Les extrêmes droites, mieux les connaître pour mieux les combattre

En Allemagne, en Italie ou en France, l’extrême droite tue par dizaines

, par Basta ! , DU ROY Ivan, KNAEBEL Rachel

En juin 2013, le militant antifasciste Clément Méric est tué par des skinheads d’extrême droite. Le procès, en septembre 2018, abouti à la condamnation de deux d’entre eux. Plusieurs militants identitaires sont au même moment mis en examen, suspectés d’avoir participé à un commando quelques mois plus tôt contre des étudiant·es montpelliérain·es occupant leur université. En Allemagne, manifestations et violences se sont multipliées contre les migrant·es. En Italie, les agressions ont augmenté contre les personnes noires ou arabes après la victoire électorale du parti d’extrême-droite de la Ligue du Nord. Alors que les mouvements d’extrême-droite et xénophobes européens enchaînent les succès électoraux, les violences perpétrées par leurs militants ou les groupes radicaux qui se développent dans leur sillage inquiètent de plus en plus.

Graffiti à la mémoire de Clément Méric, assassiné par des militants d’extrême droite @Jeanne Menjoulet (CC BY 2.0)

Le procès des agresseurs de Clément Méric, jeune étudiant et militant antifasciste tué par des membres de groupes d’extrême-droite en juin 2013, a eu lieu en septembre 2018. Il a abouti sur la condamnation d’Esteban Morillo et Samuel Dufour, à 11 ans et 7 ans de prison. Un troisième accusé a été acquitté. Parallèlement, sept personnes, proches du groupe nationaliste et identitaire Ligue du midi, avaient été arrêtées au même moment et placées en garde à vue. Elles étaient suspectées d’avoir participé à un commando qui avait agressé des étudiant·es à l’université de Montpellier en mars 2018.

De la Suède à la Grèce en passant par la France, les partis d’extrême-droite n’ont jamais été aussi électoralement forts en Europe, accédant même au pouvoir en Italie ou en Autriche. Dans leur sillage, toute une série de groupes identitaires ou même néo-nazis sont tentés d’investir la rue par la violence, comme en Allemagne, qui a connu à l’automne 2018 une nouvelle série de manifestations d’extrême droite avec leur lot de violences xénophobes, ou en Italie, où les agressions racistes se sont banalisées avec l’arrivée au pouvoir de la Ligue du Nord. Un regain inquiétant, même si les agressions anti-migrant·es ne sont, malheureusement, pas une nouveauté.

Allemagne : sept personnes assassinées par l’extrême-droite chaque année

En Allemagne, depuis 1990, date de la Réunification, au moins 194 personnes ont été tuées par la violence d’extrême droite. Soit sept personnes assassinées par des militants d’extrême-droite chaque année ! [1] Celles-ci comptent également au moins 12 autres cas suspects pour lesquels « il existe un faisceau d’indices qui pointe vers l’extrême-droite, mais pas de certitude, soit parce que le dossier a déjà été détruit, soit parce que la police n’a entrepris aucune investigation en direction d’un motif politique », explique l’organisation Amadeu Antonio Stiftung.

Parmi ces 194 morts, les cibles privilégiées sont les personnes migrantes et les exclu·es. Matle Lerch, sans domicile, est battu à mort par deux skinheads, le 12 septembre 2000, dans la région du Schleswig-Holstein, dans le nord du pays. Les deux agresseurs ont déclaré s’être sentis insultés par des propos de l’homme qui avait critiqué la mouvance skinhead. Samuel Kofi Yeboah, 27 ans, originaire du Ghana, meurt neuf ans plus tôt, le 19 septembre 1991, dans l’incendie d’un foyer pour demandeurs d’asile, à Sarrelouis, près de la frontière française. Les responsables de l’incendie — volontaire — n’ont jamais été identifiés mais le mobile d’extrême-droite a été retenu.

Groupe terroriste néonazi

Dix personnes – huit d’origine turque, un Grec, une policière – ont été tuées entre 2000 et 2007 par le groupe terroriste néonazi NSU (Nationalsozialistischer Untergrund). Le procès de la dernière membre connue encore en vie de ce groupuscule, Beate Zschäpe, s’est terminé en juillet 2018. Elle a été condamnée à la perpétuité. Deux de ses comparses, deux hommes, s’étaient suicidés en 2011. De nombreuses zones d’ombres perdurent sur le réseau d’aide et de soutien dont les trois terroristes ont bénéficié pendant dix ans.

Le 17 septembre 2016, un homme sans domicile de nationalité moldave est tabassé par le directeur d’un supermarché à Berlin. Celui-ci a ensuite commenté son acte par des propos racistes sur les réseaux sociaux. La victime est décédée quelques heures plus tard des suites de ses blessures. Le 19 octobre 2016, un policier est tué, lors d’une perquisition, par un membre du groupuscule des « Reichsbürger » (« citoyens de l’empire »), un groupe d’extrême droite qui ne reconnaît pas l’existence de la république allemande, ni ses lois.

