Cycles technologiques et ressources naturelles : une discussion stratégique

Par Monica Bruckmann

, par ALAI

Cet article a initialement été publié en espagnol, et il fait partie d’un dossier intitulé Ressources naturelles et géopolitique de l’intégration sudaméricaine. Il a été traduit par Florence Veillon, traductrice bénévole pour rinoceros .

Une analyse théorique des cycles d’innovation technologique par rapport aux cycles économiques, visant à approfondir la compréhension de la dynamique scientifique et technologique du capitalisme contemporain, nous livre des clefs considérables pour saisir la dimension réelle des ressources naturelles et la gestion de la nature dans ce processus. De cette façon, les ressources naturelles ne sont plus uniquement présentées sous la seule forme de commodities dans l’analyse économique, mais elles assument un rôle bien plus important.

La connaissance grandissante des ressources naturelles, de la matière, de la vie et de la nature dans son ensemble n’implique pas seulement de grands progrès scientifiques et technologiques, une augmentation draconienne de la productivité dans le travail et une capacité croissante d’accumulation de capital (concentration, centralisation et étatisation). Elle nous confronte aussi à un problème essentiellement politique : la durabilité de la planète face à la non-durabilité du capitalisme contemporain, de ses modes d’accumulation et de ses difficultés à surmonter l’anarchie du marché et à gérer le développement des forces productives à échelle mondiale.

L’expansion des multinationales, transnationales et entreprises globales conduit à des déséquilibres croissants qui désarticulent l’économie mondiale. Le capitalisme lui-même, capable de produire des forces créatrices et innovatrices colossales, est contraint de détruire de façon spectaculaire ce qu’il produit et sa propre base de production naturelle pour garantir le processus d’accumulation. Ce sujet nous place faxe à un autre dilemme : le besoin d’appréhender les cycles d’innovation scientifique et technologique et les cycles économiques par rapport à l’utilisation, la transformation, l’appropriation et la consommation des ressources naturelles. L’orientation donnée à cette relation, représente un point stratégique pour la civilisation humaine de la planète et pour les nations qui la composent. Il s’agit vraiment de la confrontation de deux modèles de développement ; l’un basé sur la planification et l’utilisation durable des ressources naturelles visant la satisfaction des besoins de la majorité des acteurs sociaux, et l’autre basé sur l’exploitation et l’expropriation violente et militaire des ressources, des
forces sociales et des peuples les détenant.

Joseph Schumpeter parle du processus de « destruction créatrice » pour expliquer la nature de la transformation économique permanente du capitalisme. Pour lui, l’élan fondamental qui fait fonctionner la machine du capitalisme provient des nouveaux biens de consommation, des nouvelles méthodes de production ou de transport, des nouveaux marchés et des nouvelles formes d’organisation industrielle créées par l’entreprise capitaliste. Ce qui signifie qu’il vient de sa capacité d’innovation. Ce processus de destruction créatrice, essentiel pour comprendre le capitalisme, est décrit par Schumpeter comme la capacité de transformation industrielle qui « révolutionne constamment de l’intérieur la structure économique, détruisant sans cesse ce qui est vieux et créant de nouveaux éléments » (SCHUMPETER, 1961, p.110). Ces révolutions auxquelles fait allusion l’auteur, ne doivent pas être comprises comme permanentes, au sens strict, mais comme des phénomènes discrets et séparés par des périodes de calme relatif. Cependant, l’ensemble du processus est continu, dans la mesure où il existe toujours une révolution ou bien l’absorption des résultats d’une révolution en cours, les deux faisant partie d’un « cycle économique ».

Le processus de « destruction créatrice » sur lequel se base le capitalisme et auquel toute entreprise capitaliste doit s’adapter pour survivre, a deux implications analytiques déterminantes :

1. Dans la mesure où il s’agit d’un processus dont les éléments requièrent un temps considérable pour se manifester dans leurs formes réelles et avec leurs effets définitifs, il n’est pas pertinent de l’étudier à court terme mais plutôt sur une longue période, c’est-à-dire un cycle ou une succession de cycles économiques ;

2. Puisqu’il s’agit d’un processus organique, l’analyse individuelle de n’importe quelle de ses parties est susceptible d’éclairer certains points du système, mais ne peut pas fournir de conclusions plus générales.

Selon Schumpeter « tous les exemples de stratégie économique ne prennent leur véritable signification que par rapport au processus et à son contexte », autrement dit, ce phénomène « requiert d’être observé dans le rôle qu’il joue au milieu de la tempête éternelle de la destruction créatrice ».

La concurrence pour de nouvelles marchandises, de nouvelles techniques, de nouvelles sources d’intrants, de nouveaux types d’organisation, détermine une supériorité décisive en ce qui concerne le coût ou la qualité de production, et a des conséquences, non seulement sur la marge de bénéfices des entreprises existantes mais aussi sur leur propre capacité à exister. Le processus de destruction créatrice et la capacité d’innovation du capitalisme sont des mécanismes de survie face à la menace permanente de sa propre destruction.

Prenant comme référence le processus de « destruction créatrice » de Schumpeter, en tant que succession de transformations technologiques qui touchent le système économique et l’analyse des cycles longs de Kondratiev, comme produit d’une série d’innovations articulées, chacune d’elles constituant une « révolution industrielle », Amílcar Herrera étudie les conséquences du choc de la vague d’innovations technologiques en Amérique Latine [1].

