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Italie : élections politiques, racisme d’État et post-fascismes

, par FILONI Chiara

Graffiti satirique paru sur les murs de Rome après les élections politiques du 4 mars 2018-CC Twitter

Beaucoup d’encre a coulé à propos des élections italiennes du 4 mars dernier et sur la crise institutionnelle qui s’en est suivi. La peur de l’avancée populiste [1] (contre le contrôle non démocratique par les institutions de l’Union européenne, dont les fondamentaux sont rarement interrogés), du fascisme, voire de formes proches du nazisme se retrouve en premières pages de la plupart de journaux internationaux.

Mais la situation n’a pas changé du jour au lendemain. La crise institutionnelle, mais aussi la crise politique et culturelle que traverse l’Italie (comme d’autres pays européens) ne vient pas de nulle part mais est le résultat d’une démission de longue date de partis soi-disant « de gauche » qui aujourd’hui jouent aux antifascistes et aux défenseurs de droits humains après avoir fait le jeu de la droite pendant des années.

L’issue des élections politiques

Sans vouloir passer à nouveau en revue toutes les phases de la crise institutionnelle survenue après les élections politique du 4 mars [2], précisons les étapes cruciales dans la formation du gouvernement : les deux partis politiques ayant obtenu la majorité des votes sans pour autant arriver aux 40% nécessaires à la formation d’un gouvernement -soit le Mouvement 5 étoiles avec 32,68% et la Ligue avec 17,37% adversaires en campagne électorale- étaient les favoris pour former un gouvernement. Les deux partis politiques décident finalement de s’allier à cette fin. Il restait à préciser qui devait prendre la charge de premier ministre et la composition du gouvernement.

Après plusieurs séances de négociations avec le Président de la République, Sergio Mattarella, les deux partis majoritaires convergent sur un programme commun et une liste de ministres parmi lesquels apparaît Paolo Savona au poste de ministre de l’Économie et des Finances.

La désignation de Savona relance la crise et l’impasse politique qui avait déjà duré quasi deux mois. En effet, Savona est un économiste aux positions assez hétérodoxes, puisque dès 2015 il plaide pour une sortie progressive de la zone euro dans le but de regagner la souveraineté monétaire et de répudier les contraintes imposées par le Pacte de Stabilité et de Croissance, sans pour autant pointer la responsabilité des banques dans la crise financière (malgré sa proposition de revenir au Glass Steagal Act) et ni mettre en cause le paiement de la dette illégitime (une réduction du stock serait pourtant prévue) [3].

Le Président de la République (qui avait joué – comme prévu par la Constitution – un rôle important dans les négociations pour la formation d’un gouvernement) met son veto à la nomination du ministre de l’économie en déclarant : « J’avais demandé un représentant politique respecté dont la ligne politique devait être cohérente avec le programme du gouvernement et pas un partisan d’une ligne politique anti euro » [4]. Et tandis que les constitutionnalistes italiens débattent de la constitutionnalité de l’intervention du Président [5], par sa décision Mattarella envoie un message clair : la conformité aux Traités européens prime sur ce qui est décidé par les partis politiques au pouvoir.

La réaction de l’Union européenne a été tout aussi immédiate ; le Commissaire au bilan et à la programmation financière, Günther Oettinger, déclare : «  Les marchés vont apprendre à l’Italie à bien voter » [6].

La réaction des marchés financières ne se fait pas attendre non plus : le spread monte au-dessus de 300 points et redescend jusqu’à 250 après l’annonce [7] - le 29 mai - de la nomination au poste de premier ministre de Carlo Cottarelli, un homme connu par son intransigeance dans des précédents gouvernements techniques, surnommé monsieur ciseaux pour sa politique d’austérité à tout prix, ancien directeur exécutif du FMI. Un homme des institutions qui n’allait pas être source de problème par rapport à l’Union européenne.

Quelques jours plus tard, pourtant, Cottarelli démissionne, probablement à cause des mécontentements dans les rangs du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue suscités par sa nomination par le haut et complètement inattendue.

Le match des élections politiques en Italie se conclut après 88 jours de crise institutionnelle avec le remplacement de Carlo Cottarelli par Giuseppe Conte au poste de premier ministre (son nom avait déjà été proposé en même temps que celui de Savona) : il s’agit d’un technocrate, cette fois proche du mouvement 5 étoiles, qui devait guider le gouvernement « du changement » mené par la mouvement 5 étoiles et La Ligue.

