Comment le Covid-19 est devenu une excuse pour réduire les droits des réfugié·es

, par The conversation , CRAWLEY Heaven

Les drapeaux grecs et européens flottent sur un grillage barbelé sur l’île de Lesvos. Crédit : Fotomovimiento (CC BY-NC-ND 2.0)

Avant l’arrivée de la pandémie de Covid-19, les droits des réfugié·es étaient déjà bafoués. Pendant des décennies, des politicien·nes en Europe, aux États-Unis et dans certains pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine ont cherché à provoquer et à manipuler les peurs liées aux flux migratoires à des fins politiques.

En Europe, ladite « crise migratoire » de 2015 a marqué un tournant particulièrement violent dans les politiques migratoires. Alors que des réfugié·es en provenance de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et de divers pays d’Afrique se noyaient en mer ou se retrouvaient piégé·es dans des systèmes d’asile mal gérés, les États membres de l’Union européenne jouaient des coudes pour fermer en premier ses frontières, élever des murs, pour enfin restreindre voire même criminaliser les opérations de recherche et de sauvetage.

De l’autre côté de l’Atlantique, des mouvements politiques similaires ont été à l’œuvre. L’immigration a été l’un des marqueurs centraux de la campagne présidentielle de 2016 de Donald Trump, insistant sur la « construction d’un mur » pour empêcher les migrant·es d’entrer depuis le Mexique, et en réduisant considérablement le nombre de réfugié·es autorisé·es à entrer aux États-Unis par le biais d’un programme de réinstallation qui a été, à son époque, l’un des plus importants au monde.

D’autres pays dotés de programmes de protection similaires se sont également montrés hostiles. Bien que les lois sur la protection des réfugié·es en Afrique du Sud soient parmi les plus progressives au monde, il est difficile d’y avoir accès et les procédures et délais sont bien longs. De nombreux·ses réfugié·es restent sans papiers et sans accès à leurs droits. Pendant ce temps, la violence xénophobe s’est amplifiée. Profondément ancrée dans un système d’inégalités économiques et sociales qui n’a pas disparu depuis la fin de l’apartheid, cette xénophobie est fréquemment attribuée aux migrant·es et promue par le gouvernement sud-africain.

Les réfugié·es et les demandeur·ses d’asile ne représentent qu’environ 10 % du total de migrant·es internationales·aux. Néanmoins, ces migrant·es ainsi que les systèmes censés les protéger représentent désormais des enjeux fondamentaux et suscitent de nombreuses inquiétudes et préoccupations. Il ne sera pas surprenant de constater que la situation des réfugié·es ne cesse de s’aggraver depuis l’arrivée du coronavirus.

Vulnérabilité des réfugié·es

Face à ces problèmes déjà graves, les conséquences de la pandémie étaient malheureusement prévisibles. De nombreux·ses réfugié·es vivent dans les logements insalubres et surpeuplés des camps, dans des bidonvilles et des zones urbaines. Dans ce contexte, les termes « restez à la maison », « prenez soin de vous » et « distanciation sociale » n’ont guère de sens. De plus, les réfugié·es sont particulièrement vulnérables aux impacts économiques de la pandémie, car ils ont 60 % plus susceptibles que la population du pays d’accueil de travailler dans des secteurs d’activité fortement touchés, tels que ceux des services d’hébergement et de restauration, de la fabrication et de la distribution. Le Covid-19 a également rendu plus difficile l’accès des réfugié·es aux filets de sécurité sociale et à l’aide fournie par les organisations humanitaires, dont beaucoup ont été forcées de se retirer.

En Afrique du Sud, les réfugié·es, les demandeur·ses d’asile et les autres migrant·es ne peuvent pas accéder au même soutien financier, ni à l’aide alimentaire ni aux services de santé liés à la pandémie que d’autres reçoivent, car le processus de demande nécessite des papiers d’identité que beaucoup n’ont tout simplement pas.