L’auteur attire notre attention sur les différences qui caractérisent la nouvelle vague d’innovations par rapport aux cycles précédents. Ainsi, le premier cycle long de Kondratiev est basé sur la machine à vapeur et l’industrie textile ; le second, sur le chemin de fer et les industries métallo mécaniques et d’acier ; et le troisième, sur la combustion interne, les moteurs électriques et l’industrie chimique. Dans chacun de ces cycles tout le système productif est transformé depuis la base énergétique et le transport jusqu’à la consommation finale de la marchandise. Selon lui, contrairement aux cycles précédents, l’actuelle vague d’innovations, basée sur la micro-électronique, ne touche pas le système productif dans son ensemble, mais essentiellement l’organisation de la production, le processus de travail et la division sociale du travail.

Amílcar Herrera soutient que la Révolution industrielle et l’émergence du prolétariat ont consolidé l’économie capitaliste, et profondément transformé la société occidentale. Les vagues technologiques suivantes ont changé tout le profil du système productif mais n’ont pas modifié de façon significative la structure de la société capitaliste. L’actuelle vague d’innovation technologique, par le biais du processus d’automation et de robotisation, a la capacité de modifier la base de la société contemporaine de façon similaire à l’impact causé par la Révolution industrielle du XIXe siècle, constituant un processus « irréversible » et qui tend à s’accélérer. Quels sont les éléments qui expliquent la dynamique du cycle actuel d’innovation aux conséquences si profondes pour le monde contemporain et qui le différencient des cycles précédents ? Tout d’abord, sa logique économique permettant une plus grande production à un moindre coût, et ensuite, le fait que l’automation soit un phénomène permettant la satisfaction de la plus ancienne des ambitions de l’humanité, à savoir, la libération de l’être humain [2] du travail rude et routinier.

À partir de l’analyse d’Amílcar Herrera, il nous paraît particulièrement intéressant de souligner l’impact de la nouvelle vague technologique ayant débutée dans les années 80 en Amérique Latine. Ce qui nous permettra d’observer plus clairement les défis scientifiques et technologiques de la région, dans l’ensemble des projets stratégiques de développement visant à intégrer les intérêts des grandes majorités, des nouveaux sujets sociaux et des politiques émergents, dans le cadre d’un processus d’affirmation historique et civilisatrice récupérant la vision millénaire d’une relation harmonieuse et profondément engagée envers la conservation de la nature. Dans ce contexte, il surgira certainement de nouvelles visions de développement et de nouvelles voies pour y parvenir.

En Amérique latine, l’impact du cycle précédent de Kondratiev, qui débute avec la fin de la récession des années 30 et culmine dans les années 60, a signifié une période de « modernisation » dans la région et en général dans le dit Tiers-Monde, correspondant à l’introduction d’une vague d’innovations associées à ce cycle par le biais de l’expansion des multinationales, principalement. Herrera remarque qu’en diffusant ces technologies, la stratégie des multinationales répondait à un objectif d’expansion du marché mondial, qui mettait en œuvre une nouvelle division internationale du travail, leur offrant deux avantages importants. Premièrement, il s’agissait d’un processus simple, car il représentait la traduction mécanique d’idées conçues dans des pays développés et deuxièmement, il semblait assurer une croissance économique sans modifications essentielles dans la structure sociale et économique prédominante dans les pays de la région.

De cette façon, le modèle d’industrialisation largement répandu dans la région, visait essentiellement à satisfaire les besoins des bourgeoisies et des classes moyennes avec les mêmes modèles de consommation que les pays centraux. A la fin de cette période, c’est-à-dire au début des années 80, la majorité de la population de chacun des pays de la région vivait dans une situation semblable, voire pire, que dans le passé avec peut-être l’exception des pays du Cône Sud. L’auteur montre clairement que la vague d’innovation associée au cycle long précédent n’a pas réussi à améliorer la distribution de la richesse, contrairement à ce qui s’est passé dans les pays centraux. Par conséquent, alors que les pays les plus développés sont entrés dans une ère post-industrielle, les pays d’Amérique latine subissent le choc d’une nouvelle vague d’innovation technologique sans avoir obtenu les bénéfices du cycle précédent.

Amílcar Herrera conclut avec l’observation suivante : l’impossibilité de l’Amérique latine à bénéficier complètement de la vague précédente de Kondratiev, est due à l’incapacité des forces sociales hégémoniques à agir ou à agir de bonne foi lors de la mise en œuvre des changements socio-institutionnels nécessaires. La stratégie pour faire face à un nouveau cycle implique l’introduction d’un ensemble de transformations radicales des structures socio-institutionnelles en vigueur. Un paradigme technologique n’est certainement pas un système fermé dont l’évolution est déterminée de manière univoque. Il s’agit, au contraire, d’un noyau de connaissances et d’éléments technologiques essentiels qui offrent une grande variété de trajectoires possibles, dont l’orientation est, en grande mesure, déterminée par l’environnement social et politique, et qui favorisent l’esprit d’initiative dans les domaines technologiques considérés comme critiques pour le développement socio-économique. (HERRERA, 1985, p.383)

Posée par l’auteur en conclusion, la question suivante nous semble tout à fait d’actualité. Quelles sont les forces sociales capables – et désireuses – de mettre en œuvre les changements socio-économiques et toutes autres modifications nécessaires pour que les pays de la région bénéficient de la nouvelle vague d’innovation technologique du troisième cycle de Kondratiev ? Nous tenterons de répondre plus bas à cette question.

Notes

[1HERRERA, 1985, p. 373.

[2Pablo González Casanova attire l’attention sur le rôle émancipateur des « techno-sciences » par rapport au travailleur, dans la mesure où ce dernier s’approprie le processus productif dans son ensemble, par le biais d’une connaissance à la fois scientifique et technologique de l’organisation de la production.

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