Pour calmer les mécontentements, Savona se retrouve quand même au gouvernement, en charge des affaires européennes.

L’affaire Paolo Savona donne une idée de la pression exercée par l’élite économique et financière et par l’Union européenne. Comme expliqué plus haut, on ne parle pas d’un populiste anti-establishment, mais d’un professeur d’économie, critique du néo-libéralisme à tout prix et proche du keynésianisme. Il a été directeur de la Banque d’Italie puis de Confindustria (Confederazione generale dell’industria italiana), la principale organisation des patrons en Italie. Au lendemain du « non » par le Président Mattarella, il est même parvenu à déclarer (ou à se laisser convaincre de déclarer) : « j’accepte le poste que si on reste en Europe » [8]. Les pressions étaient évidentes.

La rhétorique du changement

Les deux partis au pouvoir ont signé un contrat sous le nom de contrat pour le gouvernement du changement. Mais ce contrat n’augure d’aucun changement, malgré le fait que les deux partis politiques – par delà les différences - se sont toujours présentés comme alternatifs au pouvoir dominant et opposé à la corruption institutionnelle généralisée [9].

Sur le plan économique, on observe déjà une forte continuité, voire un durcissement des politiques « classistes » de gouvernements précédents :

- D’abord ce contrat prévoit la mise en œuvre de la Flat tax , une réforme voulue par l’alliance de droite (et donc poussée par la Ligue au pouvoir) prévoyant la destruction de la progressivité dans le système fiscal. Deux taux d’imposition sont prévus : un de 15% pour les revenus inférieurs à 80000 euros et 20% pour tous les autres avec des gros avantages pour les couches les plus riches. Une déduction de 3000 euros sera également envisagée pour les familles.

Or, il faut savoir que non seulement cette proposition est contre-productive en termes économiques puisque cela déprimera la demande et la croissance économique (et fera donc augmenter la dette) : les couches moins favorisées consacrent en effet une plus grande proportion de leur revenu à la consommation par rapport aux couches plus riches (qui investissent leur épargne dans des activités financières non productives). Elle est aussi contraire à la Constitution italienne (qui impose le principe de progressivité dans la taxation), en plus d’être profondément injuste du point de vue social.

- Dans le contrat, il est également question de revoir la réforme « Fornero » [10] sur les pensions mais depuis la formation du gouvernement la proposition acomme par hasard disparu du débat public.

- Le contrat mentionne l’abolition de la loi travail, le jobs act [11] que les deux partis politiques avaient promis de démanteler lorsqu’ils étaient en campagne. Non seulement la loi n’est pas abolie mais elle est confirmée par des décisions qui ne font que noyer le poisson : l’article 18 contre les licenciements sans juste cause n’a pas été réintroduit dans la législation. Les dédommagements pour les travailleurs/euses licencié-e-s sont prolongés de 36 mois (au lieu de 24) mais seulement lorsque 12 ans d’ancienneté ont été atteints. En ce qui concerne le CDD [12] rien ne change fondamentalement non plus : ces derniers pourront être prorogés un maximum de 4 fois avec une durée maximale qui passe de 36 mois à 24 mois [13].

- Le Mouvement 5 étoiles a fait campagne sur un prétendu « revenu de citoyenneté », une mesure comparable au RSA français et à l’allocation de chômage en Belgique (qui n’existe pas encore en Italie, pas plus que le salaire minimum). Deux problèmes principaux sont liés à cette proposition : 1. Le revenu (soit 780 euros par mois) serait accordé pour une durée maximale de deux ans et s’interrompt lorsque la personne refuse une troisième proposition de travail. De plus, loin d’être une mesure universelle (rappelons que seulement les « citoyen-ne-s italien-ne-s » peuvent y accéder) et inconditionnelle, le gouvernement y a ajouté une autre condition : l’obligation de fournir 8 heures de travail gratuit par semaine ! 2. Le deuxième problème est lié au coût (estimé entre 14 et 28 milliards d’euros) de cette proposition de loi (qui a été préparée par le Mouvement 5 étoiles mais qui n’a pas encore été discutée au Parlement) : l’équilibre budgétaire imposé par l’UE déjà très coûteux (à peu près 50 milliards d’économie par an) associé à des réformes classistes et injustes comme celle de la flat tax va très probablement empêcher ce projet, qui malgré toutes les limites décrites au point 1, va dans le bon sens.

