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Financement du tiers secteur médiatique

Après Charlie, un charnier ?

, par BOISTEL Sébastien

Nés dans la foulée de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique, les dispositifs de financement du tiers secteur médiatique s’avèrent, quoique bienvenus, non seulement insuffisants mais également particulièrement inadaptés aux besoins et difficultés des médias libres, associatifs, citoyens...

On dit que l’enfer est pavé des meilleures intentions. Peut-être que l’inverse aussi est vrai. Car n’est-ce pas la plus belle défaite de Daech que de voir que l’attaque contre Charlie-Hebdo a non seulement redonné vie à un titre exsangue mais aussi révolutionné le financement du tiers-secteur médiatique [1] ?

Avant le 7 janvier 2015, ces médias-là (journaux associatifs, radios libres, télés participatives et sites web « pas pareils ») constituaient le point aveugle de l’intervention publique en matière de financement du pluralisme. En effet, jusqu’à présent, les médias alternatifs, en matière de financement, ne pouvaient compter que sur eux-mêmes : bénévolat, contribution gratuites, ventes et ou abonnements ne parvenant jamais à couvrir l’ensemble des besoins, financement parfois de la partie « informative » par des activités lucratives ou commerciales et, régulièrement, appels à don, à soutien...

Or, même s’ils ont souvent une forme associative, ces médias sont de plus en plus confrontés aux problématiques liées au fait de salarier ceux qui les font. Si la question du financement des médias alternatifs et/ou communautaires n’est ni nouvelle ni une spécificité hexagonale (il y a des expériences intéressantes en Amérique latine, en Allemagne...), c’est toutefois, en France, avec la mise en place du fond de soutien à l’expression radiophonique (FSER), une préoccupation ancienne. Et presque un modèle.

Car, historiquement, il n’y a guère que les radio associatives - de loin le secteur le plus structuré - à bénéficier d’un dispositif pérenne, le FSER. Les télés, elles, en étaient encore à panser leurs plaies après la bataille au début des années 2000 pour obtenir le « must carry » [2], les sites web bataillaient pour obtenir le même taux de TVA que les titres papier... et ces derniers tentaient, entre contrats aidés, financements des collectivités locales, miettes publicitaires, générosité de leurs lecteurs, énergie de leurs contributeurs, de survivre...

Emblématique ? Quelques mois avant le massacre à Charlie, naissait la Coordination permanente des médias libres clamant : « Qu’est-ce que le tiers secteur médiatique ? Tout ce que devraient être les médias. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il ? A devenir quelque chose dans l’ordre médiatique ».

Photo : Coordination permanente des médias libres

A cette époque, il y avait bien un projet d’amendement visant à élargir à cette presse « pas pareille » la possibilité de défiscaliser les dons en faveur des organes de presse mais celui qui inspira cette mesure - Charb, le directeur de la rédaction de Charlie - ne la verra pas mise en œuvre. Quelques semaines avant de mourir, il était interrogé par l’Humanité dans un article intitulé : « La presse satirique va-t-elle disparaître ? »

Janvier 2015, branle-bas de combat dans les ministères et autour des kiosques. Soudain, les pouvoirs publics, désormais « Charlie », découvrent ces médias qu’ils ignoraient jusque-là, louant le travail de « ceux qui, au quotidien, font vivre l’information et animent le débat public ». Et la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, de débloquer « un million » pour le titre satirique, en assurant qu’il pourra enfin bénéficier des aides à la presse. Mieux vaut tard que jamais...

Sauf que, dans la précipitation et en terre inconnue, le ministère tricote une cotte encore mal taillée. Il n’est pas le seul. Début 2015, le président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, lors de ses vœux à la presse, après avoir clamé à qui veut l’entendre qu’il est, comme tout le monde, Charlie, se voit interpellé par un journal satirique, le Ravi. Ce dernier est en redressement judiciaire. Notamment parce que le conseil général a réduit de 90 % les aides qu’il lui accordait jusque-là. Alors, quand Guérini se voit demander, puisqu’il est Charlie, s’il n’est pas aussi « Ravi », il propose, en guise d’aide, de racheter, à titre personnel, le journal !

Du côté des aides pour ceux qui passaient sous les radars, c’est à peine moins caricatural : jusque-là privilège des seuls « quotidiens », l’aide aux titres à faible ressource publicitaire sera élargi. Mais s’arrêtera au périphérique parisien puisqu’elle restera réservée aux seules publications « nationales ». Exit les journaux en « région » !

