Équateur : le drame dans les rues

, par ALAI , PAZ-Y-MIÑO CEPEDA Juan

Le conflit social en Équateur est persistant et met en cause ouvertement la légitimité du gouvernement néolibéral de Guillermo Lasso.

Siège du gouvernement, Quito
Crédits : Visita Quito via Flickr

L’Équateur vit un véritable drame. Le 13 juin dernier, une grève nationale a débuté, à l’appel de la CONAIE (Ndt : Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur), la plus grande organisation indigène, qui a formulé dix demandes au gouvernement. Leonidas Iza, son président, a été incarcéré, mais il a été libéré au bout de quelques heures.

L’incident a amplifié le mouvement : centrales syndicales, étudiants, enseignants, petits et moyens producteurs, classes moyennes, intellectuels, artistes et de nombreux autres secteurs de la société se sont également mobilisés contre le gouvernement de Guillermo Lasso et le manque d’attention accordée à des domaines aussi sensibles que la sécurité publique, la sécurité sociale, l’éducation, la médecine et la santé.

De jour en jour, les protestations se sont accrues. Le gouvernement a décrété l’état d’urgence dans plusieurs provinces et mobilisé l’armée. Mais les grèves ont continué, s’étendant à toutes les régions, et des milliers d’indigènes se sont rendus dans différentes villes du pays, notamment à Quito. La capitale équatorienne a été occupée par les manifestants, tant et si bien que c’est toute la vie quotidienne qui en a été bouleversée.

Dans ces conditions, il s’est ensuivi une escalade, les protestations conduisant à la répression et inversement, avec, pour conséquence, vandalisme, destructions, agressions et menaces contre les personnes et les biens. Les victimes sont de plus en plus nombreuses. Alors que la crise gouvernementale est évidente, la mobilisation sociale dans tout le pays est fortement réprimée, ce qui inquiète Amnesty International et d’autres organisations de défense des droits humains.

La confrontation ne faiblit pas. Les opinions sont polarisées. Les comportements racistes et classistes refont surface chez ceux qui sont convaincus qu’il faut « leur tirer dessus ». Certains manifestants appellent à la paix, tandis qu’à Quito et à Guayaquil, des groupes défendent leur ville et rejettent Iza et les Indiens.

C’est un phénomène de racisme similaire à celui que la Bolivie a connu lors de la crise de novembre 2019, laquelle a conduit au coup d’État et à l’accès de Jeanine Áñez à la présidence. Dans les sphères officielles, on parle de « grève violente », de « terroristes », on entend que les indigènes veulent détruire la « démocratie », que le financement provient du « trafic de drogue », et certains vont jusqu’à affirmer que Correa et le « corréisme »sont derrière tout cela. Dans les rues, on entend aussi crier « Dehors Lasso, dehors ! ».

Divers secteurs, les plus grandes universités, l’Église, appellent au dialogue et au respect de la Constitution. Plusieurs ambassades européennes et américaines ont mis en garde contre ce climat politique et ont insisté sur la nécessité du dialogue. L’OEA a fait de même. Pourtant, rien ou presque n’a filtré à l’international ; les grands médias du pays, en particulier la télévision, sont restés sélectifs dans leurs reportages et ont eu tendance à défendre les positions du gouvernement et à délégitimer le mouvement indigène. Le rôle d’information en continu, avec des vidéos, des photos, des interviews et des reportages, ce sont médias alternatifs qui l’ont tenu, sur Internet et sur les réseaux sociaux. Au niveau officiel, on a bien tenté de les réduire au silence, mais sans véritable succès.

La situation est plus grave qu’en octobre 2019, quand le mouvement indigène avait vivement protesté contre le gouvernement de Lenín Moreno (2017-2021). Pour le comprendre, il faut la mettre en perspective avec les événements récents. Rappelons d’abord que Guillermo Lasso a remporté le scrutin avec 52,36 % des voix contre le candidat « correiste » Andrés Arauz, qui a obtenu 47,64 % des voix. Donc, dès le début, il n’a pas eu le soutien de près de la moitié de l’électorat. Il a prêté serment en tant que président de l’Équateur le 24 mai 2021. Depuis, laissant de côté ses promesses de campagne, mais pas ses orientations en matière économique, il s’est inscrit dans la continuité du gouvernement de Lenín Moreno (2017-2021), qui avait rétabli la voie corporative néolibérale, tout en poursuivant la réinstitutionnalisation conservatrice de l’État, le privilège des intérêts patronaux, la persécution du « correismo », ainsi que la criminalisation de la contestation sociale.

Le gouvernement de Lasso représente désormais les forces les plus puissantes du pays : les banquiers, les lobbies économiques, les riches, les classes moyennes, les grands médias, la droite politique, ainsi que le capital transnational. Tous convergent en faveur du maintien d’un idéal : le néolibéralisme en tant que modèle économique. Or, le néolibéralisme a été appliqué en Équateur sur un modèle oligarchique, conservateur, rétrograde et discriminant. Le contrôle de l’État a été envisagé comme une opportunité de faire de bonnes affaires avec les ressources, les biens et les services publics.