A Capetown (Afrique du Sud), des manifestant·es refusent la xénophobie et le refoulement des réfugié·es. Crédit : Janah Hattingh (CC BY 2.0)

Lorsque des incendies ont détruit le camp de Moria sur l’île grecque de Lesbos en septembre 2020, 13 000 personnes ont été obligées de vivre et de dormir dans la rue quasiment sans aides, sans mesures d’hygiène et sans installations sanitaires. La plupart de ces personnes ont ensuite été transférées dans un nouveau camp, Moria 2.0, où des tentes fragiles sont dressées, parfois à seulement 20 mètres de la mer, et qui ont déjà été inondées et emportées par des vents violents. Bien que le camp ait été construit pendant la pandémie, il n’a pas été pensé de telle façon à empêcher la propagation de la Covid-19 et des centaines de personnes ont, de ce fait, été testées positives.

Fermeture des frontières et accès aux mesures de protection

Les problèmes auxquels sont confronté·es les réfugié·es ne reflètent pas seulement les conséquences directes de la pandémie. Le Covid-19 sert de prétexte à certains gouvernements pour renforcer les restrictions aux frontières et instrumentalisent les politiques migratoires de manière à prouver la force de leur réponse à l’épidémie. Si les pays ont le droit de fermer leurs frontières pour des raisons de santé publique, ils sont tout de même tenus de garantir l’accès au droit d’asile pour celles et ceux qui fuient des persécutions. Mais la réalité est tout autre : les réfugié·es sont, de fait, refoulé·es par l’Europe, les États-Unis et d’autres pays.

Pire encore, des populistes ont accusé les réfugié·es et autres migrant·es de propager le virus, tirant ainsi profit de la pandémie à des fins politiques. En Hongrie, la pandémie a servi d’excuse pour adopter des lois relatives à l’état d’urgence dans le but de restreindre l’accès aux procédures d’asile du pays, lequel était déjà limité. Bien que des mesures avait déjà été prises pour empêcher l’arrivée de bateaux dans les ports italiens, le puissant parti d’opposition d’extrême droite a su tirer profit du virus pour attaquer le fragile gouvernement de l’Italie, en tentant d’associer la propagation du Covid-19 avec des considérations plus larges en termes de contrôle aux frontières et de gestion des migrations. Des milliers de demandeur·ses d’asile sont actuellement en quarantaine sur des navires au large des côtes italiennes.

Ailleurs, les gouvernements ont profité de la pandémie pour mettre en pratique des politiques internationales contre les réfugié·es. Au Bangladesh, par exemple, environ 1600 réfugié·es rohingyas ont été transféré·es des camps de Cox’s Bazar vers Bhasan Char dans le golfe du Bengale, une île de faible altitude, jusque-là inhabitée, complètement coupée du continent et menacée par les cyclones et les inondations. Les préoccupations autour du Covid-19 et de la surpopulation ont fourni le prétexte parfait pour imposer cette politique controversée.

L’avenir des droits des réfugié·es

Un an après l’arrivée du Covid-19, l’avenir des droits des réfugié·es est plus incertain que jamais. L’instrumentalisation de la peur qui se propage face au Covid-19 permet de dissimuler parfaitement un recul des droits des réfugié·es et l’introduction de politiques restrictives qui pourraient se perpétuer même après la fin de la pandémie. Dans ce contexte, il est fort probable qu’en ce qui concerne les droits des réfugié·es, la pandémie va accélérer le cours de l’histoire, plutôt que d’en changer la direction.

Lire l’article original en anglais sur le site de The Conversation

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Heaven Crawley
Professeure de recherche, Coventry University (université de Coventry en Angleterre)

Déclaration d’intérêts :
Heaven Crawley a reçu un financement de UKRI Global Challenges Research Fund (Fonds de recherche sur les défis mondiaux)

Cet article, initialement paru en anglais le 10 mars 2021 sur le site de The Conversation (CC BY-ND 4.0), a été traduit vers le français par Cendrine Lindman, traductrice bénévole pour ritimo.