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L’Amérique latine gaspille sa rente pétrolière et minière dans un système d’assistance clientéliste

Plateforme de Politique Energétique

, par EcoPortal

 

Ce texte, publié originellement en espagnol par Ecoportal, a été traduit par Marie Uteau, traductrice bénévole pour rinoceros.

 

Assez de rhétorique sur le « bien vivre », il est temps que les peuples décident de la manière d’investir les revenus des pays à « ADN extractiviste », exhorte le IIe Forum du Réseau latino-américain sur les industries extractives.

L’Équateur et la Bolivie sont nés en tant que Républiques libres et indépendantes au XIXe siècle ; ils se sont déclarés États nationaux et souverains au XXe siècle, et, en ce début de XXIe siècle, se refondent comme des États plurinationaux pro-socialistes. Pourtant, jusqu’à ce jour, ces pays sont intégrés dans le marché mondial comme simples fournisseurs de ressources naturelles, aussi soumis et dépendants que les semi-colonies d’il y a deux siècles. C’est l’analyse dressée, fin août à La Paz, par des chercheurs et des experts de sept pays lors du IIe Forum du Réseau latino-américain sur les industries extractives.

« Nos pays ont un ADN ‘extractiviste’, ils se sont habitués à vivre des richesses de la nature, à exporter des matières premières et à jouer le rôle de perdants dans le commerce international. », explique Alberto Acosta (ex-président de l’Assemblée constituante d’Équateur) aux délégués d’organisations de Bolivie, Pérou, Brésil, Mexique, Colombie, Chili et Équateur venus participer au IIe Forum régional hébergé par la Plateforme énergétique de Bolivie.

Acosta ajoute que « les gouvernements d’Evo Morales et de Rafael Correa écrivent et parlent beaucoup du ‘bien-vivre’ et d’une relation harmonieuse avec la nature. Néanmoins, tous leurs programmes de développement et de croissance économique reposent sur un ‘néo-extractivisme’ des ressources naturelles non renouvelables, entraînant des dégâts environnementaux chaque fois plus sérieux ».

Les entreprises pétrolières des États plurinationaux d’Équateur et de Bolivie agissent « avec une logique similaire aux multinationales, particulièrement dans leurs relations avec les populations indigènes ». De plus, les présidents Morales et Correa parient eux aussi une nouvelle fois sur un développementisme basé sur l’exportation de matières premières, un modèle paupérisant qui a échoué historiquement.

Ce qui est le plus préoccupant est le gaspillage irresponsable de la rente minière et pétrolière pour le financement d’une espèce d’un système clientéliste d’assistance, observe Acosta.

« Il n’existe pas de discussion sérieuse et profonde dans nos pays sur ce que nous souhaitons faire avec la rente pétrolière…Ces dernières années, l’argent n’a pas contribué à combler les écarts de développement ni à améliorer l’égalité ; il a été utilisé pour les dépenses courantes et le financement de la bureaucratie », critique l’experte mexicaine Rocio Moreno.

Les gouvernements d’Amérique Latine donnent l’impression d’utiliser les recettes de l’exploitation des ressources naturelles pour distraire la population, en retardant, voire en éludant, les grandes réformes en suspens dans les secteurs fondamentaux de l’économie.

La mauvaise utilisation de la rente minière et pétrolière

En Amérique latine, il existe des formes très hétérogènes de redistribution des rentes pétrolières et minières. Mais l’utilisation de ces ressources n’a pas permis de combler le fossé des inégalités et le retard existants ni d’impulser un développement socioéconomique dans aucun pays de la région, signale l’expert colombien Fabio Velasquez.

« Beaucoup de pétrole a été exploité et nous avons reçu beaucoup d’argent et des crédits importants, pour un maigre résultat : pas de développement, une pauvreté massive ; sans oublier les impacts environnementaux alarmants, comme la pollution atmosphérique, la déforestation massive, les problèmes de santé et les maladies. », souligne Alberto Acosta.

Décrire les graves impacts sociaux et environnementaux de la seule exploitation d’hydrocarbures dans l’Amazonie latino-américaine nécessiterait plusieurs livres. Citons, par exemple, les dégâts environnementaux alarmants provoqués en Équateur par Texaco, qui lègue une dette écologique d’au moins 26 milliards de dollars ; ou l’augmentation de la pollution dans plusieurs régions productrices de Bolivie.

Les dégâts sociaux de l’extraction à outrance sont encore plus graves dans les zones productrices. Celles-ci restent soumises à l’extrême pauvreté, étant donné que les multinationales s’approprient la rente pétrolière ; pendant la longue nuit néolibérale, ces multinationales empochaient plus de 80% des bénéfices.

« Au Pérou, la part de l’État dans les revenus générés par les industries extractives a été insuffisante, particulièrement dans le secteur minier. La crise de 2008 affecta les profits et la part qui en revenait à l’État. Par la suite, les entreprises ont empoché la majorité des profits extraordinaires permis par les prix élevés ; enfin, en 2009 les chiffres officiels révèlent que la part des revenus allant à l’Etat s’élevait à peine à 11% », assure l’expert péruvien Epifanio Baca.

Velasquez considère que le « boom » pétrolier et minier, résultant des prix élevés sur le marché international, n’a pas été mis à profit pour surmonter la pauvreté régionale ni pour ouvrir les voies du développement. Il ajoute que « rien n’indique que les fossés sociaux, de genre, ethniques, territoriaux, sont en train de disparaître, ni que la pauvreté et l’inégalité vont diminuant. »

« En Bolivie, le programme énergétique du gouvernement met l’accent sur l’exportation du gaz et du pétrole de manière excessive et dangereuse. Cette politique s’explique par une recherche frénétique de nouveaux revenus afin d’honorer ses obligations internes, tels les subventions aux carburants, les avantages sociaux et l’investissement public dans les régions. » signalent Julio Linares, spécialiste du Centre d’études pour le développement du travail et de l’agriculture (CEDLA), et l’expert Juan Carlos Guzman.

