Finance et communs. Pour une réappropriation collective de la finance

Les articles

Bitcoin, cryptomonnaies et communs : une difficile conciliation ?

, par LAKOMSKI-LAGUERRE Odile

Apparue avec l’émergence de la pensée écologique, la notion de « communs » exige d’identifier des biens et services dont l’usage ne pourrait être privatisé et dont la gestion devrait alors relever de la communauté, plutôt que de l’individu ou du marché. La défiance envers le système bancaire de crédit, alimentée par le séisme de la crise financière de 2008, a ainsi constitué un terreau fertile pour une réflexion sur le statut de la monnaie et de la finance comme communs, mais aussi pour le lancement d’innovations de rupture dans les systèmes de paiement. En quelque sorte, crise écologique et crise du modèle monétaire se sont fait écho dans une réflexion plus générale et plus radicale sur les possibilités de transformation des systèmes économiques vers des sentiers plus vertueux, en termes de respect de l’humain et de son environnement.C’est dans ce contexte que Satoshi Nakamoto annonçait la mise au point et le lancement d’un système d’échanges décentralisé, permettant des transactions de pair à pair et directement entre personnes, sans que leur validation et leur sécurisation ne nécessite une autorité centrale. [1] Un consensus émerge aujourd’hui, dans le monde académique notamment, qui consiste à identifier le Bitcoin comme l’archétype de l’« anti-communs », voire comme un contributeur sérieux à leur destruction. [2] Notre propos sera plus nuancé. En effet, la proposition d’un système de paiement alternatif, fondé sur le principe du logiciel libre (et dont le protocole est donc ouvert), une blockchain publique librement consultable et à laquelle tout le monde participe, autorise la connexion possible entre le Bitcoin et une approche en termes de communs.

Pour autant, un tel rapprochement n’est pas dépourvu de difficultés, tout comme le Bitcoin n’échappe pas lui-même à des ambiguïtés et des limites qui expliquent et nourrissent aussi les argumentaires hostiles identifiant la cryptomonnaie comme l’archétype de l’anti-commun. Ces points noirs ne doivent pas être niés. Mais à se focaliser autant sur le Bitcoin et son écosystème, on finit par occulter, tel l’arbre cachant la forêt, une menace bien plus grande pour les communs. Ce serait la possibilité réelle que les oligopoles du numérique, aussi surnommés Bigtechs, s’emparent de ces nouvelles technologies pour lancer leur propre système de paiements privé.

Bitcoin, techno-utopie monétaire et communs : quelle possibilité de convergence ?

Il est toujours utile, lorsqu’il s’agit d’analyser le Bitcoin, de revenir aux ambitions et à la philosophie des origines. La monnaie numérique lancée par Satoshi Nakamoto est le résultat fructueux d’une longue suite d’expérimentations entamée dans les années 1980 dans le milieu des cryptographes anarchistes américains, pour mettre au point un système de paiements non traçable et inviolable, qui pourrait se déployer dans le cyberespace. Le Bitcoin porte donc en lui, dans son design même, les aspirations fortes de l’Internet des origines, et notamment celles du mouvement du logiciel libre. Par ailleurs, il repose dans son fonctionnement sur un registre distribué, ouvert et accessible à tous, avec un ensemble de règles destinées à préserver l’intégrité du système, ce qui semble correspondre à l’idée d’une gestion en commun de la monnaie.

