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Expérimentation du jeu "Vivre la Palestine"

, par DUVAL Virginie

À l’invitation de la Plateforme des ONG pour la Palestine, Virginie Duval a testé le jeu « Vivre la Palestine » dont la construction pédagogique a été initiée en 2009 et qui a finalement été déposé légalement en 2017.
Témoignage.

"Installation : à notre arrivée dans la salle, il y a plusieurs plateaux de jeux installés dans différents espaces. Au moment de la répartition par table, on nous donne une « carte d’identité » du personnage et une feuille. On nous indique qu’il y a parmi les animatrices trois personnages : un checkpoint israélien, un observateur international (de l’ONU) et un personnage dont on ne nous indique pas le rôle ni la mission. Il nous est précisé qu’en arrivant à nos tables, il faut lire les consignes qui y ont été laissées. Assez logiquement, les gens veulent plutôt lire d’abord leur carte d’identité, mais ils sont invités à faire ça après. Le temps de jeu est compté (45 minutes).

Immersion dans le jeu : Les consignes nous expliquent qu’on est 5 troupes de danse (je fais partie d’un groupe de 3 personnes) originaires de villes palestiniennes différentes et que notre objectif est de nous rendre à Hebron pour un festival de Dabké (danse palestinienne). Nous devons faire avancer les délégations au même rythme pour qu’elles arrivent toutes à temps pour le festival. On joue en lançant le dé qui indique le nombre de cases sur lesquelles avancer. Mais attention, il y a très régulièrement des « checkpoints » à franchir. Pour ça, il faut se lever, quitter sa table et aller voir la personne qui joue le checkpoint. Et c’est là que ça se complique… On ne nous parle pas très bien, il faut se justifier : qui on est, pourquoi on veut aller à Hebron, et est-ce que j’ai des enfants, et qui s’en occupe pendant que je suis pas là, et « ah bah, c’est bien votre culture, ça, de laisser les enfants aux femmes », et c’est quoi votre métier, et « elle serait pas un peu subversive votre troupe »… Ça a beau être un jeu de rôle, je me suis sentie complètement démunie. Il faut dire que j’avais à peine eu le temps de lire ma fiche d’identité, donc je n’avais pas trop d’arguments. Et comme j’étais toute contente de venir jouer, je ne m’attendais pas à devoir m’énerver. Au moins, j’ai obtenu un laissez-passer. Sauf qu’au bout de deux lancers de dé, il faut y retourner. L’angoisse. À un moment, les trois joueurs de ma table se sont retrouvés à faire la queue au checkpoint. Y avait plus personne pour jouer (ni pour aller danser du dakbé).

Mais c’est pas tout. Assez tôt dans le jeu, le personnage non identifié est passé près de nous et a embarqué un (puis deux) de nos bus (sous forme de jetons sur le plateau). Il y avait donc des troupes qui ne pouvaient plus se déplacer. On a mis du temps à comprendre ce qu’il se passait. On ne savait ni qui il représentait, ni ce qui nous arrivait. On a fini par comprendre qu’il était en fait un checkpoint volant. Mais on n’a jamais su si c’était les occupants de la voiture qui avaient été arrêtés, leur voiture réquisitionnée… Au bout d’un moment, on a fini par se dire qu’il faudrait aller réclamer nos camarades au checkpoint. Il a fallu qu’on choisisse entre demander un laissez-passer ou bien demander la libération de nos camarades/de leur voiture. Finalement, on a passé quasi tout notre temps de jeu dans la file d’attente du checkpoint. Quand on discutait, on se faisait rabrouer. À un moment où je discutais avec une joueuse en prison (pêcheuse, membre du Hamas et dont le checkpoint suspectait que le bateau serve à transporter des armes), on m’a dit d’aller la rejoindre. Une de nos joueuses a eu le choix entre dénoncer ses voisins et avoir un laissez-passer. Au final (au bout de 40 minutes), on s’est mis d’accord tous les trois, puisqu’on avait un laissez-passer sur la table et qu’il y avait une queue pas possible au checkpoint, que tant que le checkpoint ne faisait pas attention à nous, on continuait à lancer le dé.