En Italie, 11 homicides d’extrême droite en seulement quatre ans

De son côté, le gouvernement allemand ne reconnaît que 83 morts liées à des attaques de l’extrême-droite. D’où vient cette différence avec le décompte des organisations antiracistes et antifascistes ? « Le système de calcul de la police ne classe comme d’extrême-droite que les cas d’homicides pour lesquels la motivation politique peut être prouvée comme cause du passage à l’acte. Les faits pour lesquels un motif raciste ou relevant du darwinisme social joue un rôle dans l’escalade de la violence ne sont pas considérés par les autorités comme des crimes relevant d’un motif politique d’extrême-droite, et sont ainsi dépolitisés », explique la fondation Amadeu Antonio. La fondation porte le nom d’un jeune travailleur angolais tué dans la petite ville est-allemande d’Eberswalde dans la nuit du 24 au 25 novembre 1990 par un groupe d’une quinzaine de jeunes d’extrême-droite. Il est l’un des premiers morts de la violence d’extrême droite dans l’Allemagne réunifiée.

En Italie, les agressions néofascistes se multiplient : un site antifasciste a comptabilisé 189 agressions d’extrême droite depuis 2013, et 11 homicides racistes et d’extrême droite entre 2003 et 2018 (Voir ici). L’une des personnes tuées s’appelait Idy Diène, un vendeur ambulant sénégalais, tué par balle en mars 2018 à Florence par un Italien sexagénaire. En juin 2018, le syndicaliste malien Soumaila Sacko est tué d’une balle dans la tête en Calabre, alors qu’il ramassait de la ferraille dans une usine désaffectée. En 2011, un militant du parti d’extrême droite italien CasaPound avait tué par balles deux vendeurs ambulants sénégalais dans la capitale de Toscane.

L’extrême-droite européenne commence également à s’en prendre davantage à ses adversaires : en Grèce, le rappeur antifasciste grec Pavlos Fyssas est mortellement poignardé par des néonazis en septembre 2013. Et chacun se souvient de la tuerie de masse perpétrée par l’ultranationaliste Anders Breivik, en Norvège le 22 juillet 2011, contre un rassemblement de jeunes du parti travailliste : 77 morts et 151 blessés.

En France, à notre connaissance, aucune carte ne recense les meurtres liés à l’extrême-droite. Le nombre d’homicides causés par cette violence politique y semble cependant bien plus faible qu’en Allemagne. Bien avant Clément Méric, tué en 2013, il y a eu le meurtre d’Ibrahim Ali, à Marseille. Ce jeune Français de 17 ans d’origine comorienne est tué par balles par des colleurs d’affiches du FN le 21 février 1995. Nous sommes alors en pleine campagne pour l’élection présidentielle. Les trois colleurs d’affiches ont écopé de 10 à 20 ans de prison. Bruno Mégret, alors député européen et l’un des principaux dirigeants du FN, vient plaider en leur faveur lors de leur procès. Trois mois plus tard, entre les deux tours de la présidentielle, alors que Jean-Marie Le Pen a pour la première fois franchi la barre des 15 % au premier tour, le FN organise sa manifestation annuelle à Paris, le 1er mai. En marge du défilé, Brahim Bouarram, de nationalité marocaine, est poussé dans la Seine, où il se noie. Plusieurs sympathisants et militants du FN et de L’œuvre française, un groupuscule néofasciste — dont les meurtriers de Clément Méric sont, 17 ans plus tard, également proches — sont condamnés.

Torturé puis tué parce qu’il « était homo et avait la peau noire »

En 1990, un jeune Mauricien, James Dindoyal, paie de sa vie sa rencontre avec deux skinheads du Havre, proches des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). Parce que, selon eux, il s’agissait d’un « boucaque » – mélange des termes « bougnoule » et « macaque » –, ils l’ont forcé à ingurgiter un mélange de bière et de produits toxiques avant de le jeter dans la mer, du haut d’une digue [2]. En juin 2007, à Reims, Alexis Frumin est torturé puis étranglé par ses quatre colocataires parce qu’il « était homo et avait la peau noire », reconnaît l’un des accusés. Son corps est jeté dans une rivière. Tous les quatre étaient proches de la mouvance skinhead néonazie, arborant croix gammée, drapeau allemand et écoutant du « rock anticommuniste et antiracaille » [3]

Un autre militant proche — encore ! — des JNR et de la mouvance d’extrême-droite lilloise a été mis en examen en juillet 2017 pour l’affaire des « noyés de la Deûle ». Le 11 novembre 2011, Hervé Rybarczyk, guitariste d’un groupe punk, avait été retrouvé noyé dans la rivière Deûle qui relie Douai à Lille. Trois personnes ont été mises en examen dans cette affaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, en réunion, avec préméditation ou guet-apens, et avec arme » [4]. « Voilà, voilà, que ça recommence ; Partout, partout, ils avancent », chantait Rachid Taha, décédé ce 12 septembre. « La leçon n’a pas suffit ; Faut dire qu’à la mémoire on a choisi l’oubli. »

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