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La normalisation et ses effets sur les producteurs du Sud

Effet des normes réglementaires européennes, agriculture biologique et commerce équitable sur les systèmes de production de la filière café en Bolivie

, par ISF - Ingénieurs sans frontières

Cette étude de cas souhaite interroger l’effet des normes volontaires et sanitaires sur les acteurs de la filière café en Bolivie. Le premier objectif était d’identifier les forces ou les défaillances issues des processus de normalisation pour les acteurs de la filière café. Le second était de trouver des pistes de réflexions pour améliorer les normes, suggérées (explicitement ou implicitement) par les acteurs de la filière eux-mêmes.

Toutes les « normes » de production liées au café ont été étudiées (sanitaires, de qualité…), mais les normes récentes et « volontaires » ont été plus particulièrement analysées :

  • les nouvelles normes concernant la traçabilité et les taux d’ochratoxines (toxines produites par des moisissures)
  • les normes de l’Agriculture Biologique (AB) : celles internes à la Bolivie (loi 3525) et celles des pays importateurs (Europe, États-Unis, Japon)
  • les normes du Commerce Équitable (CE), en particulier celles de FLO (disponibles sur le site.
  • les normes des labels de qualité, décernés selon les qualités organoleptiques du café

La filière café bolivienne :

La filière café bolivienne est une filière jeune sur le marché international. Ce n’est qu’à partir de 1970 que la production de café a été suffisante pour être exportée. En 2006, le café bolivien représentait seulement 0,1% de la production mondiale. Au moment de l’étude (2007), 23.000 familles produisaient du café, dont 95 % dans la région de la Paz.

Environ 50% de ces familles sont regroupées sous des formes associatives appelées « Organizaciones Economicas Campesinas » (OECAs), elles-même membres de la « Federacion de Caficultores Exportadores de Bolivia » (FECAFEB). Elles étaient 30 en 2007. Ces structures permettent de faciliter l’exportation et la certification CE ou AB du café. Ces deux certifications sont presque toujours associées pour répondre à des contraintes de marché. Par exemple, les OECAs sont toutes labellisées AB mais leur production s’écoule parfois sur les circuits conventionnels faute de clients. Cette complémentarité CE/AB est importante en terme de perception des normes (cf résultats).

L’autre moitié des producteurs de café est composée de petits producteurs hétérogènes, affiliés à des entreprises privées locales. Le café n’est pas forcément leur principale production, les cultures de leurs parcelles pouvant être très diversifiées (coca, achiote, agrumes, fruits…).

Une étude qui part de la parole des acteurs de la filière

Le parti pris de cette étude était de donner la parole aux acteurs de la filière. Elle se distingue ainsi d’une étude d’impact qui s’appuie sur des données uniquement quantitatives. 77 entretiens semi-directifs ont été menés, afin de recueillir au mieux le vécu des producteurs et les impressions d’autres acteurs du territoire sur les effets des normes (socialement, économiquement et environnementalement).

Il faut souligner que l’échantillon d’acteurs interviewé n’est pas déterminé par la méthode des quotas, ni par une méthode aléatoire. Certaines catégories d’acteurs sont plus « hétérogènes » que d’autres et plus d’entretiens ont été nécessaires avant d’arriver à une saturation de la prise d’information.

Ainsi, 35 producteurs, 9 exportateurs-intermédiaires, 12 responsables de coopératives, 4 certificateurs et douanes, 2 extérieurs locaux, 1 responsable de collectivité et 12 autres personnes ont été interviewées.

Les entretiens ont été menés par deux personnes, selon une grille d’analyse mise au point avec des sociologues du CIRAD (lien web). Sept critères ont été pris en compte :

  • le revenu : biens matériel, conditions de vie, modes de culture et leur évolution, revenus propres
  • le capital social : capacité à s’insérer dans des réseaux sociaux plus ou moins forts, plus ou moins larges, types de liens noués
  • les ressources cognitives : amélioration des connaissances, performances cognitives de la coopérative, scolarisation
  • « l’empowerment » : capacité d’une population à prendre part aux négociations, d’augmenter son pouvoir vis-à-vis de celles-ci et de la prise de décision
  • la sécurisation des ressources : une norme peut être favorable aux producteurs mais mal perçue car elle augmente les risques en termes de débouchés sur le marché (fluctuations des prix, risque de non-labellisation…)
  • les inégalités, qui peuvent créer un sentiment exacerbé de pauvreté
  • les effets d’entraînement : un développement peut aller au-delà du cercle de producteurs et de familles concerné(e)s. Il s’agit d’observer si des effets d’imitation ou de redistribution de la richesse générée existent.

Étant donné que les normes concernées par l’étude incluent des normes environnementales, une évaluation du niveau de sensibilisation des populations aux questions environnementales a aussi été menée.

Résultats de l’étude :

a) La perception des normes par les acteurs de la filière café bolivienne :

Malgré des rendements exceptionnels, la culture du café est relativement récente dans la région des Yungas. Initialement en « retard » d’un point de vue qualité, le café bolivien fut sanctionné d’une décote de 25 à 30% par rapport au prix fixé par la bourse de New-York. Les débouchés de vente étaient ainsi très restreints, sur un marché du café « bas de gamme » déjà quasi-saturé par la hausse de la production en Asie du Sud-Est. Le besoin d’une meilleure valorisation de la production et d’un accès à des marchés plus sûrs s’est fait ressentir.

Aidés par des ONG de développement, les Organisations de Producteurs (OP) se sont tournées vers des marchés émergents : AB, CE ou « café spécial ». Ces marchés labellisés permettent une meilleure valorisation des productions et plus de sécurité de commercialisation (hausse de la demande). La large normalisation du café bolivien est donc initialement un choix politique des OP et de la FECAFEB.

