Développement local et décentralisation au Togo : quels effets ?

Des « bassins permanents de stage », pour une démarche de développement local : Cas du Canton de Togoville

, par IRFODEL , TAGODOE Kouassi Hognon

Comment, dans nos actions, où que nous agissons, pouvons‐nous concrètement favoriser l’accès aux droits sociaux, politiques, économiques, environnementaux de nos concitoyens ?

Ainsi pourrait être formulée la problématique d’intervention de tout acteur de développement, en activité dans les pays du Sud (Afrique) où règnent encore et de façon insidieuse la pauvreté et les inégalités.

Faciliter le renforcement institutionnel et les relations entre les acteurs locaux de développement, tel est l’objectif que poursuit l’Institut de Recherche et de Formation pour le Développement Local (IRFODEL) depuis 2006, dans le canton de Togoville, à travers les « bassins permanents de stages » pour enclencher une dynamique de développement local, entendu comme « la démarche de ceux qui ne veulent pas que l’avenir leur tombe sur la tête ».

Il s’agit d’amener, à travers « les bassins de stage », les populations du canton de Togoville à acquérir la capacité d’exercer leurs responsabilités, de se fixer des objectifs et de mettre en œuvre les moyens pour les atteindre dans les domaines qui relèvent de leurs compétences.

La présentation du territoire d’expérimentation, des acteurs, également du principe et de la démarche du bassin permanent de stage, de ses résultats obtenus, de ses succès et échecs nous éclaireront sur le sujet pour conclure sur les perspectives.

Le territoire d’expérimentation et les acteurs

1) Le Togo
Le Togo, pays de l’Afrique de l’Ouest, avec une superficie de 56 000 km2 et une population d’environ de 6,7 millions habitants, traverse aujourd’hui une crise politique et économique comme la plupart des pays africains. En 2006, par exemple, 61,7% des Togolais vivaient en dessous du seuil de pauvreté avec une exacerbation en milieu rural (74,3%).

En dehors des préoccupations d’ordre politique, l’on note qu’il n’existe pas au Togo des formations structurantes sur les questions de développement local articulé avec la décentralisation.

2) Canton de Togoville
La pratique de « bassins de stage permanents » est lancée pour la première fois à Togoville, chef lieu de canton composé de quatre villages (Togoville, Badougbé, Ekpui et Agbantokopé). Situé dans la zone sud-est du Togo, le canton à une population d’environ 20 000 habitants. Il a cédé son nom initial (Togo), à tout le pays, suite à la signature du traité de protectorat par le Roi Mlapa III de Togoville Nachtingal de l’Allemagne en 1884.

La localité traverse de nombreux problèmes liés soient à la chefferie, aux conflits internes, à l’économie locale (l’agriculture et la pêche), à l’insuffisance notoire d’infrastructures socio communautaires (éducation, santé, eau et assainissement, environnement, etc.). Bien qu’étant un territoire historique, Togoville semble refuser le développement car restant dans un immobilisme inquiétant pour les observateurs avertis.

3) Qui est l’auteur de cette initiative ?
IRFODEL, auteur et acteur de la pratique, est un Institut de formation crée en 2006 , et dont la mission est de former et accompagner les agents et acteurs de développement pour leur permettre d’avoir un rôle décisif, dans la définition et la mise en place des réformes de structures et des politiques publiques en cours (démocratisation, décentralisation, privatisation, développement local, etc.), à travers des formations diplômante (BTS d’animateur de développement local ) et continue , complétées par des travaux d’expertise.

Le principe des « bassins permanents de stage »

La démarche de formation d’IRFODEL repose sur le principe de la formation duale, qui alterne la théorie et la pratique, l’apprentissage en salle de cours et la pratique en grandeur nature sur le terrain avec les « bassins permanents de stage », également le travail individuel et le travail en groupe de recherche-action (en salle et/ou dans les organisations professionnelles) afin que les étudiants et les acteurs locaux, développent des capacités leur permettant de « savoir pour mieux agir ».

Alors, l’une des pièces maîtresses de la stratégie de formation est la mise en place et la gestion des « bassins permanents de stage ». Dans la mise en œuvre, les étudiants effectuent au cours de leur formation deux types de stage. En première année, le stage d’immersion dans un village permet aux étudiants, munis d’outils d’observation participante et d’animation, d’échanger avec les villageois sur les différents aspects socio-économiques, particulièrement sur les problèmes de développement. En deuxième année, dépassant la simple observation, les étudiants font un travail de fond en collaboration directe avec les différentes composantes de la population pour aboutir à la réalisation du « plan de développement local », un outil majeur.

Il est prévu dans la stratégie de lancer des actions expérimentales de formation ou d’initiation de micro projets de développement dès que les communautés qui accueillent les stages prennent conscience de la nécessité d’amorcer « une dynamique de développement » reposant avant tout sur ce qu’elles sont, ce qu’elles possèdent et ce qu’elles veulent être à terme.

