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Dossier Méditerranée : des alternatives citoyennes pour défendre les libertés

L’Italie entre rêve et cauchemar européen

, par Le Ravi , RICCIARDI Silvia

73 000 nouveaux réfugiés sont arrivés en 2017 dans la péninsule italienne. Face à ce flux permanent, le pays est à la fois champion de l’exploitation des migrants et celui de l’invention de bonnes pratiques pour les accueillir.

Dessin de Jimo / Le Ravi

Je m’appelle Ousmane Diallo, Sénégalais. J’ai échappé aux contrôles de la gendarmerie à Vintimille à la frontière franco-italienne. Les citoyens de la vallée m’ont aidé à traverser la Roya, fleuve côtier, et à choisir mon destin. Désormais Marseillais, chaque fois que je suis sur le Vieux Port je frissonne. La Méditerranée a failli m’avaler ! Ils sourient à quoi, ces Européens sous l’ombrière du quai de la Fraternité ? Et qu’est-ce que cette fraternité par intermittence ? Un bateau prend le large avec DJ set et apéro au coucher de soleil en direction des calanques. Rien à voir avec l’embarcation précaire qui m’a amené en Sicile. Il ressemble plus aux navires humanitaires que le vice-président de la Chambre des députés italiens a qualifié de « taxis de la Méditerranée ». Luigi Di Maio accusait ainsi les ONG qui nous sauvent des naufrages de favoriser les trafiquants d’êtres humains. Il faut le dire : c’est un pays bizarre, l’Italie. Autant ouvert et généreux que méprisable avec nous qui venons de loin.

Fin de la fiction. Ousmane Diallo aurait eu 30 ans en 2017. Il venait du Sénégal et son rêve c’était l’Europe. Mais il n’est jamais arrivé à Marseille. Son voyage s’est terminé à Campobello di Mazara. Il est mort à 26 ans, loin de sa famille, à l’étranger, dans un petit village de Sicile. Un dimanche matin d’automne il a allumé une bougie dans une chaumière abandonnée, à côté d’un campement improvisé – pas de toilettes, d’eau, d’électricité – là où avec 600 autres travailleurs saisonniers migrants, il se trouvait pour la cueillette des olives. Une bouteille de gaz a explosé et son corps est devenu une torche humaine. Ainsi en a voulu le sort, bien aidé par l’indifférence des hommes. C’était le 20 octobre 2013.
La boîte de Pandore de l’exploitation des migrants dans les campagnes siciliennes a été ouverte. « Gardés aux marges de la société et payés par cagette entre 3 et 4 euros, ils se déplacent selon les produits de saison du nord au sud de l’Italie. Depuis 15 ans ils arrivent à Campobello di Mazara pour la saison des olives et, entre octobre et décembre, ils se débrouillent dans la misère, ignorés par la collectivité », raconte l’activiste Salvatore Inguì de l’ONG antimafia Libera à Trapani (Sicile occidentale). Après la mort d’Ousmane, le « grand réseau de la solidarité » s’est réveillé et a poussé les institutions à agir. Les années suivantes, un campement sécurisé avec les services de base a été mis en place grâce aux activistes de plusieurs associations et les investissements de l’administration. Le lieu est aussi symbolique : une ex huilerie confisquée par l’Etat à la mafia.

Esclavage des saisonniers

« Nous avons commencé une réflexion sur les travailleurs migrants saisonniers exploités, en démontrant qu’une amélioration de leurs conditions est possible avec des moyens simples, accessibles, mais aussi qu’ils ne sont pas dangereux », poursuit Inguì. En 2015, les migrants qui arrivent au nouveau campement nommé « Ciao, Ousmane », sont 700, et la situation gérable. Mais Alberto Biondo, militant de l’association de monitorage Borderline Sicilia, décrit une année 2016 catastrophique : « Par l’effet du bouche-à-oreille, ce sont presque 1 400 migrants, avec ou sans papiers, qui se sont présentés au village pour une saison difficile. » Une récolte moindre donc moins de travail et une guerre entre pauvres déclenchée par le système de négociation directe des propriétaires, qui choisissent quotidiennement leur main-d’œuvre, souvent sans contrat, payée entre 20 et 30 euros pour une journée de 10 à 12 heures de travail.
« Les plus lents et moins efficaces restent au campement, raconte Alberto Biondo. Il s’agit d’un système d’exploitation légalisé qu’on trouve aussi à Marsala et Agrigento (Sicile occidentale) où les migrants bougent d’un terrain agricole à l’autre pour la saison des melons, du raisin et des tomates. C’est un état d’urgence permanent voulu par la politique, qui garde et maintient cette situation sans fournir des réponses structurelles et qui contribue à créer une forme d’esclavage des invisibles. Notamment les milliers de migrants sans documents. » Cela semble être confirmé par les mesures prises en vue de la saison de récolte 2017 à Campobello. « Face au silence des institutions après la détérioration du campement en 2016, nous constatons qu’actuellement une alternative n’a pas encore été mise en place », déplore encore Alberto Biondo. Mais les olives seront bientôt mûres.

