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Dossier Femmes autochtones disparues et assassinées au Canada

De la loi sur les Indiens aux pensionnats : l’idéologie de l’effacement

, par CEDIDELP , GERGAUD Sophie

La discrimination systémique des femmes autochtones se met en place dès la colonisation, avec le même arsenal juridique qui vise, en définitive, à s’approprier les terres et les ressources. En 1876, avec la Loi sur les Indiens, le gouvernement va dorénavant déterminer qui est indien et qui ne l’est pas. Ainsi, un homme indien peut transmettre son statut à sa femme – même si elle est non-indienne – et à ses enfants. A l’inverse, une femme indienne perd son statut si elle épouse un non-Indien et doit quitter sa communauté. Ses enfants ne sont pas reconnus comme indiens. A une époque où la majorité des mariages mixtes concernent des femmes autochtones et des hommes non-indiens (coureurs des bois, agents de commerce ou du gouvernement, militaires...), il apparaît évident qu’il s’agit avant tout de faire disparaître les territoires des réserves et, à terme, les cultures amérindiennes. En imposant une vision patriarcale de la famille qui met à mal la transmission traditionnelle des biens et de la culture par les femmes – bon nombre de sociétés autochtones au Canada étant alors matriarcales et matrilinéaires –, c’est bel et bien leur effacement progressif qui est à l’oeuvre dans l’instauration du statut indien. En excluant les femmes autochtones de leurs communautés en cas de mariage mixte, le lien qui garantit la transmission de la culture est brisé : la Loi sur les Indiens a ainsi été volontairement conçue comme un outil d’assimilation.

Aujourd’hui encore, et bien qu’elle ait été amendée à plusieurs reprises, la Loi sur les Indiens demeure discriminante, en particulier pour les femmes [1]. A partir de 1985, suite à de nombreuses pressions de groupes autochtones mais aussi des Nations unies, les femmes indiennes qui épousent un non-Indien ne perdent plus leur statut. Quant aux femmes et aux enfants qui l’avaient préalablement perdu, ils peuvent déposer une demande pour le récupérer à titre rétroactif. Ainsi, entre 1995 et 2005, c’est plus de 130 000 personnes qui réintègrent les rangs des Indiens « inscrits », c’est-à-dire reconnus à l’échelle fédérale. Mais si la mesure discriminatoire a été abolie pour leur génération, le problème n’est que reporté sur la suivante du fait de la complexification du statut indien et de l’instauration d’une sous-section pour les enfants nés d’unions mixtes (voir schéma ci-dessous). De plus, d’autres discriminations demeurent. Par exemple, lorsqu’une femme indienne donne naissance à un enfant qui n’a pas été reconnu par son père, ce dernier est automatiquement considéré comme non-Indien par les pouvoirs publics. Or la proportion de mères célibataires est extrêmement élevé au sein des communautés autochtones, ce qui, à terme, conduit à l’émergence de générations entières d’enfants ayant perdu leur statut indien. Pour de nombreux autochtones, seules l’abrogation de la Loi sur les Indiens et la reconnaissance de leur droit à l’auto-détermination pourraient permettre de mettre fin à cette idéologie de l’effacement institutionnalisée.

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Le casse-tête du statut des Indiens depuis 1985... ou l’effacement programmé des autochtones ?

En vertu de l’alinéa 6(1) de la Loi sur les Indiens, une personne dont les deux parents sont inscrits - ou ont le droit de l’être - est admissible à l’inscription (Indien 6(1)). En vertu de l’alinéa 6(2), une personne peut être inscrite si l’un de ses parents – quel que soit le sexe – a droit à l’inscription en vertu du paragraphe 6(1). Il est alors Indien 6(2).

Il est difficile de parler d’idéologie de l’effacement sans aborder la question des pensionnats indiens qui a été, jusqu’à récemment, largement occultée de l’histoire collective du pays. De 1867 à 1996, plus de 150 000 enfants autochtones sont placés de force, dès leur plus jeune âge, dans des institutions scolaires religieuses destinées à « tuer l’Indien » afin de « sauver l’Homme ». Loin de leurs familles, parfois sans pouvoir retourner dans leurs communautés pendant plusieurs années, ils devaient alors oublier leur langue et leur culture traditionnelles. Il faut attendre 2009 pour que le gouvernement canadien s’excuse publiquement pour les dommages causés « involontairement » par ce système d’éducation assimilationniste.

Mais c’est la Commission Vérité et Réconciliation qui révélera au grand jour l’ampleur et l’impact des violences physiques, psychiques et sexuelles subies par les victimes des pensionnats, prononçant enfin officiellement les mots de « génocide culturel » et de « traumatisme générationnel ». De 2009 à 2015, 7 000 victimes se confient à travers tout le pays. Alors que les témoignages tout aussi poignants qu’inimaginables se succèdent – certains à huis clos, d’autres retransmis publiquement –, c’est à un passé révoltant que les Canadiens doivent faire face. 3 200 enfants seraient morts des suites de mauvais traitements, de conditions de vie déplorables ou d’expérimentations médicales diverses tandis que, pour ceux qu’on appelle les « survivants des pensionnats », le traumatisme est toujours aussi prégnant : « [l]es pensionnats sont un poison dont les communautés ne se sont toujours pas remises » [2].

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Port Harrison, Quebec, vers 1890 © H. J. Woodside. Bibliothèque et Archives Canada, PA-123707

Selon le président de la commission canadienne des droits de la personne, David Langtry, la problématique des violences faites aux femmes autochtones est directement liée au système des pensionnats : « Bien que les dernières écoles aient fermé dans les années 1990, la violence systémique et le racisme cautionné par le gouvernement a rendu les groupes autochtones du Canada – particulièrement les femmes et les jeunes filles – plus vulnérables aux violences criminelles, à la toxicomanie et à tout autre fléau social que le reste de la population » [3]. Le fait que ce pan entier de l’histoire nationale ait été longtemps occulté – voire nié – par les instances officielles n’a jamais permis de contextualiser les maux dont souffrent les autochtones. Bon nombre de Canadiens pensent encore que la pauvreté, l’alcoolisme ou les dysfonctionnements familiaux sont des caractéristiques inhérentes à ces communautés, alors qu’elles ne sont que les conséquences visibles d’une cause bien plus profonde remontant aux origines de la colonisation et ayant perduré par la suite jusqu’à aujourd’hui.

Notes

[1Voir Femmes autochtones du Québec, Les femmes autochtones du Canada : une discrimination juridique, Droits et démocratie, 2006.

[2Gouin, Simon, « Ces assassinats massifs de femmes amérindiennes que le Canada refuse de voir », in Bastamag, 15/12/14.

[3Wyler, Gracee, « Why Are So Many Aboriginal Women Being Murdered in Canada ? », Vice, 29/05/14 (traduction de l’auteure).

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