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Dossier La Méditerranée poussée à se mettre au vert, pollutions et solutions

Industries d’hier et d’aujourd’hui, contamination à haut risque en Méditerranée

, par 15-38 Méditerranée , BOURGON Hélène

De la France au Liban en passant par la Tunisie, l’ère industrielle n’a pas épargné la mare nostrum (mer Méditerranée en latin, « notre mer »). Qui dit industries, dit rejets, dans les cours d’eau mais aussi dans l’atmosphère, in fine toutes ces contaminations se retrouvent dans la mer mettant constamment à l’épreuve la biodiversité et les écosystèmes marins.

Port industriel depuis la plage de Piémanson-Arles ©Matthieu Duperrex

Si nous, citoyens d’aujourd’hui, acteurs de la consommation de masse et donc de l’industrie de masse, sommes responsables de différentes formes de contaminations et de leurs conséquences sur l’environnement, nos aînés étaient également peu regardants de l’impact écologique généré par leurs activités industrielles sur les écosystèmes terrestre et marin.

Malgré les efforts en cours, les pollutions du passé persistent dans l’environnement auxquelles s’ajoutent les plus récentes, polluants émergents, pollutions sonores, pollutions lumineuses, introduction de nouvelles espèces, etc.

« Le drame de l’activité industrielle c’est qu’elle laisse des traces pour des décennies »

En se baladant dans les calanques de Marseille, haut lieu du tourisme et des activités de la mer, devenu parc national protégé depuis 2012, il est possible de croiser d’anciennes cheminées rampantes allant jusqu’à la mer ou encore des pans de mur de brique délabrés. Ces constructions témoignent de la forte activité industrielle qui s’est installée le long du littoral à partir du 19e siècle. Dès 1810, des industries lourdes ont vu le jour dans la région. La rade de Marseille en est un bel et triste exemple, des industries de soude-appelées les soudières-destinées à la fabrication du savon de Marseille ont été construites en bord de mer. Puis d’autres industries et depuis 1967 l’usine d’aluminium de Gardanne rejette des boues rouges dans mer au large des Calanques et désormais des effluents liquides depuis 2015. Toutes ces activités (voir carte ci-dessous) ont eu des impacts humains et environnementaux forts. Tant sur la santé des ouvriers que sur les écosystèmes.

Illustration cartographique de Julie Kmieckowiak — Paysagiste concepteur DPLG

Aujourd’hui, même si ces activités ont cessé, à l’exception de l’usine de Gardanne, la pollution, elle, reste présente. Les activités industrielles ont laissé des traces comme en témoigne la présence de crassiers de dépôts de scories (amas de résidus contenant du plomb, dus à l’activité d’usines dans les calanques). A l’époque on ne savait pas extraire tout le plomb du minerai, il s’agit donc de scories avec une teneur en plomb importante. D’autres éléments dont des traces métalliques, sont également présents dans les cheminées rampantes, aujourd’hui détériorées, abandonnées dans lesquelles se trouvent de l’arsenic et du plomb. Les plages des calanques sont donc exposées à divers contaminants qui se retrouvent dans l’atmosphère et dans la mer via les conditions météorologiques (vent fort et pluie).

Il s’agit d’un véritable enjeu en Provence, d’après Xavier Daumalin, chercheur en histoire économique et industrielle à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (MMSH, Aix-Marseille Université) à Aix en Provence car il concerne l’ensemble des villes côtières comme Porquerolles, les Embiez et Port-Cro qui elles aussi ont été des hauts lieux de l’industrie chimique. Il poursuit : « Par exemple, Le mas des langoustiers, hôtel 4 étoiles, a pris la place des anciens locaux d’une usine de soude et la plage de sable noir dont il met en avant l’originalité est une étendue de dépôts de scories contaminés ». C’est pourquoi la connaissance historique est indispensable afin de trouver des solutions. Face à cette particularité, des initiatives sont nées en collaboration avec le Parc national des Calanques. Des élèves du Lycée agricole des Calanques et des scientifiques de l’IMBE (Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie marine) ont initié la transplantation d’une plante déjà présente dans les calanques, tolérante à la pollution, et apte à restaurer les sols pollués et éviter par effet ricochet la contamination de la mer.

Crassier de l’ancienne usine de plomb de l’Escalette ©Matthieu Duperrex

Les observations du chercheur convergent avec celles de Mélanie Ourgaud, océanographe et biologiste marin à l’Institut Méditerranéen d’Océanologie, (MIO, Aix-Marseille Université, CNRS, IRD) : « Nous observons encore à l’heure actuelle la pollution du passé car même si la plupart des composés sont interdits depuis de nombreuses années, une fois qu’ils sont piégés dans le milieu, ils y restent. Ils peuvent être véhiculés par l’atmosphère et le long des fleuves et des cours d’eau jusqu’à la mer et se fixer sur des petites particules en suspension. D’année en année, les particules sédimentent (se déposent en couches) en mer et il y a un piégeage de ces composés dans le substrat (le fond). Par la suite, les conditions environnementales (vent fort, courant et forte houle) pourront remettre en suspension ces particules dans la colonne d’eau et ainsi les rendre accessibles aux organismes marins, des plus petits comme le plancton, jusqu’aux poissons. Certains contaminants, de part leurs propriétés chimiques, ont la capacité de transiter le long des différents maillons de la chaîne alimentaire et de s’y accumuler, comme le mercure ou les polluants organiques persistants (polychlorobiphényles ou PCBs ; pesticides organochlorés) ».