La pratique pédagogique fondée sur les « bassins permanents de stage » ou « territoires d’expérimentation » permet ainsi de choisir un cadre physique permanent pour l’expérimentation des savoir-faire des étudiants et des formateurs au contact des réalités locales en vue de produire une synergie de développement au contact des savoir-faire locaux. Ceci se fait avec le Comité villageois de développement (CVD) et ses commissions spécialisées sur les questions essentielles (santé, éducation, économie locale…). Ces acteurs locaux ont pour mission de mobiliser au niveau local les ressources pour asseoir des initiatives citoyennes de développement en partenariat avec les démembrements de l’État et les autres acteurs de la société civile.

Parallèlement aux stages, des actions ponctuelles d’expertise sont menées dans le canton en vue d’informer sur le processus de la décentralisation, de coopération de proximité, du rôle de l’éducation. Aussi l’appui-accompagnement aux CVD rentre t-il dans une phase de consolidation des acquis au niveau cantonal. Il s’agit d’un programme de formation, axé sur les thèmes « Rôle des CVD dans le processus de développement du canton de Togoville », « Décentralisation », « Développement local », « Gestion des infrastructures socio-communautaires », etc. qu’animent les formateurs mensuellement (une journée), au profit des responsables et membres des CVD des villages du canton.

A quoi sommes – nous parvenus avec le territoire d’expérimentation de Togoville ?

1) Résultats obtenus
Après presque six ans de pratique au sein du « bassin permanent de stage » de Togoville, nous pouvons noter ce qui suit :

  • Les documents produits par les étudiants lors des stages constituent une référence pour la suite des études à réaliser pour tracer la voie d’un développement harmonieux des villages du canton ;
  • L’idée de la mise en place d’une fédération des CVD des villages du canton a germé. A la clé, un comité provisoire est mis sur pied pour les démarches ;
  • La réflexion sur l’élaboration d’un projet commun, sur la base du projet self help de l’Ambassade des États Unis au Togo a également émergé ;
  • Le souhait de restitution des acquis de la formation, par les responsables des CVD, à l’endroit de la chefferie et les autres membres de la communauté pour régler le problème de conflit de compétence.

Globalement, au niveau du canton, avec les CVD, un déclic est né pour mieux faire. Les bases d’un réseau cantonal de comités villageois de développement du canton, sont jetées avec la participation des étudiants et des formateurs d’IRFODEL, balisant la voie à la future « commune rurale ».

Cette démarche a permis d’ expérimenter une démarche de formation/action de renforcement des capacités à travers le principe des « bassins permanents de stage », dans une dynamique d’apprentissage s’inscrivant dans la durée, sans contrainte de résultats immédiats, au rythme des CVD, et sans apparaître comme porteur de projet de vie pour le canton.

2) Les difficultés se résument en quelques points :

  • Manque de moyens pour la mise en place des systèmes de planification et de suivi compatibles avec les spécificités de cette méthode (formation/action) afin de générer une relation de qualité durable avec les CVD et de mobilisation des ressources ;
  • Méfiance et incrédulité de la part de la population, car déçue par les promesses des politiciens et certains partenaires d’appui ;
  • Des conflits souvent liés au leadership (particulièrement à la chefferie) au sein de la communauté ;
  • L’esprit d’assistanat et le manque de prise d’initiative qui exigent beaucoup d’investissement dans l’accompagnement.

Quels sont les enseignements et perspectives de cette expérience ?

Nous tirons de cette expérience trois grandes leçons : (i) il ressort que le travail concerté, en partenariat avec les acteurs locaux dans une démarche de co-responsabilité, où l’appui institutionnel est clairement différencié de la réalisation des projets opérationnels peut contribuer au développement local, (ii) le renforcement des capacités, inscrit dans la durée peut permettre aux plus démunis de se prendre en charge pour obtenir la réalisation des services essentiels, leur permettant d’avoir accès aux droits fondamentaux, (iii) le changement social dépend essentiellement et prioritairement des acteurs concernés et les actions initiées de l’extérieur sans être adossées aux acteurs locaux ont peu de chance de se pérenniser.

La poursuite de l’expérience avec le canton de Togoville peut aboutir à une organisation cantonale de développement structurée, capable d’offrir des services efficaces et pertinents aux populations des quatre villages, en préparation de l’effectivité de la décentralisation.

C’est un processus qui permettra aux citoyens du canton de maîtriser la voie à suivre pour participer au choix des actions qui les concernent, pour se mettre en relation avec les réseaux d’acteurs publics et privés, susceptibles de contribuer à l’éclosion des initiatives endogènes.
L’objectif ultime est la capitalisation de la démarche et de sa vulgarisation au sein des collectivités locales et centres de formation membres du PROFADEL (Programme de Renforcement de l’Offre de Formation des Agents de Développement Local).

Commentaires

Bibliographie :
 Rapports des stages des étudiants d’IRFODEL (Institut de Recherche et de Formation pour le Développement Local) promotions 2006-2008 (Togoville), 2007-2009 (Kéta Badougbé), 2008-2010 (Epkui), 2010-2012(Kéta Agbanto kopé)
 Rapports d’activités sur les missions d’IRFODEL dans le canton
 Modules de formations à IRFODEL

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