Congrès de l’Organisation de Femmes de Chumbivilcas - et réflexions sur l’effet de l’intervention des ONG sur le terrain.

, par WEILL Caroline

Bon, ça fait vraiment longtemps que je ne vous ai pas écrit. J’ai plein d’excuses, la rédaction de thèse, notamment - et puis c’est un vraie bonne excuse. Mais quand même, il s’est passé quelque chose cette semaine qui vaut la peine d’être réfléchi, alors je vous raconte : le Congrès des femmes de Chumbivilcas qui a eu lieu ce jeudi 5 mars m’a renforcé dans ma réflexion sur comment le travail des ONG met sous tension la démocratie interne aux organisations sociales et provoque des distorsions de leurs positions politiques.

Lors de ma visite à Santo Tomas en novembre dernier, Victoria Quispesivana m’avait demandé d’être présente au prochain Congrès des Femmes de Chumbivilcas qu’on l’avait chargé d’organiser. J’avais immédiatement accepté : l’opportunité de partager mes premiers résultats de recherche avec mes interlocutrices était à saisir. Le 5 mars 2026, j’avais donc participé à ce Congrès organisé dans le district de Colquemarca, et aidé les organisatrices – Victoria et Fernanda, chez qui j’étais logée aux abords de Santo Tomas – à inviter d’autres expositrices : Marelin, une jeune anthropologue de Cusco ; Nuria, une jeune avocate d’Arequipa ; Jimena, l’une des premières femmes à travailler dans le secteur minier du district de Colquemarca ; et Ana et Leoncia, deux comuneras de Puno. Quelques jours avant l’évènement, je prenais connaissance du conflit autour de l’organisation de ce Congrès et des enjeux de pouvoir qui le traversait.

Le Bureau exécutif (junta directiva) de l’Association provinciale des femmes de Chumbivilcas Flor de Cutipa avait été élu l’année précédente dans le cadre d’une Escuela de Líderes (école de leaders) organisée par l’ONG Arariwa – une modalité jugée peu démocratique par certain·es. Doris, la présidente élue, avait pendant presque un an évoqué des problèmes familiaux et de santé pour justifier son manque d’initiative dans l’organisation d’évènements et de réunions de l’Association et des organisations de femmes de la province. Cependant, il semblerait que Doris et son équipe soient régulièrement invitées par différentes ONG à participer à des réunions à Cusco et ailleurs sans faire part “aux masses” de leurs activités, ce qui provoque frustration et suspicion chez de nombreuses femmes. De ce fait, une réunion d’organisations mixtes de la province (Ligue Agraire, Front de Défense des Intérêts de Chumbivilcas, etc) a chargé en septembre 2025 un comité d’organisation d’un Congrès d’organiser de nouvelles élections de l’organisation de femmes.

Les jours précédant le Congrès, l’ambiance est tendue. Victoria et Fernanda font face à des attaques en règle de la part de Doris et de son équipe, qui remettent en cause la légitimé d’un Congrès qui élirait un nouveau bureau exécutif. Trinidad, le coordinateur de l’équipe d’Arariwa à Santo Tomas, irrité, m’explique à son tour que ce Congrès n’a aucune légitimé et que Victoria « fait des siennes » pour obtenir du pouvoir. Accusée en 2012 de corruption lors d’un conflit avec l’entreprise minière Anabi, le rôle politique cette dirigeante fait l’objet de nombreuses spéculations et provoque la méfiance. D’autres femmes expriment au contraire leur satisfaction face à l’organisation d’un espace où « les masses » puissent choisir leurs dirigeantes – contrairement aux ateliers organisés par les ONG où les dirigeant·es entre elles et eux s’auto-élisent. Par exemple, quand je rencontre par inadvertance Domitila lors de la feria dominicale de Santo Tomas, je m’assoie à côté de son monticule de figues de barbarie et nous discutons de cette affaire. Cette comunera d’une soixantaine d’année m’explique que « ce sont toujours les mêmes » qui accaparent le pouvoir depuis des dizaines d’années : « et qu’est ce qu’elles ont fait pour le peuple ? Elles ne partagent jamais les connaissances, et il n’y a qu’elles qui vont aux réunions à Cusco ». En somme, à la veille du Congrès des Femmes de Chumbivilcas ce 5 mars 2026, on est face la confrontation d’une légitimité formelle et légale – l’élection du bureau exécutif de l’association mené par Doris et soutenue par l’ONG Arariwa – et d’une légitimité « populaire » – l’organisation de nouvelles élections pour que « les masses » choisissent leurs dirigeantes.

Ce 5 mars 2026, l’auditorium où se réalise le Congrès est plein à craquer : environ 200 femmes de tous les districts de la province sont présentes. Malgré les rumeurs à son sujet, le pouvoir de mobilisation de Victoria – luchadora (combattante) infatigable – est indéniable, tout comme l’attrait pour la perspective de nouvelles élections. Au cours de cet événement, deux éléments me semble révélateurs de l’importance des effets qu’un rôle central que jouent les ONG dans l’organisation politique des femmes de la province.

Le chapeau offert par les organisatrices après mon exposition lors du Congrès.