La biologiste qui a étudié la baie de Marseille et les salins d’Hyères a observé une plus forte contamination à proximité des anciennes zones industrielles pour certains composés étudiés. Elle poursuit : « Le lien avec les activités humaines actuelles est certain et s’ajoute à celles du passé, car la contamination passe principalement par les masses d’air. C’est par exemple le cas du mercure qui a la capacité de se déplacer sur de longues distances et de se retrouver ainsi, loin de ses sources d’émission. C’est pourquoi il est crucial de continuer à mener des recherches sur les contaminants classiquement suivis en parallèle des contaminants émergents, car l’ensemble des mécanismes qui régissent leur transfert le long de la chaîne alimentaire est encore mal connu ».

Industries d’aujourd’hui, ennemies des fonds marins

En matière de pollution, les industries sont en première ligne. Implantées le long des fleuves et tout autour du bassin méditerranéen depuis des décennies, elles rejettent des quantités de produits chimiques, chlore, PCBs (perturbateurs endocriniens), aluminium, mercure, plomb, des substances incolores et très facilement transportées par les masses d’air et les courants. Ainsi en France les rejets industriels provenant du Rhône atterrissent dans la mer Méditerranée, tout comme ceux provenant du Pô en Italie et l’Ebre en Espagne.

Dans le cadre du programme MERMEX (Marine Ecosystem Responses in the Mediterranean EXperiment) une centaine de scientifiques du pourtour méditerranéen ont synthétisé leurs connaissances sur les processus biogéochimiques en Méditerranée, afin de mieux comprendre le fonctionnement du bassin méditerranéen sous l’effet du changement global (https://mermex.mio.univ-amu.fr). Au MIO à Marseille, la jeune chercheure Mélanie Ourgaud a trouvé ainsi dans les différents compartiments analysés (sédiments, herbier posidonie, et chaire des poissons), les neuf éléments traces (plomb, mercure, cadmium, chrome, nickel, zinc, arsenic, selenium), neuf pesticides organochlorés et 32 PCBs initialement cherchés.

Elle remarque « Certains éléments sont déjà dans le milieu, par exemple, le mercure présent dans l’environnement peut être d’origine naturelle (croûte terrestre, activité volcanique, lessivage des sols, etc.) ou anthropique, c’est à dire lié aux activités humaines (industrie, combustion de charbon, pétrole, ordures ménagères, etc.) ».

Depuis les années 2000, les contaminants provenant de l’activité de l’homme, sont responsables de 50% à 75% du rejet du mercure. Concernant le golfe du Lion, le Rhône est responsable de 80% de la présence du mercure dans la Méditerranée occidentale. Le mercure une fois dans l’eau de mer prend une forme toxique (méthylmercure) qui se retrouve dans les poissons contrairement à l’arsenic présent aussi mais sous une forme non toxique pour les consommateurs.

Au niveau des seuils environnementaux, le cadmium, le mercure et le plomb font partie des trois éléments traces métalliques retenus au titre de composés prioritaires à suivre pour la surveillance chimique par la Directive Cadre européenne sur l’Eau (DCE).
http://envlit.ifremer.fr/surveillance/directive_cadre_sur_l_eau_dce/substances_chimiques_suivies
A titre d’exemple la directive préconise aux femmes enceintes de ne pas consommer du poisson plus de trois fois par semaine. Dans la DCE, la catégorie « pesticides » contient 18 substances très surveillées, la catégorie « polluants industriels » en contient 23 et les PCBs forment une famille de 209 congénères aromatiques organochlorés dérivés du biphényle.

L’usine ArcelorMittal depuis la plage Olga. Port-Saint-Louis (Bouches du Rhône) ©Matthieu Duperrex

Les emballages alimentaires, les retardateurs de flammes contenus dans nos ordinateurs, nos produits de nettoyage, les pesticides utilisés en agriculture, nos vêtements, la liste est encore longue, la fabrication industrielle et l’utilisation de tout ce que nous consommons constituent une pollution de masse dans l’atmosphère et dans le sol. Les substances chimiques utilisées terminent en général leur course dans nos fleuves, mers et océans.

Les poissons et les oiseaux marins sont avec les humains les principales victimes de la contamination, car ils ingèrent les composés présents dans le milieu par leur alimentation. D’après plusieurs chercheurs d’Aix-Marseille Université, pionnière en la matière et fief de l’océanologie depuis 150 ans, ce qui inquiète aujourd’hui c’est l’effet cocktail de toutes les substances qui circulent dans la mer et qui ont des effets divers selon leurs formes. Mais une certitude persiste, l’activité humaine est « LA » grande responsable de la contamination de l’environnement.