- La politique du gouvernement italien la plus débattue, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, est sûrement la politique migratoire. Les refoulements de bateaux de migrants ne peuvent plus se compter, ainsi que les morts en Méditerranée, conséquences d’un racisme d’État injustifiable et d’une inhumanité inacceptable.

Ce que les médias internationaux ne disent pas, par contre, c’est que cette ligne de conduite est une constante de la politique italienne depuis 20 ans même si ce n’est qu’aujourd’hui qu’elle s’exprime de manière tout à fait décomplexée en appelant ouvertement à la chasse aux migrant-e-s et au recensement des Roms. Ce que les médias ne disent pas, c’est que les gouvernements soi-disant de gauche ont appliqué les mêmes politiques racistes et inhumaines vis-à-vis de migrant-e-s. Le précédent gouvernement, celui de Renzi via son ministre de l’Intérieur Minniti a passé une des pires lois contre l’immigration : construction de 20 CIE (centres pour l’identification et l’expulsion des migrant-e-s) [14], impossibilité pour les demandeurs-euses de faire recours à la Cour d’appel pour les demandes d’asile politique, un memorandum avec la Libye pour des renvois réguliers de migrant-e-s dans des camps en Libye. Tout comme Salvini, le ministre Minniti a voulu fermer les ports italiens à l’arrivée des bateaux et c’est seulement grâce à l’intervention d’autres députés qu’il n’a pas pu finaliser son projet. Enfin, ce que les médias ne disent pas, c’est qu’à Rome comme dans d’autres villes, le centre gauche comme le mouvement 5 étoiles ont chassé les campements de Roms à plusieurs reprises [15]. Il est inacceptable de voir ces mêmes député-e-s de centre-gauche aujourd’hui jouer au jeu de l’antiracisme et de l’antifascisme en opposition à ce gouvernement de droite alors que jusqu’à il y a quelques mois ils nous frappaient à coups de matraque dans les manifestations, appliquaient les pires politiques d’austérité et renvoyaient les migrant-e-s en Libye en les abandonnant à un sort de tortures, viols et mort.

Beaucoup s’étonnent de la confusion du peuple italien et du racisme répandu, mais très peu se demandent si la crise de la gauche (sa dépendance envers l’idéologie néolibérale associée à l’affaiblissement du mouvement ouvrier et de ses organisations) a à voir avec tout cela et d’une façon plus générale quelles sont les causes profondes qui font prospérer ces sentiments.

La « Ligue de Salvini », un nouveau fascisme ?

Comparer la politique migratoire du centre gauche avec celle de la droite ne veut pas dire ignorer le danger représenté par la Ligue et les nouveaux mouvements fascistes qui se nourrissent des peurs liées à l’instabilité et à la précarité que provoque la crise économique.

Pour beaucoup le danger du fascisme en Italie est incarné par le populisme xénophobe de la Ligue de Salvini. La Ligue a certainement des traits fascistes, mais il convient d’analyser correctement les phénomènes si nous voulons les combattre et trouver de bonnes réponses à la crise. La Ligue de Salvini est un mouvement d’extrême droite, populiste et libéral qui, de séparatiste est devenu farouchement nationaliste. La haine propagée envers les migrant-e-s et le racisme sur lequel ce parti a construit sa propagande ont pu dégénérer en justification d’épisodes violents et de facture fasciste (comme le récent épisode de Macerata [16]) ou dans la collaboration occasionnelle avec l’un ou l’autre parti fasciste lors de certaines manifestations ou campagnes anti-migrant-e-s. En Italie, la revendication de l’héritage de Mussolini est portée par d’autres mouvements comme Forza Nuova, Casapound et Fratelli d’Italia, également candidats aux dernières élections.

A nouveau, il ne s’agit pas de minimiser ce phénomène mais d’appeler les choses par leur nom : le discours de la Ligue est très dangereux et laissera des traces importantes dans la perception politique de la population de la péninsule, mais ce serait une erreur de crier à la renaissance du Fascisme à propos de ce mouvement politique.