Or, tout le monde n’a pas la chance, comme les structures adhérant en Rhône-Alpes au réseau « Médias Citoyens », d’avoir comme interlocuteur une collectivité capable de mettre en œuvre des « conventions pluriannuelles de financement » de plusieurs milliers d’euros leur permettant de réaliser des projets en commun. Quant à la motion de soutien aux « médias citoyens » adoptée à l’été 2015 en Paca par le conseil régional, rappelant leur importance médiatique et politique [3], elle vient malheureusement confirmer qu’un positionnement volontariste de la part d’une institution locale relève plus de l’exception que de la règle.

Au niveau national, au lendemain de l’attentat à Charlie, il faudra donc « insister » pour que le dialogue s’engage entre le tiers secteur médiatique et le ministère de la Culture. Cette démarche - initiée entre autres par la Coordination permanente des médias libres, Médias Citoyens, Acrimed...- s’inscrit dans une réflexion plus large comme celle menée, par exemple, par le Monde Diplomatique, en particulier son rédacteur en chef adjoint Pierre Rimbert, plaidant pour une refonte complète des aides à la presse avec la mise en place d’un « service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information ».

A l’issue d’une série de rencontres et dans la foulée de la nomination d’un responsable des « médias pas pareils », Jérôme Bouvier (ancien médiateur de Radio France et organisateur des Assises du Journalisme), cela se concrétisera courant 2015 -une manière pour les pouvoirs publics de « tâter le terrain »- par un appel à projet en faveur des « médias de proximité ». Malgré une enveloppe chichement dotée d’un petit million d’euros, l’appel attire 462 candidats, le ministère n’en retenant qu’une centaine.

Après ce galop d’essai, verra le jour, à l’été 2016, le « fonds de soutien aux médias d’information sociale de proximité », 1,5 millions d’euros que se partageront 108 médias (sur 269 candidats), soit des dotations oscillant entre 9 et 18000 euros (avec des enveloppes de 5000 euros pour les quelques médias bénéficiant d’une « séance de rattrapage »). Pas de quoi sortir de la précarité, ne serait-ce qu’en comparant aux 30 millions d’euros du FSER ou au milliard octroyé pour les aides à la presse « classiques ».

Mais, au-delà, ce qui interroge, c’est la fragilité du dispositif et les critères qui le régissent. Fragile, le dispositif l’est puisqu’il naît d’un simple décret d’application. Et, comme le reconnaît le ministère, « ce qu’un décret met en place, un autre peut le supprimer ».

Et, à regarder de près les critères édictés par ce décret, on ne peut que partager les interrogations de bon nombre de médias qui, au lendemain des arbitrages d’une commission « informelle » au sein de laquelle ils n’avaient pas eu droit de siéger, se demandaient ce qui pouvait expliquer que telle structure avait été retenue et telle autre non.

Certes, si la dénomination « médias d’information sociale de proximité » peut apparaître nébuleuse, le décret est lui relativement précis puisqu’il définit les médias qui peuvent y prétendre au regard de leurs caractéristiques (emploi de journalistes « professionnels », reconnaissance du caractère « IPG » c’est-à-dire « information politique et générale »...), de leur territorialité (quartier prioritaire de la politique de la ville, zone de « revitalisation » rurale...) et des missions qu’ils exercent : contribution à l’intégration et à la lutte contre les discriminations, éducation aux médias, association des habitants au projet, capacité à favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels et l’expression des différents courants socioculturels, contribution au développement local et à la protection de l’environnement...

D’aucuns s’interrogeront sur le fait que le ministère soutienne le pluralisme en finançant les activités qui vont au-delà de la simple production d’information. Mais, ce qui ne cesse d’étonner, c’est que le décret reste muet sur l’importance de tel ou tel critère. Rue de Valois, on explique qu’après un premier examen par les Drac, le ministère, refusant de faire du « saupoudrage », fait la distinction entre les médias remplissant tous les critères et ceux qui remplissent la plupart d’entre eux, écartant logiquement ceux qui n’en remplissent aucun.

Sauf que, concrètement, l’absence de hiérarchie entre les différents critères ouvre la voie à toutes les interprétations et à toutes les variations. On verra donc des médias bénéficier du fonds tandis que d’autres, pourtant similaires, en seront écartés. A noter d’ailleurs que le renvoi vers les dispositifs « classiques » des aides à la presse comme celui en faveur des publications à faible ressource publicitaire méconnaît la réalité de la diffusion de ces médias, celle-ci étant si modeste que l’aide accordée ne pourrait être que dérisoire.