À cela s’ajoute le mécanisme élargi de crédit (MEDC) du FMI, hérité du gouvernement Moreno, qui a favorisé les mesures économiques de Lasso : réduction des impôts, limitation du rôle de l’État, privatisations, flexibilité du travail, extractivisme, ouverture économique. Lasso est directement issu des rangs de cette élite économique. Il s’inscrit dans l’idéologie des gouvernements conservateurs de la région. Pour les États-Unis, il est un allié indispensable, et plus encore après le triomphe de Gustavo Petro en Colombie. En bref, c’est tout un ensemble qui constitue, sociologiquement parlant, « le bloc de pouvoir dominant, ou hégémonique » en Équateur.

En ne tenant pas compte des expériences latino-américaines et surtout équatoriennes des dernières décennies du xxe siècle, ni des études qui les ont suivies, comme celles de la CEPALC, il était évident et inévitable que le modèle d’entreprise néolibéral, poursuivi et renforcé par Guillermo Lasso au cours de sa première année de gouvernement, allait creuser la fracture sociale entre l’élite privilégiée appartenant à la sphère du pouvoir et le reste de la société, en particulier les plus pauvres – au premier titre desquels les indigènes – qui ne trouvent aucune possibilité de promotion et de bien-être.

Les conditions de vie et de travail en Équateur se sont considérablement détériorées depuis 2017, avec la ruine des services publics en matière d’éducation, de santé et de sécurité sociale, qui avaient fonctionné de manière acceptable sous le gouvernement de Rafael Correa (2007-2017). Moreno ne s’est même pas occupé de la vaccination en pleine pandémie de Covid en 2020, alors que, pour le coup, le gouvernement Lasso l’a mené avec succès. En une année seulement, l’insécurité a atteint un niveau sans précédent en raison de l’augmentation d’une criminalité imparable. La situation sociale précaire s’accompagne d’une frustration et d’un désespoir généralisés.

Sous couvert de l’accord avec le FMI, Lasso a poursuivi les idéaux néolibéraux des élites qui le soutiennent. Il y a une incapacité dominante à comprendre les demandes sociales, ainsi que le monde indigène, dont la culture et l’histoire sont ignorées. Les conséquences de la polarisation sociale créée par le pouvoir ploutocratique sont visibles aujourd’hui dans l’impressionnante réaction populaire. La stratégie officielle du gouvernement est d’apparaître comme un promoteur du dialogue et de la paix, mais la CONAIE affirme avoir organisé des pourparlers à différentes occasions sans avoir jamais rien obtenu. Des positions conflictuelles qui ont mené à ce vendredi 24, lorsqu’à la télévision, le président s’est emporté contre la « violence », les « criminels infiltrés », les « groupes de vandales » et contre Iza. Il a affirmé que tous voulaient « déstabiliser la démocratie » et a déclaré que la police et les forces armées feraient « un usage progressif de la force », appelant les indigènes et les paysans à « retourner dans leurs communautés ». Presque immédiatement, le siège des lieux où étaient logées les personnes venues à Quito a commencé, et l’offensive répressive a été lancée : elle s’est avérée brutale et est appelée à l’être plus encore. Les images qui circulent sur Internet sont choquantes et douloureuses.

Dans un autre espace, les partis institutionnels s’opposent dans leurs propres dynamiques, selon leurs propres intérêts et calculs. Dans la société civile, des solutions constitutionnelles ont été proposées : la démission du président, la destitution légale, l’application de la « croix de la mort » (l’exécutif et aussi le législatif partiraient et de nouvelles élections seraient convoquées) ou la révocation du mandat sur les bases légales prévues à cet effet.

Le parti UNES (« correísmo ») a défendu la destitution constitutionnelle du président et a réussi à ce que l’Assemblée nationale commence à se pencher sur la question le samedi 25, bien qu’il semble certain que la majorité des votes nécessaire ne sera pas atteinte. Bien entendu, les forces de droite – PSC, ID, BAN, une branche de Pachakutik et plusieurs indépendants – se sont alignées contre cette proposition et, en fin de compte, ont pris position en faveur de Lasso. Le gouvernement, lui, crie à la tentative de coup d’État et, afin de minorer les sujets de débats à l’Assemblée, il a levé l’état d’urgence. On ne sait pas ce qui va se passer dans ce jeu d’acteurs politiques.

Au-delà de cette sphère de la vie politique, le conflit social continue de faire rage entre le gouvernement et la CONAIE – les secteurs populaires – qui, malgré la répression quotidienne brutale, persiste à défendre l’agenda en 10 points.
Clairement, les points de cet agenda visent à remettre en cause le modèle économique du gouvernement et impliquer un changement de cap. Au milieu de tant de divergences, les entreprises demandent au gouvernement « d’entendre les demandes de changement », tout en maintenant l’usage progressif de la force « de manière légitime ». Quelle sera l’issue de la situation actuelle en Équateur ? Pour l’instant nul ne saurait le dire.

Voir l’article original sur le site Alai