Une société civile solidaire et engagée dépasse souvent les politiques, qui jouent plutôt la mise en scène d’En attendant Godot. Pourtant, des bonnes pratiques restent possibles, notamment grâce à la rencontre entre le secteur public et le « troisième secteur », rassemblant associations, fondations, ONG, et organisations religieuses. Pays d’accueil de cinq millions d’étrangers qui y résident de manière stable (soit 8,30 % de la population globale), le parcours de l’arrivée à l’autonomie en Italie n’est pas qu’un système fait de campements et d’exploitations, de centres surpeuplés et d’expulsions de clandestins.

Des solidarités actives

Maria Cristina Galizia, opératrice spécialisée dans l’accueil, suit les demandeurs d’asile et de protection internationale dans un Centre d’accueil de Bergame : « Pendant leur séjour ici, de leur débarquement à Lampedusa à l’obtention ou au refus du statut de réfugié, les procédures peuvent prendre jusqu’à 3 années. Ces limbes n’aident pas à les motiver. Ils peuvent apprendre l’italien et faire du bénévolat mais la perspective d’un vrai boulot dans cette première phase est limitée et leur projet de vie est coincé jusqu’à la décision prise par les Commissions territoriales et les différents degrés de juridiction. » Une fois reconnus comme réfugiés politiques, le Sprar, Système de protection pour demandeurs d’asile et réfugiés, s’occupe de formation, d’accompagnement, d’insertion économique et sociale des éligibles à ce programme, soit 25 743 « chanceux » bénéficiaires sur un total de 180 000 migrants.

« Ça reste toujours difficile de convaincre les collectivités territoriales de collaborer. Les préfets finissent souvent par imposer les réfugiés aux municipalités », explique Oliviero Forti, responsable immigration de Caritas Italie. Modèle basé sur des projets territoriaux de micro-accueil, l’idée du Sprar est au contraire de rendre la réception participative et de la disséminer sur le territoire, en proposant un accueil qui va au-delà de la simple distribution d’hébergement et de nourriture, à travers la création de parcours individuels et l’interaction entre les habitants et les nouveaux arrivants. Les collectivités territoriales, sur une base volontaire, peuvent accéder à ce système de gouvernance multi-niveaux, où les acteurs du « troisième secteur » gèrent matériellement l’accueil.

Actuellement, on compte 638 projets éparpillés du nord au sud en plus des 1 000 projets municipaux. Le projet Vesta, développé par la municipalité de Bologne et la coopérative sociale Camelot, a été conçu pour permettre aux familles ou simplement aux citoyens italiens d’accueillir les migrants à la maison. Lancé en avril 2016, 40 foyers ont été sélectionnés parmi les 105 candidats. Citoyens et migrants ont été formés à une expérience qui vise à l’autonomie à travers le partage des réseaux relationnels des familles et la formation à l’emploi. En juin 2017, 25 familles ont déjà ouvert les portes de leur maison à des jeunes réfugiés en provenance d’Afghanistan, du Bénin, du Burkina Faso, de Gambie, du Ghana, du Mali, de Guinée Conakry, du Nigéria, du Pakistan et, bien sûr, du Sénégal, comme Ousmane.

Le grand bluff de la relocalisation

En 2017, les données de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, le UNHCR, montrent 72 834 nouvelles arrivées du côté italien de la Méditerranée (sur un total de 85 312). Le flux de migrants ne pouvant être arrêté, la solidarité de l’Union européenne reste un catalogue de bonnes intentions : des 160 000 réfugiés qu’elle avait prévu de relocaliser depuis l’Italie et la Grèce en septembre 2015, seulement 21 000 ont pu effectivement bénéficier du mécanisme, dont 7 000 en Italie. Quant aux autres ? Le commissaire européen à l’immigration, Dimitris Avramopoulos s’est dit prêt à lancer les procédures d’infraction et sanctionner les pays qui ne participent pas à l’accueil de réfugiés. Hongrie et Pologne n’ont encore relocalisé aucun demandeur d’asile, l’Autriche en a accueilli 50. L’engagement de la France à en accueillir 30 000 s’est pour l’instant concrétisé par 3 400 accueillis. Chaque pays essaye de les renvoyer à son voisin, dans une sorte de syndrome Nimby (« Not In My Back Yard » – Pas dans mon jardin) des êtres humains...

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