Ces craintes se verront confirmées à l’été 2017 avec l’octroi, pour la deuxième année consécutive, du fonds de soutien. Si un représentant des médias « pas pareils » a eu le droit de participer à la commission « informelle » d’attribution et si, objectivement, le nombre de médias bénéficiaires a augmenté (132 pour 264 demandes), force est de constater qu’il y a eu une « bascule » du côté des critères, avec une prééminence désormais du professionnalisme et de l’ancrage local, l’éducation aux médias et le journalisme participatif n’apparaissant plus que comme des activités annexes certes bienvenues mais pas indispensables. Sans parler d’un regard très « parisien » sur des médias dont la richesse tient pourtant à la diversité de leur implantation géographique et une focale très « numérique » pour des médias qui sont pourtant loin d’être simplement « virtuels ».

Autant dire que la présence d’un représentant du tiers secteur médiatique se justifie d’autant plus qu’elle est malheureusement plus pensée comme un privilège octroyé que comme un droit qu’il convient de respecter. Surtout dans une période où les mauvaises nouvelles se multiplient : baisse des dotations publiques, suppression des contrats aidés... Au point que, désormais, dans le « business model » des médias « pas pareils », un dispositif revient en permanence : le financement participatif, l’appel à don, la souscription. En clair, désormais, pour faire de l’info, il faut faire la manche !

Dernièrement, la rue de Valois a fait savoir sa volonté de mettre l’accent sur l’éducation aux médias, notamment à travers des dispositifs comme les « résidences de journalistes ». Mais, au-delà de la petitesse des enveloppes accordées (maximum 15000 euros par média) et de la philosophie sous-jacente de ces dispositifs -des représentants du ministère masquant à peine le fait que cette politique volontariste à destination de la jeunesse s’inscrit dans le continuum des interventions post-attentat et notamment celles relatives à la lutte contre la « radicalisation »- ces mécanismes font rentrer des médias qui ne sont guère outillés pour le faire dans des logiques d’appel d’offres et de prestation. Avec ce que cela signifie en termes de concurrence, d’opportunisme voire de logique de prédation.

On avait pourtant jusque-là affaire à des acteurs qui, ces dernières années, malgré leurs différences, commençaient à pallier le manque de moyens par des logiques d’entraide et de solidarité, voire d’authentiques dispositifs de mutualisation, non seulement au niveau des contenus mais aussi de la diffusion, de la communication.

Critiquer les aides à la presse est un exercice aussi classique que justifié. Difficile de ne pas en faire autant à propos des aides en faveur des médias « pas pareils », les dispositifs imaginés confortant l’adage selon lequel « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Certes, c’est un euphémisme que de dire qu’entre les pouvoirs publics et le tiers secteur médiatique, on a affaire à deux mondes qui, après s’être très longtemps ignorés, se découvrent petit à petit, avec son lot d’incompréhension, de maladresse et d’erreurs.

Mais pas facile d’être optimiste quand on voit la violence du locataire de l’Elysée à l’égard de cet autre parent désargenté qu’est l’audiovisuel public, estimant que ce dernier est la « honte de la République ». Alors qu’au pays des « Lumières », c’est la manière dont les médias sont traités qui est, lui, littéralement honteux. A moins qu’on ne satisfasse, dans le sillage de ce qui s’est passé à Charlie, d’avoir en guise de paysage médiatique un véritable charnier.

Notes

[1Médias qui n’appartiennent ni à la puissance publique ni à un propriétaire privé faisant de la lucrativité du média l’objectif principal.

[2Littéralement, « obligation de diffuser » (ou de distribuer), les télés associatives s’étant battue pour obtenir, de la part des principaux opérateurs audiovisuels, une place sur le câble ou des bouquets satellite.

[3Cette motion sera assortie d’une subvention de 5000 euros permettant d’établir par Médias Citoyens Paca un état des lieux du tiers secteur médiatique dans le sud-est de la France.

Commentaires

Journaliste au mensuel marseillais d’enquête et de satire « le Ravi » (par ailleurs président du réseau « Médias Citoyens Paca » et impliqué au sein de la Coordination permanente des médias libres) Sébastien Boistel, au moment où il écrit, sur son temps de repos et à titre gracieux, ces quelques lignes, ne sait pas si, d’ici quelques mois, le journal où il travaille sera encore en vie et s’il pourra encore vivre de sa plume...

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