Finance et communs. Pour une réappropriation collective de la finance

Les articles

Introduction

Passerelle n°23

« Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance [1] » : ce qui est devenu un slogan de la campagne électorale de François Hollande en 2012 résume à lui seul la défiance croissante de nombreux secteurs sociaux face à « La Finance ». De fait, responsable quasi-exclusif de la crise économique de 2008 (dont on n’a jamais vu la fin), le secteur financier a pris au cours des dernières décennies un poids démesuré dans la direction de l’économie mondiale – et ce de façon exponentielle.

Comment en est-on arrivé là ? Il faut partir d’un constat : depuis les années 1970 et le passage du « capitalisme industriel » au « capitalisme financier », c’est-à-dire celui qui consacre la domination de l’actionnaire et de la spéculation sur l’entreprise, les ravages se multiplient. L’économie mondiale s’est orientée vers la maximisation des profits et une forme d’extractivisme financier : en d’autres termes, au lieu de permettre de produire les biens et les services (utiles et nécessaires à la vie sociale ou non, d’ailleurs), le système financier (banques, bourses et tout un ensemble de mécanismes, économiques, juridiques et réglementaires permettant la spéculation) répond en priorité aujourd’hui à l’objectif de générer des bénéfices financiers. Cette financiarisation de l’économie empêche, en pratique, les citoyen·nes d’exercer leurs droits économiques, sociaux et culturels (DESC) de part le monde. Aujourd’hui, nous constatons que la financiarisation du secteur public empêche chaque agent, enseignant·e, soignant·e... d’exercer le métier pour lequel il·elle s’est engagé ; la financiarisation de l’agriculture empêche de trouver du sens à la façon de produire et de consommer les aliments, et nous coupe de la connaissance intime, sensible, physique mais aussi culturelle, qu’on a de la chaîne de l’alimentation. Dans le domaine de la santé, les conséquences de la recherche de rentabilité des hôpitaux pèsent à la fois sur le bien être des patients et sur la qualité des conditions de travail du person-nel soignant. Ces conséquences illustrent les défaillances des politiques publiques guidées par le marché. Cette logique de financiarisation devient une forme de prédation lorsqu’elle s’empare des domaines du soin comme lorsque les maisons de retraite sont massivement rachetées par des fonds d’investissement pour tirer le meilleur profit des actifs (immeubles, terrains...) et réduire les coûts d’exploitation à outrance. L’objectif n’est plus d’assurer la qualité de vie des personnes âgées mais d’augmenter la rentabilité des investissements dans l’intérêt des actionnaires.

Cependant, un système financier au service de la société est non seulement nécessaire, mais aussi possible. Pour cela, il est essentiel d’analyser plus précisément les dynamiques à l’œuvre. Car mettre en cause la financiarisation de l’économie ne revient pas à mettre en cause la finance en tant que telle, en tant que système monétaire et les échanges qui lui sont liés. Tout comme d’autres sujets (les technologies numériques, notamment), la « finance » est un domaine souvent perçu comme très technique, réservé à des expert·es qui mobilisent un jargon obscur pour les non-initié·es. Il est indéniable que la complexification des secteurs et des acteurs de la sphère financière y a contribué : néanmoins, comme souvent, cette opacité relève aussi d’une dynamique concrète, celle de déposséder le plus grand nombre des capacités de compréhension, d’analyse et donc d’action dans un domaine crucial de la société. Comme le soulignait déjà l’économiste Karl Polanyi entre les deux guerres, l’économie n’est pas séparée de la politique, elle y est encastrée. La financiarisation n’est pas un processus autonome : elle est autorisée et renforcée par les choix politiques qui mettent en place tout un arsenal juridique et l’association de techniques financières et de new public management.

Pour rendre possible une réappropriation collective des enjeux de la finance et faciliter les mobilisations collectives sur des sujets qui impactent la vie de chacun·e au quotidien, il faut commencer par mieux comprendre les mécanismes économico-financiers. La finance est souvent perçue comme une sphère homogène, globalement hostile au bien-être collectif et inaccessible au profane. Pourtant, ce n’est pas la finance en tant que telle qui est destructrice, mais la façon dont elle est gérée aujourd’hui. Ainsi, pour « démystifier » la finance, les mécanismes financiers doivent être appréhendés différemment des rapports de pouvoir qui conditionnent actuellement ses orientations : il est indispensable de faire sortir la finance du terrain qui sert la classe des possédant·es – en mobilisant, par exemple, la notion de « communs ».

