas, l’expérience PT a fini par démontrer les relations très étroites entre le gouvernement et une « bourgeoisie nationale » opaque (comme les frigos ou les entreprises du bâtiment) qui ont sapé son projet de réforme éthique de la politique et qui ont fini par fragiliser le moral de ses militants.

Autrement dit, l’actuel rejet des partis progressistes qui ont été au pouvoir revêt une double dimension. Dans toute l’Amérique latine émerge également une nouvelle droite qui articule un vote opposé aux bonnes réponses : le racisme comme rejet d’une vision racialisée de la pauvreté, et le conservatisme contre les avancées du féminisme et des minorités sexuelles. La montée de l’évangélisme politique et la popularité des politiques et des leaders d’opinion qui ont déclaré la guerre à ce qu’ils appellent « l’idéologie sexiste » sont parmi les vecteurs de l’expression politique d’un antiprogressisme de plus en plus virulent.

« Nous sommes en guerre, nous sommes à l’offensive. Nous ne sommes plus sur la défensive. Pendant longtemps, l’Église a été placée dans une caverne attendant de voir ce que faisait l’ennemi, mais aujourd’hui elle est à l’offensive, comprenant qu’il est temps de conquérir le territoire, de prendre position dans les lieux de gouvernement, d’éducation et d’économie », a déclaré au Centre Mondial d’Adoration le pasteur évangéliste Ronny Chaves Jr durant la campagne présidentielle au Costa Rica, durant laquelle un candidat évangéliste est passé au second tour en avril de cette année. Il est certain, il faut aussi le signaler, que Rousseff s’est alliée à eux, mais maintenant beaucoup de ces églises, comme l’Église Universelle, semblent « aller vers le tout venant » sans nécessité d’alliances pragmatiques avec la gauche.

De plus, les nouvelles extrêmes droites attirent une partie du vote des jeunes et fabriquent des leaders d’opinion avec une forte présence sur les réseaux sociaux. Ces mouvements se présentent même comme étant antiélitistes, même si –comme c’est le cas pour Bolsonaro – leur proposition économique est ultralibérale et soutenue avec enthousiasme, dans la dernière phase, par les marchés. Comme l’a signalé Martín Bergel, un récit très efficace a fait petit à petit son apparition, associant la gauche aux « privilégiés » de certains groupes, allant jusqu’à inclure les pauvres qui perçoivent des aides sociales, face au peuple qui, lui, « travaille réellement et ne touche rien ».

Ainsi, le progressisme continental fait face à une crise profonde – politique, intellectuelle et morale. La situation catastrophique vénézuélienne – difficile à traiter – est d’une grande aide pour les droites continentales. Sans parler du silence face à la répression parapolitique au Nicaragua. Dans ce contexte, le récent appel de Bernie Sanders à constituer une nouvelle Internationale progressiste –ayant comme axe principal le rejet de l’autoritarisme montant à travers le monde et la lutte contre les inégalités – semble aussi opportun que difficile à penser dans une Amérique latine où la majeure partie des gauches s’enthousiasme pour des figures comme Vladimir Poutine, Bachar el-Assad ou Xi Jinping, vus comme des contrepoids supposés à l’Empire.

À la différence des précédentes rencontres, quand les gauches constituaient des forces expansives dans la région, la dernière réunion du Forum de San Pablo à La Havane en juillet dernier a été marquée par des discours centrés sur la « résistance » et le retranchement. Le lieu choisi – La Havane – et la présence de figures historiques de l’aile la plus conservatrice du gouvernement cubain ont contribué à un repli idéologique dans un discours anti-impérialiste chargé de nostalgie envers la figure du défunt commandant Fidel Castro et ne laissant place à aucune analyse critique des expériences – et des reculs – de ces années. La défense fermée de Nicolás Maduro et de Daniel Ortega a été la conséquence logique de cette dérive. Mais récupérer des capacités expansives exige de sortir des zones de confort idéologiques et de l’auto victimisation.

Paraphrasant une expression française relative à sa propre extrême droite, Bolsonaro a réussi à se « dédiaboliser ». Et en cas de victoire au ballotage, il ne sera pas le seul au monde. Dans le même temps, personne dans la région – au moyen de régressions intégratrices – ne sera capable de lui poser des limites. Un triomphe de l’ex-capitaine serait l’une des plus grandes régressions démocratiques depuis les dictatures militaires des années 1970, sans que nous puissions aujourd’hui en anticiper les conséquences. L’image d’un votant qui s’est filmé en train de presser les boutons de l’urne électronique avec le canon d’un revolver – votant clairement en faveur de Bolsonaro – a été l’une des cartes postales d’une journée qui ne présage rien de bon ni pour le Brésil ni pour l’Amérique latine.

Voir l’article original en espagnol sur le site de Nueva Sociedad

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