La priorité donnée au peuple « padano » (du Nord) dans les années 1990 et 2000, qui devait se détacher de la population du Sud paresseuse et trop dépendante du financement public, a laissé la place à la primauté des Italien-ne-s, du Sud et du Nord confondus cette fois-ci, sur les migrant-e-s. Cela démontre comme la Ligue ne cherche pas vraiment à se construire une idéologie cohérente ; elle agit comme un parti-entreprise dont la finalité est de placer ses dirigeants dans tous les endroits stratégiques de l’État, de l’économie et de la société. La Ligue de Matteo Salvini (comme la Ligue du Nord auparavant) exclut également tout projet de transformation radicale de l’homme et la construction sur base idéologique de l’« homme nouveau » ainsi que tout corporatisme ou expérience économique autarcique comme envisagés par le Nazisme [17], ceci bien qu’il ne faille pas minimiser son caractère autoritaire. Selon Pietro Piro, l’élément essentiel du leghismo [18] est en effet l’opportunisme politique : le racisme, la xénophobie, l’homophobie sont intrinsèquement liés à son caractère autoritaire et opportuniste.

Conclusions

L’alliance entre le Mouvement 5 étoiles et la Ligue de Salvini ainsi que les premiers pas de ce gouvernement sont caractéristiques de notre époque.

La dénonciation des politiques d’austérité ainsi que la sortie de l’euro revendiqués par ces deux partis politiques en campagne électorale mais vite retirés de l’agenda politique montre d’un côté la puissance de l’Union européenne et la soumission à l’idéologie néolibérale et de l’autre l’absence de revendications claires et fortes de la part de ces deux partis politiques (quand le Mouvement 5 étoiles se définit comme « ni de gauche ni de droite », cela lui permet d’être très flexible !).

Les réformes annoncées par le gouvernement (comme la Flat tax en matière fiscale), avec un net caractère de « classe », et les omissions et les incertitudes vis-à-vis de propositions plus progressistes en matière économique (proposées par le mouvement 5 étoiles) confirment ce postulat.

D’autre part la politique envers les migrant-e-s soutenue par la Ligue et appuyée sans hésitation par le Mouvement 5 étoiles institutionnalise et encourage le racisme, la xénophobie et les épisodes de violence quotidienne envers les migrant-e-s.

Le manque de réponse de la gauche vis-à-vis de la crise économique du capitalisme que l’on est en train de vivre et la précarité dans laquelle la plupart des gens vivent expliquent en bonne partie la naissance du Mouvement 5 étoiles et le développement des mouvements réactionnaires. Les « démocrates » ou les « socialistes » d’Europe appliquent partout des politiques xénophobes et austéritaires similaires à celle de la droite : Minniti en Italie, Hollande et Macron en France, Rajoy en Espagne, autant de forces libérales qui intègrent dans leur programme des idées d’extrême-droite tout en se prétendant représenter une alternative. Plus qu’un retour au Fascisme, ce qui est à craindre, c’est donc ce nivellement à l’extrême droite de tous les partis politiques.

Autrement dit, le danger en ce moment n’est pas uniquement représenté par la Ligue de Salvini (qui gagne de plus en plus en popularité, sans doute) mais plutôt par la mobilisation réactionnaire présente dans toutes les couches de la société et alimentée par la crise du néolibéralisme à laquelle seulement les mouvements d’extrême droite semblent donner des réponses.

Partout on entend dire « On ne peut accueillir toute la misère du monde » alors que les Instituts de statistique démontrent que les migrant-e-s ont repeuplé les régions du Sud abandonnées par les jeunes Italien-ne-s à la recherche d’un travail plus qualifié et ont apporté une bouffée d’oxygène à un pays asphyxié par la crise économique. Ces migrant-e-s sont souvent employé-e-s dans le secteur agricole caractérisé par une exploitation constante, des conditions de vie inhumaine et souvent géré par les organisations mafieuses.

Ces mouvements populistes, les seuls qui parlent aux classes populaires, ont su les élever contre l’élite économique-financière pour au final les trahir en appliquant les pires solutions nationalistes et réactionnaires comme la Flat tax, l’expulsion de migrant-e-s, et à finalement se plier aux exigences de l’Union européenne auxquelles ils s’étaient un temps opposés.

L’auteure remercie Christine Pagnoulle pour sa relecture.

Voir l’article original sur le site de CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes

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