Sur le rôle de l’ONU, on lui a demandé plusieurs fois son aide. Elle est venue avec nous au checkpoint. En ce qui me concerne, ça me reposait de la laisser dérouler les arguments pour récupérer mes camarades/ma voiture ou mon laissez-passer. Mais je l’ai trouvée à peu près aussi efficace que nous. Elle a quand même noté parfois nos aventures, le racisme des commentaires du checkpoint. On n’a pas eu beaucoup plus d’interactions avec elle.

Debriefing : à la fin des 45 minutes, le jeu s’est arrêté. On nous a demandé de résumer en un seul mot notre ressenti : stressant, démoralisant, ubuesque…
Sur stressant ou démoralisant, les animatrices nous ont dit « mais vous avez bien ri aussi ». C’est vrai que moi, j’ai pas mal ri tellement on est paumé dans le jeu, on se demande ce qui va nous arriver, on crée des solidarités avec les autres joueurs (il paraît qu’à une simulation, tous les joueurs se sont mis d’accord pour arrêter de jouer et aller manifester devant le checkpoint). Mais dans l’ensemble je garde surtout un sentiment de « pas agréable ».

Parmi les participants (beaucoup de militants), une a reproché au jeu de ne pas montrer la résistance pacifique des Palestiniens. Il a été expliqué que c’était fait exprès de ne montrer que des scènes de la vie quotidienne pour qu’on ne puisse pas reprocher au jeu une vision militante : « ah mais lui il est en prison, mais il avait manifesté… ». Il a été précisé aussi que la résistance palestinienne était illustrée dans les fiches d’identité des personnages (on voit : père en prison pour manifestation…).

Après le debriefing, il y a, normalement, tout un travail sur l’engagement qui est fait avec les jeunes : comment soutenir les Palestiniens (ce qui n’a pas été fait pour cet après-midi test) (on nous a dit qu’il s’agissait d’ESPP : éducation à la solidarité avec le peuple palestinien). Il me semble que c’est bien de ne pas laisser les joueurs avec leur colère.

J’imagine aussi que c’est dans le debriefing et le moment « engagement », que les participants échangent sur leurs missions pendant le jeu. J’ai découvert a posteriori que les autres plateaux de jeu abordaient la situation des agriculteurs (champ coupé par le mur), pêcheurs (bateau confisqué) et réfugiés palestiniens (pour ce dernier plateau : un mode d’avancée historique). (nous, on avait le plateau « mobilité »). Il y a un 5e plateau (mais nous n’étions pas assez nombreux-ses pour le tester) qui est je crois un journaliste européen ou un militant israélien solidaire dont la mission est d’essayer de noter ce qu’il voit et de témoigner (dans la boite sont fournis carnet et crayon) (je n’ai pas compris à quel moment se fait ce « témoignage » ? Pour initier le debriefing ?). Une des participantes a regretté qu’on n’ait pas pu expérimenter ce 5e rôle puisque ça permet de montrer aussi que des solidarités existent côté israélien et que c’est très dur « pour les assos de gauche israéliennes en ce moment ».

Au-delà du « choc émotionnel », je ne suis pas très sûre de ce qu’apporte cet outil. Un déclic pour une mobilisation ? Une des personnes qui a participé à sa construction nous a dit plusieurs fois qu’il ne s’agissait pas d’un jeu mais bien d’une mise en situation. L’outil ne sera vendu qu’à des personnes ayant suivi une formation. Il me semble, en effet, très difficile de pouvoir relancer le débat sans avoir des éléments de contexte à apporter, témoigner de situations vécues… Un partenaire palestinien est venu tester ce jeu récemment et a dit que c’était l’outil qui représente le mieux leur vie. Il est reparti avec un exemplaire et va essayer de le faire connaître en Palestine et aux États-Unis.

Les fiches du jeu existent en français et anglais. Il n’est, a priori, pas prévu de le traduire en arabe. L’outil coûte 200 euros (5 plateaux de jeu), imprimés en peu d’exemplaires (200, il en reste 150) parce qu’il faudra sans doute assez rapidement le mettre à jour. Il est recommandé de faire un achat collectif entre structures partenaires/proches. Si les structures du réseau Ritimo sont intéressées, il est possible de le présenter à une AG. Et qu’on essaye d’organiser une formation collective."

Présentation du jeu par la plateforme-palestine.org

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