Des Asháninkas de l’Amazonie centrale [du Pérou] prêt·es à prendre les armes pour faire face au narcotrafic de la région de Pasco

, par Ojo Publico , SANTOS Geraldine

Les autochtones de la Vallée del Pichis, située dans les districts de Puerto Bermúdez et Constitución, dans la région de Pasco [au Pérou], dénoncent la disparition de deux dirigeants et ont annoncé qu’ils prendront les armes contre le narcotrafic. Cette mesure radicale est une des conséquences de l’abdication du gouvernement depuis des années face à l’expansion des plantations illégales de la coca en Amazonie.

Culture de la feuille de coca dans la vallée du Pichis-Palcazu-Pachitea.
Selon le suivi de Devida jusqu’en 2019, les héctares de culture de coca ont augmenté dans cette vallée depuis 2017.
Graphique : OjoPúblico. Source : DEVIDA - Get the Data - créé avec Datawrapper

Le 19 août, Analia Núñez Ampiche a vu pour la dernière fois son mari Santiago Meléndez Dávila, dirigeant de la communauté San José de Apuracayali, située dans le district de Puerto Bermúdez, dans la province de Oxapampa et la région de Pasco. Après lui avoir dit au-revoir, elle l’a vu monter dans une camionnette et depuis elle ne sait pas où il se trouve. « Depuis ce jour, je ne l’ai pas revu. Certains me disent de ne pas poser de questions, qu’il est mort » raconte-t-elle à OjoPúblico. Membre du groupe ethnique yanesha, elle rapporte que son mari se consacrait à l’agriculture, à son petit magasin, et à la communauté qu’il dirigeait.

Le 20 août, l’apu [chef de communauté autochtone amazonienne] Meléndez Dávila appelait les membres de sa famille pour leur dire qu’il avait trouvé du travail sans toutefois préciser le lieu, qu’il allait bien et également pour leur recommander de prendre soin d’eux pendant son absence, se souvient sa femme. Six jours après ce dernier appel, elle dut se rendre au commissariat de Constitución afin de signaler la disparition de son mari. Mais, affirme-t-elle, elle a été mal reçue et ils ont minimisé les faits. « J’appelle pour leur demander s’ils ont eu des nouvelles de mon mari, mais ils ne me répondent pas. Il n’y a pas de justice » se plaint Núñez Ampiche.

C’est une situation similaire que vit la famille de Luis Tapia Meza, président des rondas indígenas [patrouilles autochtones] de la communauté Alto Lorencillo II, située dans le district de Constitución. Le 22 septembre dernier, le dirigeant rentrait chez lui lorsqu’il a été pris en embuscade avec sa fille cadette par une camionnette noire aux vitres teintées. « Des hommes armés sont descendus et l’ont frappé. Lui, ils l’ont mis dans la camionnette, laissant ma sœur blessée sur le chemin » a rapporté son fils Luis Tapia à OjoPúblico.

La famille de Tapia Meza s’est rendue le jour même au commissariat de Constitución pour porter plainte, mais elle n’a pas été reçue. Ce n’est que le lendemain que l’incident a pu être enregistré. Le jeune asháninka a raconté que sa mère avait été victime de discrimination parce qu’autochtone, et qu’on ne lui avait pas permis de faire les démarches immédiatement. Jusqu’à ce jour, il ne sait pas où est son père.

Suite à ces deux cas, l’Association de la Nacionalité Asháninka del Pichis (ANAP), qui représente plus de 12 000 personnes autochtones dans les districts de Puerto Bermúdez et Constitución de la région de Pasco, a publié jeudi dernier une déclaration dans laquelle elle annonce que face à l’inaction des autorités pour lutter contre le narcotrafic, ils et elles s’attaqueront elles·eux-mêmes à la délinquance ainsi qu’à tous ceux qui développeront des activités illégales. « Si nous continuons à attendre que les fonctionnaires de justice et les gouverneurs en service réagissent, il y aura encore des morts et des disparu·es », peut-on lire dans le document. Cette organisation, qui dans les années 1980 et 1990 a fait face au terrorisme avec son armée, s’apprête aujourd’hui à reprendre les armes.

L’apu [chef de communauté autochtone amazonienne] Jennri Zegarra Ingeniero, président de l’ANAP, a indiqué à OjoPúblico que la disparition de deux dirigeants de son organisation est une vengeance des narcotrafiquants contre la population car la Police procède actuellement à la saisie de leurs produits et à la destruction des cuves de trempage. « Ils les ont tous deux emmenés dans des véhicules appartenant aux narcos, nous savons qui a fait cela et nous irons leur réclamer de nous les rendre vivants, puisque la Police ne fait rien » a-t-il affirmé.