Le Bitcoin, le logiciel libre et les communs

Le Bitcoin trouve ses racines profondes dans l’esprit de l’Internet des origines et dans la promesse d’un monde plus libre et plus créatif, plus collaboratif aussi, grâce à la libre circulation de l’information et au partage des connaissances. Le protocole sur lequel repose le fonctionnement de la monnaie numérique est libre d’accès (open source). Il appartient en cela au mouvement du logiciel libre promu par Richard Stallman au début des années 1980, en réaction à l’appropriation par des entreprises privées du code informatique, à des fins commerciales. Intimement lié à la culture des hackers, le mouvement impulsé par Stallman défendait une manière ouverte et collaborative de programmer et vantait les mérites d’une libre circulation de l’information, comme condition du progrès social, dénonçant par là même les restrictions d’usage découlant d’une capture privative du code, qui en réduirait inévitablement l’utilité sociale. Or le développement d’une industrie du logiciel autonome, favorisé par l’État américain et poussé par la démocratisation de l’informatique individuelle avec la diffusion du micro-ordinateur, allait sonner le glas de ces pratiques et mettre à mal la culture des hackers.

Différentes cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, Litecoin, Ripple) sont représentées sur fond de billets de dollars états-uniens.
Crédit : Marco Verch (CC BY 2.0)

Cette démarche critique de l’appropriation privée d’une ressource normalement accessible à tous, tout comme la gouvernance de certains projets libres qui a pu être comparée au principe d’auto-organisation théorisé notamment par Elinor Ostrom, a pu autoriser un rapprochement entre ce mouvement du logiciel libre et l’approche en termes de « communs ». [3] À la fin des années 1990, cette connexion a été entérinée dans les milieux académiques par le biais d’un groupe de juristes anglo-saxons (dont Lawrence Lessig est un éminent représentant), qui ont vu dans le mouvement du logiciel libre l’illustration parfaite d’un combat à mener pour préserver le réseau internet comme un espace de ressources partagées, tel un bien commun. Ils ont ainsi incité à la création de passerelles entre les réflexions autour de la libre circulation des biens informationnels et la notion de communs et permis l’intégration, au sein du courant théorique fondé par Ostrom, de cette nouvelle catégorie des « communs informationnels ». Même si l’interprétation de la notion de communs par les défenseurs du logiciel libre n’est pas toujours aussi rigoureuse et précise que les concepts développés par Ostrom, il n’en reste pas moins que cette connexion entre les deux mouvements n’est pas saugrenue et mérite d’être travaillée.

La blockchain Bitcoin comme commun ?

La particularité fondamentale du bitcoin, qui est d’ailleurs commune à toutes les cryptomonnaies, est d’organiser un réseau d’échange décentralisé et sans intermédiaires, géré « par les pairs ». Nul besoin de banque pour créer la monnaie et sécuriser les paiements. À l’aide de la cryptographie, chaque transaction est soumise pour vérification à tous les membres connectés au système et la mémoire de l’ensemble des transactions est inscrite dans un vaste registre public partagé par tous les ordinateurs du réseau : c’est la fameuse blockchain, composée des différents blocs d’informations, authentifiés et enchaînés les uns aux autres. Ce registre est en principe infalsifiable, toute tentative de manipulation de la part d’un utilisateur individuel rendant un bloc d’informations incompatible avec le précédent et avec le suivant. En somme, la technique rend possible une validation par les pairs qui assoit la confiance dans la monnaie par le code informatique, sans qu’il y ait besoin d’un tiers de confiance traditionnel (une banque, une chambre de compensation ou un État).

La définition la plus consensuelle des communs est celle de ressources partagées, gérées et maintenues collectivement par une communauté, celle-ci établissant des règles dans le but de préserver et pérenniser ces ressources. Si le Bitcoin peut souffrir la comparaison avec la notion de communs, c’est certainement par la configuration de sa blockchain et de son protocole informatique. La blockchain ouverte et décentralisée du Bitcoin peut être assimilée à un commun car elle met en place des règles, sous la forme de code informatique, que la communauté peut gérer collectivement. Plus exactement, le tour de force réalisé par Nakamoto dans la conception de sa monnaie numérique est de parvenir à faire converger les intérêts individuels, mus par un système d’incitations financières (la rétribution en bitcoins à chaque fois qu’un mineur gagnant inscrit un bloc dans la chaîne de transactions), et l’intérêt collectif qui s’ancre dans la pérennité du réseau. Les mineurs ont intérêt à participer à la validation des transactions et au maintien du réseau, parce qu’ils y sont incités financièrement, et ce d’autant plus que le cours du Bitcoin monte. En même temps, les caractéristiques techniques (la complexité des calculs) empêchent toute tentative de fraude, qui nécessiterait en l’état actuel du réseau une telle puissance de calcul, que cela en devient totalement désincitatif. Et personne n’y a vraiment intérêt car toute falsification ou manipulation de la blockchain entraînerait un effondrement des cours. Ainsi, la blockchain Bitcoin est bien portée par une communauté qui gère collectivement l’intégrité et la validité des flux de transactions en monnaie numérique.