Finance et communs, voilà des termes qui paraissent a priori antinomiques : la finance, domaine privatisé par excellence, et communs, processus collectif s’il en est. Pourtant, repenser la finance à l’aune des communs ouvre de nombreux horizons pour un monde plus juste et plus durable.

Revenir sur l’histoire de la propriété privée peut aider à comprendre l’intérêt actuel des communs dans le champ de la finance. Une grande partie des travaux sur les communs identifient dans l’avènement du capitalisme et le processus d’enclosures en Grande-Bretagne à partir du XVe et XVIe siècle, une des causes de la destruction des communs. À cette période, l’usage partagé des terres par les paysan·nes est empêché par leur appropriation privée aux mains des grands propriétaires fonciers, au moyen d’instruments légaux, de délimitations physiques des terrains par des haies, et de la répression violente à l’égard de qui s’y opposerait. Lorsque l’on parle de « destruction des communs », on parle donc de l’empêchement de pratiquer le partage des ressources, de l’empêchement de l’autogestion fondé sur une conception et une pratique de la propriété privée comme exclusive. Or, les communs, comme expérience de gestion pratique, mais aussi comme expérience politique d’auto-gouvernement, nous invitent à repenser la propriété comme un faisceau de droits [2]– droit d’utiliser, de prélever, d’attribuer des droits sur, ou bien de détruire – qui s’articulent de différentes manières.

La financiarisation, c’est-à-dire la mise en marché systématique des ressources et des services, et son extension à des champs de l’activité sociale et relationnelle (éducation, santé, alimentation, etc.) est le prolongement du processus historique qui a vu s’imposer la primauté de la propriété privée exclusive sur la gestion commune des ressources. La logique de financiarisation empêche de les prendre en charge (les anglo-saxon·nes parlent d’en prendre soin, take care) en commun. L’hyperfinanciarisation s’attaque aux communs – et en conséquence, on ne peut qu’obser-ver la dégradation des ressources (naturelles ou sociales) nécessaires à la vie de tou·tes. Comme les rébellions d’hier face à l’enclosure des terres communautaires, la résistance des mouvements sociaux face à la financiarisation de l’économie et à ses conséquences est dense. Dans cette bataille politique et idéologique, un certain nombre de mécanismes ont émergé, parfois à l’initiative des acteurs du système financier eux-mêmes, pour réguler les pratiques des acteurs économiques, des États et de la société civile. C’est le cas par exemple de la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) : la Banque Mondiale et l’OCDE ont défendu cette forme d’auto-régulation sous la houlette des dirigeant·es des multinationales pour ainsi éviter de faire peser des normes contraignantes sur le fonctionnement des entreprises. Après plusieurs décennies, force est de constater que ces mécanismes ont échoué. Mais en plus de ne pas être capable de limiter les conséquences néfastes de l’hyperfinanciarisation de l’économie, ils n’ont pas, non plus, réussi à éviter que ceux-ci s’étendent à de nouveaux domaines d’activités : on voit actuellement se développer les impact investment bond, des mécanismes d’investissement social qui se saisissent de l’objet social (travail du care, maison de retraite, etc) pour en faire un objet d’investissement financier sur lequel spéculer. La sphère financière s’étend donc à des secteurs qui n’étaient jusque-là pas encore intégrés à la logique de rendement financier. Pour autant, la bataille politique et idéologique n’est pas terminée : des économistes et des militant·es des communs développent et portent des réflexions, des propositions et des expérimentations concrètes d’une finance mise au service d’un projet de société radicalement différent que celui que propose le néolibéralisme.

Concrètement, aujourd’hui, de quoi les communs sont-ils le nom ? Depuis les travaux fondateurs d’Elinor Ostrom dans les années 1990, les approches divergent en privilégiant tantôt la nature et les caractéristiques concrètes, matérielles et intrinsèques des communs (approche plutôt libérale) ; ou au contraire, le processus politique d’« agir en commun »... Au-delà des divergences, une idée reste centrale : les communs sont une dynamique de gestion démocratique et collective efficace pour faire société et satisfaire les besoins et les droits sociaux. On présente souvent les communs comme une troisième voie entre le « marché » et l’État, alors que ces trois composantes sont indémêlables et que les communs se retrouvent dans les trois sphères qui composent l’économie : le marché (les échanges de marchandises ou de services régulés par le prix) ; le système de redistribution (aujourd’hui incarné par l’État, le système d’impôts et d’investissements publics) ; et le système d’entraide – au sein des familles, des réseaux d’amitiés, etc.