Linares et Guzman s’accordent pour dire que le gouvernement d’Evo Morales se met en quatre afin de transformer le pays en « centre exportateur d’énergie de la région » ; mais qu’il prête une trop faible attention au marché interne, important toujours plus de carburant, perdant ainsi en autonomie énergétique et restant loin de concrétiser l’industrialisation visée des hydrocarbures.

La manière dont l’État bolivien investit les revenus générés par les activités extractives a un caractère politique, conjoncturel, reposant sur une vision à court terme. La recherche croissante de rente ne permet pas d’asseoir les bases d’un développement productif solide, ni de surmonter l’extrême dépendance envers les matières premières non renouvelables, observe Guzman.

Le problème le plus grave en Bolivie est l’extrême dépendance envers les revenus tirés des activités extractives, ce qui génère une inquiétante volatilité des revenus fiscaux, de forts déséquilibres financiers régionaux et une dangereuse inertie fiscale, assure le spécialiste Linares.

D’après lui, « l’instabilité du prix international du pétrole conduit à de fortes variations des revenus issus des hydrocarbures…Une éventuelle chute de ces revenus affecterait la gestion publique, principalement à l’échelle régionale. » De plus, l’extrême dépendance envers les ressources distribuées depuis le gouvernement central n’encourage pas les régions autonomes à rechercher leurs ressources propres.

Comme si cela ne suffisait pas, les régions espèrent de plus en plus obtenir le contrôle des activités extractives, comme le lithium à Potosi ou le fer à Puerto Suarez. Leurs aspirations vont à l’encontre des intérêts des régions « non productrices », ce qui constitue une source de conflits potentiels quant à la répartition des richesses.

Le chemin vers le « post-extractivisme »

Les Constitutions politiques des États plurinationaux de Bolivie et d’Équateur préconisent des économies « post-extractivistes », mais les secteurs politiques néo-développementistes, qui doutent de l’existence d’alternatives « réelles » à l’exploitation des ressources naturelles, sont encore très puissants et influents.

Acosta reconnaît que « nous ne sortirons pas de l’extractivisme du jour au lendemain », parce qu’on ne peut pas « fermer tous les champs pétroliers ». Cependant, il appelle à combattre l’idée fausse qu’il serait impossible d’initier une transition plurielle vers une économie « post-extractiviste ».

Il explique que le « post-extractiviste » n’est pas refuser l’exploitation des ressources naturelles. Il s’agit en réalité d’établir des limites biophysiques à cette exploitation, parvenir au développement durable, éliminer la pauvreté et son origine, l’opulence, et enfin, avancer vers une économie post-pétrolière.

« Le pétrole est en train de s’épuiser, et, étant donné la croissance des taux de consommation, nous ne pourrons continuer à être des pays exportateurs de pétrole. », argumente-il. Le changement climatique et le Pic de Hubbert démontrent qu’il n’est pas possible de continuer à extraire les combustibles fossiles à la vitesse actuelle. Il est également nécessaire d’abandonner l’exploitation des hydrocarbures, particulièrement dans les écosystèmes fragiles comme le Yasuni, le Delta du Niger, certains territoires amazoniens comme le Madidi en Bolivie, ou le Parc national du Lac du Tigre au Guatemala.

« Dans ce contexte, il faut tenir compte de l’initiative Yasuni-ITT, qui ouvre la porte à la construction d’une économie post-pétrolière et ‘post-extractiviste’, dépendant des lois de fonctionnement des écosystèmes. » commente Acosta.

L’économiste équatorien propose d’entreprendre différentes réformes étatiques qui « permettraient d’organiser le monde de manière différente » et de profiter des sources d’énergie et de financements alternatives à l’industrie « extractiviste ». Par exemple, l’hydroélectricité permettrait « d’économiser plus de 2,6 milliards de dollars » en Équateur.

En outre, il suggère de modifier substantiellement le système des subventions en vigueur en Équateur pour « surmonter les aberrations du secteur énergétique » comme par exemple les subventions au gaz domestique, qui atteignent 600 millions de dollars et qui « bénéficient seulement à hauteur de 20% aux plus pauvres, les 80% restants allant aux grands groupes du pouvoir »

Le débat sur le mécanisme le plus adéquat pour améliorer les revenus a été central dans l’agenda du IIe Forum des industries extractives et, presque tous les intervenants proposèrent une modification du système fiscal qui actuellement sanctionne les populations aux faibles revenus. « Ceux qui possèdent et gagnent le plus contribuent proportionnellement moins en matière d’impôts. », note Julio Linares.

Il faudrait lancer une réforme pour élever la pression fiscale de l’Équateur, qui s’élève à 13%, jusqu’aux niveaux des autres pays de la région, comme la Bolivie (20%), le Chili (25%), ou même l’Europe (40%). Acosta propose aussi « d’augmenter l’impôt sur le revenu des plus riches et l’impôt sur les successions ». « Cela peut être un mécanisme fiscal, un impôt sur les profits extraordinaires ou les paiements généralisés des royalties », ajoute Baca.

Les intervenants de ce IIe Forum s’accordent sur le fait que la construction d’une nouvelle économie post-capitaliste ne dépend pas seulement de réformes fiscales ou du développement d’énergies alternatives, mais aussi, fondamentalement, de la participation citoyenne à la gestion des revenus croissants d’origine pétrolière et minière des États.

C’est pour cela qu’il est essentiel et urgent que les peuples de la région développent des mécanismes de contrôle social effectif et s’opposent aux décisions unilatérales et improvisées de leurs gouvernements.

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