« Nous voyons bien que la Police ne fait rien, nos frères disparaissent et aucun responsable n’est puni. C’est pourquoi nous allons affronter le narcotrafic tout comme nous l’avons fait avec le terrorisme dans les années 1980 et 1990 » prévient le dirigeant Jennri Zegarra, un apu qui représente 147 communautés asháninkas à Puerto Bermúdez (123) et Constitución (24). Le dirigeant a indiqué que depuis que la pandémie a commencé, la coca illégale a augmenté sur le territoire, entraînant de ce fait la violence envers les autochtones qui s’opposent à ces plantations illicites.

OjoPúblico a interrogé le Défenseur du Peuple pour savoir s’il avait connaissance des disparitions signalées par l’ANAP, mais il leur a été signifié qu’elles n’avaient pas été rapportées auprès de l’institution. De son côté, le Front Policier Puerto Inca a précisé que des enquêtes sont en cours sur ces deux cas. Le Ministère de la Justice leur a confirmé que des recherches sont menées conjointement avec la police pour retrouver le dirigeant Luis Tapia, tandis que dans le cas de Santiago Meléndez, on continue à recueillir des informations sur sa disparition. Ils n’ont pas donné plus de détails.

L’avancée des plantations illégales

Le bassin du Pichis-Palcazú-Pachitea regroupe les districts de Palcazú, Puerto Bermúdez, Villa Rica, Oxapampa, Chontabamba, Huancabamba et Pozuzo dans la région de Pasco et de Huánuco, Codo del Pozuzo, Puerto Inca, Tournavista, Honoria et Yuyapichis, dans la province de Puerto Inca. Dans la province de Pachitea, il occupe les districts de Panao et Chaglla. De plus, il longe le bassin de l’Aguaytía, dans la province de padre Abad, dans la région d’Ucayali. Sur ce territoire vivent des communautés asháninkas, yaneshas, nomatsigengas et kakataibos, lesquelles ont dénoncé des assassinats, des enlèvements et des menaces de mort de la part des narcotrafiquants locaux et des cocaleros depuis le début de la pandémie.

Les kakataibos ont perdu 4 de leurs frères : Arbildo Meléndez, de Huánuco ; Santiago Chota, de Ucayali, Herasmo García et Yenes Ríos, tous deux originaires de la frontière entre ces deux régions. Tandis que les asháninkas de cette zone ont pleuré la mort de leur frère Mario Marcos López Huanca, secrétaire de l’organisation autochtone qui co-administre la Réserve Communale El Sira, entre Ucayali et Pasco (EcoSira).

Si la Commission Nationale pour le Développement et la Vie sans Drogue (Devida) indique que jusqu’en 2019 sur ce territoire il y avait 1314 hectares de culture de la coca, le spécialiste en trafic de drogue Jaime Antezana Rivera estime que ce chiffre aurait triplé face à l’absence de contrôles de la police en raison des restrictions imposées par la pandémie.

Culture de la feuille de coca dans la vallée du Pichis-Palcazu-Pachitea.
Selon le suivi de Devida jusqu’en 2019, les héctares de culture de coca ont augmenté dans cette vallée depuis 2017.
Graphique : OjoPúblico. Source : DEVIDA - Get the Data - créé avec Datawrapper

Pendant la décennie des années 1980 et 1990, c’était la troisième région la plus impactée par le narcotrafic après Alto Huallaga et la région de la Vallée des fleuves Apurímac, Mantaro et Ene (Vraem). « Actuellement, nous estimons que Pichis-Palcazú-Pachitea est le deuxième bassin le plus important du narcotrafic au Pérou avec Putumayp à Loreto et après Vraem », a commenté l’expert. Antezana Rivera a expliqué que dans ce bassin, historiquement, il a été construit des pistes d’atterrissage de narcotraffiquants depuis lesquelles des chargements de pâte-base de cocaïne (PBC) sont envoyés en Bolivie et au Brésil. Il n’y a qu’à Codo de Pozuzo et Yuyapichis que l’armée a détruit l’an passé quatre pistes clandestines.

Le territoire dépend du Front Policier Puerto Inca et jusqu’au 20 septembre, il a été mis sous le régime de l’État d’Urgence en raison de la lutte contre le crime organisé lié au trafic illégal de stupéfiants et délits connexes. Toutefois, malgré l’augmentation de la violence, l’état d’urgence n’a pas été prolongé par le nouveau gouvernement.

Réunir les guerriers

Cette zone de la forêt centrale a été durement touchée par le terrorisme. Le MRTA [1] a assassiné en 1989 Alejandro Calderón, dirigeant fondateur de l’Association de la Nationalité Asháninka du Pichis (ANAP) car son travail pour l’octroi de titres fonciers des territoires venait faire obstacle aux occupations illégales à Puerto Bermúdez. Ce qui a conduit les autochtones locaux, menés par Alcides Calderón, fils du dirigeant assassiné, à constituer l’Armée Asháninka.