Ainsi, pour beaucoup d’acteurs économiques (producteurs et responsables d’OP), les normes volontaires sont perçues comme un moyen d’atteindre de nouveaux marchés plus valorisants et plus sécurisés que le marché conventionnel. Les producteurs voient peu le côté « éthique » du CE ou de l’AB. Sur 51 entretiens de producteurs et dirigeants, 27 (53%) assimilent explicitement les normes à des contraintes ou à de simples marchés. 6 d’entre eux assimilent purement et simplement les normes à des exigences du type « le Nord le demande, on le fait ».

Les acteurs de la filière café bolivienne ont cependant une vision hétérogène des normes. Chez les producteurs, on distingue 2 principaux types :

  • les producteurs “de base”, qui ont peu de connaissances sur les normes dans leur théorie mais plutôt dans leur application (pour ceux qui sont dans des OP certifiées). Ils distinguent souvent mal le CE de l’AB car ces normes sont généralement associées dans les OP et reprises dans un seul et unique document appelé « normes internes ».
  • les dirigeants d’OP ou les producteurs atypiques/innovants, qui sont beaucoup plus au courant des normes dans leur fondement et leur mise en pratique. Les dirigeants sont tenus de se mettre au courant, car ils rédigent les normes internes à chaque OP. Ils ont de plus un niveau de perception de la gouvernance des normes beaucoup plus grand que celui des producteurs de base (ils sont plus impliqués dans les processus de commercialisation). Les producteurs atypiques sont des producteurs qui ont fait la démarche de s’intéresser aux normes et de comprendre leur logique, pour maximiser la rentabilité de leurs systèmes. Ils perçoivent les normes volontaires comme de véritables modèles de gestion d’exploitations et peuvent aller au-delà dans leur application.

Cette vision est cependant à nuancer car d’une coopérative à une autre, on observe de grandes disparités : dans les OP les plus riches ou anciennes, beaucoup plus de producteurs sont au courant des modifications des normes, de leur gouvernance ou de leur but que dans les jeunes OP.

b) les revendications des acteurs de la filière vis à vis des normes

Les producteurs ont globalement très peu de revendications par rapport aux normes, du fait de leur dépendance à ce système, mis à part concernant le prix de vente du café. Ils appliquent les normes telles que le marché le demande et sont près à faire des sacrifices de temps pour plus de rémunération : ils s’accordent ainsi à dire que les normes volontaires représentent plus de travail (temps de réunion, temps sur la parcelle…) mais que cela en vaut la peine.

Pour les producteurs concernés, les normes volontaires permettent également un accès à une aide technique précieuse. La culture de café étant très récente en Bolivie, les producteurs sont demandeurs de conseils pour la conduite de leurs cultures. Avec les normes, ils trouvent des modèles de systèmes de production et une assurance de bonne conduite (lors des contrôles notamment) qui les rassure. Au final, ils apprécient plutôt ces normes volontaires.

Face à ces différentes dimensions, que devient le rôle du certificateur ? Est-il un simple contrôleur ou aussi un technicien ? Doit-il aider, accompagner les producteurs dans la mise en place de leur système de production ou cela va-t-il contre son « indépendance » ?

Les certificateurs rencontrés aimeraient davantage participer à la création des normes car certaines sont mal adaptées au terrain. Ils revendiquent pleinement leur rôle de relais Nord-Sud concernant la gouvernance des normes, mais souhaiteraient que leur rôle soit mieux cadré, compte tenu de la déviance de leur fonction vers de l’aide technique aux producteurs.

c) les effets constatés et témoignés des normes

Selon l’étude, les normes CE et AB ont indéniablement eu un impact positif sur la qualité, notamment en obligeant ou en permettant les installations nécessaires pour un bon « pré-process ».

Cependant, certains accusent l’AB ou le CE en tant que tels de ne pas valoriser la qualité de leur production. Certains producteurs préfèrent alors se tourner vers des labels comme les “cafés spéciaux” : le prix du café y est fixé en fonction d’une note sur les qualités organoleptiques du café. Ces labels sont parfois qualifiés de plus gratifiants ou de plus faciles à gérer. Il existe ainsi une certaine confrontation entre labels de qualité et ceux basés uniquement sur des normes environnementales et sociales.

Malgré l’enrichissement et la professionnalisation constatées, les normes ont un effet secondaire de marginalisation de producteurs et de création d’inégalités entre producteurs. Au sein même d’une Organisation Professionnelle, les dirigeants sont ceux qui semblent profiter le plus des bénéfices des normes : formations professionnelles, accès aux moyens matériels de l’OP (voitures, téléphones portables, internet…). Accéder à ces rôles n’est pas aisé car il faut être un minimum éduqué (comptabilité, alphabétisation…) ou savoir convaincre un oratoire de voter pour soi..

Certaines OP sont plus riches que d’autres et certains producteurs n’ont accès à aucune OP. En effet, la concurrence entre OP oblige ces organisations à restreindre leur nombre de membres. Certains producteurs sont aussi trop isolés ou n’ont pas assez de production pour faire partie d’une OP (frais de certification ou de mise aux normes pas rentables). Selon Frederico Flores, président de la Fédération des Producteurs de Coca, lui-même producteur d’un peu de café, si plus de la moitié des producteurs de café ne sont pas membres d’une OECA, ce n’est pas par choix propre ou par méfiance mais parce qu’ils n’ont pas une production suffisante pour rentabiliser les frais de certification ou qu’ils ils sont mal informés et ne savent pas comment devenir membre d’une OP.

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