Le premier élément est la réaction suscitée par l’intervention de Jimena Millio Cruz au sujet de la place des femmes dans les activités minières de la province. Fille de la communauté de Yanque, Jimena est l’une des premières femmes à avoir investi dans les activités minières communautaires. Sa présentation se centre sur la marginalisation des femmes d’une activité très rentable : limitées au rôle de cuisinière, c’est -selon elle- l’intelligence féminine qui est méprisée. Après sa présentation, plusieurs mains se lèvent. Aurelia, Marina, Inés et Beatriz prennent la parole : ces dirigeantes historiques (que je connais bien) se disent indignées de cette présentation qui inciteraient les femmes à abandonner les champs et à s’adonner massivement à une activité polluante qui détruit la planète. À mes côtés, la dirigeante punénienne Ana me dit ne pas comprendre cette position : les activités minières sont là, « on ne peut pas faire semblant de voir les hommes qui partent tôt dans les mines et qui abandonnent leurs épouses quand ils s’enrichissent. » Si le sujet fait débat, de toute évidence, les tenantes de l’opposition (à la participation des femmes) aux activités minières communautaires sont les dirigeants qui ont été formées par les ONG écologistes depuis des années. Leur discours tranche largement avec la position des autres femmes (lors de ce Congrès mais également des conversations informelles) : la nécessité de répondre à une situation concrète, celle de l’exclusion économique des femmes. Or, par leur formation politique auprès des ONG, les dirigeantes historiques sont meilleures oratrices, ont moins peur de prendre la parole en public, et sont davantage convaincantes. Ainsi, bien que largement minoritaire, leur position se fait entendre avec davantage de force lors des débats.

Le deuxième élément à souligner est l’impossibilité de tenir de nouvelles élections lors de ce Congrès. Après la fin des présentations, l’animateur du débat invite à l’élection du comité éditorial qui supervisera l’élection du nouveau Bureau exécutif de l’organisation de femmes. C’est là que Doris décide de monter sur l’estrade et de dénoncer ce qu’elle qualifie de tentative d’usurpation de fonction : elle se revendique la légitime représentante de l’Association de femmes, élue légalement, et ce serait par soif de pouvoir que Victoria tenterait de l’en évincer. La tension monte. Différentes interventions de la salle exige de nouvelles élections, d’autre que le Bureau exécutif actuel puisse continuer. À nouveau, les camps sont clairement délimités : d’un côté, les dirigeantes historiques formées et soutenues par les ONG qui soutiennent le Bureau exécutif de Doris ; et de l’autre, celles qui exigent un renouvellement de la représentation politique dans les organisations sociales.

Prise de parole de Fernanda lors du débat sur la tenue ou non de nouvelles élections.

Cette confrontation au cours de ce Congrès qui a divisé l’organisation de femmes, tant dans les lignes politiques qu’au sujet des modalités d’élection et de représentation démocratiques, est à mon sens révélatrice des distorsions que l’intervention des ONG provoque dans le champ de l’organisation sociale des femmes.

D’une part, en influençant les orientations politiques des dirigeantes formées par leurs Écoles de Leaders, les ONG contribuent à les éloigner de la perspective et des préoccupations des femmes de la province. Outre la question minière, il est tout à fait significatif que lors des grandes manifestations de 2022-2023 en défense du vote rural pour Pedro Castillo (démis de ses fonctions le 7 décembre 2022 par le Parlement aux mains de la droite dure), les femmes de la province de Chumbivilcas se soient « auto-convoquées » à participer des mobilisations.1 Contrairement aux organisations mixtes comme les Rondes paysannes, la Ligue Agraire ou le Front de Défense des Intérêts de Chumbivilcas, les organisations de femmes ne discutent que bien rarement de politique – locale ou nationale – et leur centre d’intérêt est plus généralement tourné vers la possibilité de « frapper aux portes » de l’État ou des ONG pour « demander de l’aide » : un moulin agricole, la distribution de semences, le soutien aux activités d’élevage d’animaux de basse-cours, des tenues traditionnelles pour défiler lors de l’anniversaire du district. De ce fait, au moment du soulèvement populaire de 2022-2023, les différentes organisations de femmes n’ont pas été des espaces pertinents pour l’expression politique des femmes : à défaut d’espaces pertinents pour s’organiser, de nombreuses femmes ont donc participé de manière individuelle. Ainsi, la subalternisation de l’organisation des femmes (produit de formes d’assistanat et de dépendance vis-à-vis des ONG et de l’État local) génère des formes de dépolitisation.

D’autre part, les stratégies de « renforcement » (fortalecimiento) des organisations sociales adoptées par les différentes ONG tendent à provoquer des distorsions démocratiques internes. L’accent mis sur la formation de líderes (leaders) sociaux (par l’intermédiaire d’écoles de formation, de voyage d’échange avec d’autres provinces, etc) tend à concentrer les ressources sociopolitiques – l’information, les contacts, la mobilité, le prestige – en quelques personnalités. Or, la concentration de ressources est hautement anti-démocratique. Pour prendre un exemple, les statuts internes de l’Asociación de Mujeres Víctimas de Esterilizaciones Forzadas de la Provincia de Chumbivilcas (Association de femmes victimes de Stérilisations Forcées de Chumbivilcas - AMVEF)2 interdisent la permanence d’une même personne à la présidence sur plus d’un mandat. C’est la raison pour laquelle a été créé le « poste » de coordinatrice de projet, façonné à la mesure d’Inès Condori (une leader formée et accompagnée par différentes ONG, notamment Derechos Humanos Sin Fronteras) : depuis cette position a-démocratique, Inès continue d’être l’intermédiaire privilégiée des ONG, des avocates, des chercheuses, des journalistes, etc. Or, la production de quelques représentantes politiques hautement qualifiées génère de la jalousie et du ressentiment chez la majorité des femmes qui n’a pas accès à ces ressources, ce qui fragilise l’organisation. Le conflit décrit au cours du Congrès du 5 mars 2026 en est l’expression la plus criante : sur le moyen et long terme, la distorsion des modalités de représentation démocratique provoque la fracture et l’implosion de ces organisations.