De fait, penser les communs est une porte d’entrée majeure pour repenser l’économie (et donc la finance) dans son ensemble. En effet, actuellement, la tendance dominante est à réduire l’économie à ce qui relève des transactions monétaires, et donc mesurables. Cela n’est pas sans conséquence. Ainsi, une catastrophe écologique pèsera comme un élément positif dans l’économie si elle donne lieu à l’embauche de services d’une entreprise pour assurer la remédiation environne-mentale. Au contraire, une garde d’enfant réalisée par les grands-parents ou des ami·es, qui ne donne pas lieu à un échange monétaire, est rendu invisible dans ce système de comptabilité économique, quand bien même cette activité consolide le lien social. L’invisibilité du travail du care (soin aux personnes), dénoncée par l’économie féministe notamment, est intrinsèque à cette conception de l’économie. L’ambition (et l’intérêt) des communs est alors non seulement de refonder nos pratiques économiques et sociales, via des formes de gestion collectives, mais également les représentations collectives de ce qui est économique – au sens de la production de biens et de services nécessaires à la société. Ainsi, penser les communs en lien avec le système financier pourrait être une clé pour sortir du modèle économique et social capitaliste.

Ce numéro de la collection Passerelle se donne donc un objectif ambitieux : celui de décrypter, d’analyser et d’expliquer les enjeux autour de la finance, et de la repenser au prisme des communs et des multiples propositions qui y sont élaborées. La question centrale qui le traverse et l’anime pourrait être résumée de la façon suivante : comment reprendre la main sur les mécanismes financiers pour construire ce monde en commun ?

Les articles de la première partie s’attachent à explorer à quoi ressemblerait une finance gérée en commun. Qu’est-ce que serait une « monnaie en commun », sortie des griffes des banques privées ? Comment pourrait-on gérer la (les) dette(s) en commun ? Que compterait-on dans une comptabilité pour les communs, et quels effets concrets cela aurait-il sur les échanges économiques ? Les différentes contributions de cette première partie montrent de façon exemplaire comment les termes dans lesquels le débat public sur « la finance » sont posés, limitent grandement la capacité à apporter des réponses qui soient réellement alternatives aux orientations actuelles. En reposant le débat dans d’autres termes, en jouant sur les échelles et les niveaux d’acteurs, les propositions avancées sont de précieuses pistes pour initier (ou accélérer) un changement radical dans nos économies.

Les articles de la deuxième partie de cette publication posent la question de comment financer les communs. Puisant leur inspiration dans des initiatives aux quatre coins du monde, depuis les Banques de Développement Communautaires brésiliennes jusqu’aux modèles de pérennisation de « l’entreprise en commun », en passant par les partenariats public-communs, la question est posée de comment passer à l’échelle pour assurer l’expansion du « faire-en-commun » ; non pas de façon théorique, mais à partir du cadre concret de l’économie financiarisée telle qu’elle fonctionne actuellement.

Dans le contexte covid qui a encore exacerbé les débats sur la dette publique, les fragilités de ce système monétaire et financier basé sur l’efficience à tout prix sont d’autant plus évidentes. Il est donc urgent de reposer la question de la résilience de notre mode d’organisation sociale et économique – une notion chère aux réflexions sur les communs. Cette publication se veut dès lors une contribution à la rénovation de nos conceptions sur l’économie, la finance, l’organisation sociale, à l’aune de l’horizon de la transformation la plus radicale : celle de l’auto-gouvernement de notre monde en commun.

Notes

[1La citation complète : « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. »

[2Notons au passage que les commoners (les usager·es des communs), ne sont pas nécessairement opposé·es à l’idée de propriété : plutôt, ils et elles affirment la nécessité d’équilibrer les droits détenus par le·la propriétaire d’une ressource et ceux des autres personnes concernées afin que l’exercice des droits humains et de la nature puissent être respecté.