Pendant la décennie des années 1980, à Puerto Bermúdez opérait le Projet Spécial Pichis Palcazú, où Alejandro Calderón occupait des postes techniques et politiques pour la délivrance de titres fonciers des communautés, dans le but de défendre légalement le territoire autochtone. « Le MRTA a considéré que son travail était dangereux pour ses intérêts et a décidé de l’éliminer. Ils l’ont enlevé, l’ont emmené dans le maquis, lui ont fait une simulation de jugement et l’ont fusillé » explique l’anthropologue Enrique Rojas Zolezzi.

Après la mort du dirigeant, les autochtones ont décidé d’affronter les groupes rebelles à Ciudad Constitución, Sachulla et dans la propriété Rami. L’organisation terroriste du Sentier Lumineux a également essayé de rentrer à Puerto Bermúdez, mais l’Armée Asháninka les a arrêtés. L’exemple de l’ANAP s’est reproduit dans d’autres territoires du peuple asháninka à Ucayali, à Junín et à Loreto.

La Commission de la Vérité et de la Réconciliation estime qu’au cours des deux dernières décennies du vingtième siècle, environ 10 000 asháninkas ont été déplacé·es de force, 6000 autres sont mort·es et 5000 ont été enlevé·es par le Sentier Lumineux. De plus, 34 communautés auraient disparu pendant cette période de violence.

Aujourd’hui, la population asháninka a le sentiment que ses droits sont encore une fois bafoués face à l’absence de titres fonciers octroyés pour ses territoires, au faible investissement public, et à l’assassinat et disparition de ses frères. « Il y a une attaque systématique du peuple autochtone. Ni la démarcation des territoires, ni l’élargissement des communautés, ni la délivrance de titres fonciers n’ont été réalisés au cours des 20 dernières années », remarque Álex Bottger, chercheur de l’Institut du Bien Commun.

Les communautés exigent de pouvoir vivre en paix en profitant des territoires qu’ils possèdent pour la chasse, la pêche et les cultures de café, de cacao ou de bananes. Cependant, le narcotrafic envahit leurs terres, corrompt certains de leurs membres et assassine ceux qui s’opposent. « Nous craignons qu’il y ait des narcotrafiquants infiltrés dans la police, car sinon, comment ont-ils pu savoir qui les avait dénoncés ? » s’interroge le dirigeant Jennrri Zegarra. Face à cette situation, l’apu a confirmé la convocation de leurs guerriers, appelés « owayerys » en asháninka, et ils appliqueront la justice autochtone avec tous ceux qui porteront atteinte à leur structure communale.

Le Ministère de la Culture souligne que les ancêtres des asháninkas remontent à il y a 3000 ans, lorsqu’ils et elles se sont installé·es au bord du fleuve Amazone, dans la ville actuelle de Manaus au Brésil. Cependant, divers conflits ont entraîné la migration vers Ucayali et la forêt Centrale au Pérou. Avec la Conquête espagnole, les épidémies et autres maladies se sont propagées, réduisant la population de façon drastique. Pendant cette période, ce peuple amazonien a soutenu la rébellion de l’andin Juan Santos Atahualpa contre les espagnols.

Á l’époque du caoutchouc, les asháninkas ont également été enlevé·es au cours de violentes attaques expéditives appelées « correrías » et forcé·es au travail dans des conditions d’esclavage. Pour éviter tout soulèvement, ses dirigeant·es ont été assassiné·es. Plus récemment, dans la décennie des années 1970, ont surgi les premières organisations politiques asháninkas et avec l’arrivée du conflit armé au Pérou, les autochtones ont décidé d’affronter l’ennemi sur son propre territoire, en expulsant les terroristes et les narcotrafiquants de l’époque.

Ce peuple est le plus grand de l’Amazonie péruvienne avec une population de 117 955 personnes approximativement, lesquelles vivent à Junín, Ucayali, Pasco, Cusco, Huánuco et Ayacucho. « Qu’il y ait un affrontement, nous ne pouvons pas le garantir car les asháninkas du Pichis ont une organisation unie et maintiennent leurs forces guerrières » a déclaré l’anthropologue Enrique Rojas Zolezzi.

La lutte contre le narcotrafic et la violence qu’il entraîne est une tâche qui incombe au gouvernement, mais jusqu’à présent, on ne sait pas quelle sera la politique de la nouvelle administration sur ce sujet.

Voir l’article original en espagnol sur le site de OjoPúblico

Notes

[1Movimiento Revolucionario Tupac Amaru, la deuxième organisation la plus imporante, après le Sentier Lumineux, qui s’est rendue responsable d’attentats au cours des années 1980-90.

Commentaires

Cet article, initialement paru en espagnol sur le site de OjoPúblico, a été traduit vers le francais par Florence Zink, traductrice bénévole pour ritimo. Nous publions cette traduction avec l’accord explicite d’OjoPúblico.