Comment moins polluer ? Le rôle des industriels, des politiques et des citoyens

Au cœur des questions liées à la pollution industrielle, la santé publique se trouve piégée entre les intérêts économiques et financiers des industriels, souvent eux-mêmes mêlés aux enjeux politiques. En Tunisie, l’activité de l’usine de Phosphate de Gabès, qui rejette des gaz dans l’atmosphère et des substances chimiques dans la mer, tue les poissons et déclenche des maladies notamment respiratoires chez les riverains. Malgré les preuves et les mobilisations, le groupe chimique tunisien poursuit ses activités dans l’impunité totale (voir reportage dans le dossier estival). On pourrait penser que les réglementations en Tunisie sont moins sévères que sur les rives occidentales, mais même si cela est vrai sur le papier, les pratiques sont tout aussi déplorables.

Aujourd’hui en France il est interdit de déverser directement les résidus quels qu’ils soient dans la mer. Pourtant c’est le cas, et comme depuis l’apparition de l’industrie au 19ème siècle, les pressions économiques et politiques existent, troublant dans certains cas le travail des experts censés émettre des avis scientifiques sur les conséquences écologiques et sanitaires.

Certaines industries continuent de déverser des déchets ou des produits dans la mer en toute impunité alors que la toxicité de leurs activités est régulièrement dénoncée et prouvée. C’est le cas de l’usine d’alumine ALTEO à Gardanne (Bouches du Rhône) qui a eu l’autorisation de rejeter entre 1967 et 2015 des boues rouges dans la mer à quelques kilomètres des côtes au niveau du Parc national des Calanques et qui continue à déverser des liquides toxiques depuis 2016 malgré une mobilisation citoyenne, scientifique et de certains politiques contre le prolongement des rejets. (Voir liens vers vidéos et articles en bas de page). Malgré le souhait de certaines industries de respecter les normes environnementales, leur mise en place représente un coût souvent importants, qu’elles ne sont pas prêtes à supporter, ce qui représente un risque sanitaire pour les populations. Ces normes en principe obligatoires ne sont pas systématiquement imposées par le gouvernement via les pouvoirs publics (préfets), pourtant garant et responsable de la santé publique.

Ville de Fos-sur-Mer, vue depuis le cimetière ©Matthieu Duperrex

L’espoir au cœur des mobilisations

Si le tableau est sombre, des lueurs d’espoir sont visibles sur les rives de la Méditerranée où des initiatives émergent. Les contaminations générées par les grands groupes industriels mobilisent davantage les citoyens directement concernés par les conséquences (scientifiques, riverains, pêcheurs) et des industriels de plus en plus soucieux de leur image. Mais la mobilisation reste timide car la pollution est souvent invisible et reste difficile à prouver. La tâche est compliquée par les courants, qui en transportant les particules rejetées par des industries dans les fleuves à la mer ou directement en mer, les éloignent rapidement. Elles se retrouvent mélangées à d’autres substances qui peuvent les modifier, rendant difficile les recherches et les analyses sur la faune et la flore marines. Il est d’ailleurs extrêmement compliqué aujourd’hui de prouver le lien direct entre l’activité d’une industrie et la disparition d’une espèce marine ou de la contamination d’une zone.

Dans le sud de la France, à Fos-sur-Mer, berceau de l’industrie pétrolière et actuellement 3ème port pétrolier mondial, ArcelorMittal, Esso, Petroinéos et d’autres, ont élu domicile. La question de la pollution est préoccupante mais reste taboue. Les scientifiques eux-mêmes sont mal à l’aise face aux questions de polluants et de contaminants émanant de ces industries « tout-puissantes ». Au beau milieu d’un no man’s land jonché d’herbes hautes, à quelques centaines de mètres des impressionnantes cuves pleines de pétrole et de cheminées fumantes, les locaux de « L’institut éco-citoyen, pour la connaissance des pollutions » sont à peine visibles.

Ici, un laboratoire de scientifiques (CNRS, médecins…) et de citoyens volontaires (formés) contribuent à la recherche par des observations sur la flore marine et terrestre et sur la santé publique. « On permet la mobilisation autour d’une même table d’acteurs territoriaux, de scientifiques et de citoyens, dans un souci de démocratie car c’est une structure qui a pour but de répondre aux questions citoyennes et politiques sur les thématiques environnementales », décrit Philippe Chamaret, directeur de l’institut. Les études scientifiques sont en cours notamment grâce à une campagne nommée FOSSEA qui réunit des laboratoires et des industriels. Elle va étudier le niveau de chloration du bassin de Fos. Le travail est titanesque et s’étend sur plusieurs années de recherche car il nécessite une étude de l’air, des sols et du milieu marin. Cette belle initiative éco-citoyenne permettra un jour de donner des réponses aux questions et peut-être de responsabiliser les industriels et les politiciens afin de faire évoluer la loi. La santé est un droit, à nous de le défendre.

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