On pourra ajouter que le caractère ouvert et libre du code source de la cryptomonnaie fait que sa blockchain a pu être utilisée, reprise, améliorée et adaptée. Cela semble également correspondre à l’idée des communs de la connaissance et a permis le développement d’autres jetons numériques et d’autres blockchains, pour des usages plus larges pouvant aller au-delà des seuls paiements. Et cela signifie aussi qu’il est possible d’utiliser ces technologies et d’orienter les cryptomonnaies vers des usages jugés plus utiles socialement ou qui correspondent davantage au standard des communs.

Cryptomonnaies et communs : les deux écueils actuels à dépasser

Même si des concordances ont pu être établies, la connexion entre révolution numérique et respect des « communs » n’est pas si évidente et peut être remise en cause en pointant deux écueils majeurs de l’écosystème actuel des cryptomonnaies. Il y a tout d’abord la polémique autour du gaspillage des ressources énergétiques généré par la validation des transactions, puis le design de la monnaie numérique qui tend aujourd’hui à l’enfermer dans le statut d’un placement et d’un actif spéculatif, au détriment des principes de liquidité et de circulation, qui sont au cœur d’une conception de la monnaie comme commun.

Blockchain et gaspillage des ressources énergétiques

La technologie blockchain – et plus spécifiquement celle du Bitcoin, qui repose sur un algorithme de consensus de type PoW (Proof of Work) – est très énergivore. La preuve de travail a précisément pour but de rendre l’écriture dans le registre (ce qui conduit à la création d’un nouveau bloc) artificiellement complexe et très coûteuse en énergie, de manière à décourager les attaques et la fraude, tout en créant une motivation financière pour les mineurs, qui les rendrait vertueux (car celui qui possède des bitcoins n’a aucun intérêt à faire chuter son cours en tentant de falsifier le registre). Lors de la création d’un bloc, c’est donc l’ensemble des nœuds participant au réseau comme mineurs qui engagent leurs ressources (leurs fermes de serveurs et de cartes graphiques lancées à pleine puissance) : un bloc est ainsi le fruit du travail d’un mineur gagnant mais aussi de la totalité des autres perdants. On ne peut donc faire que le constat d’un gâchis énorme de ressources. [4]

En 2018, il était ainsi annoncé que le minage du Bitcoin serait en passe de consommer à l’horizon 2020 la totalité de l’énergie mondiale. Même le très technophile magazine Wired américain s’inquiétait en 2017 du monstre énergivore que représente la monnaie numérique. Clairement, les calculs mathématiques liés à la validation des blocs sont très gourmands en énergie, et c’est un fait que le minage de Bitcoins pompe une partie non négligeable des ressources électriques, pour un usage de la cryptomonnaie qui relève davantage de l’actif spéculatif que d’un véritable système de paiements. Néanmoins, le débat se situe aussi sur la capacité à produire une mesure et une évaluation exacte de l’empreinte carbone du Bitcoin, qui s’avèrent très complexe à effectuer et, de ce fait, relèvent davantage de l’approximation. Ainsi, certains chercheurs remettent en cause la fiabilité de la méthode utilisée par la source à laquelle se réfèrent systématiquement les médias pour appuyer leurs annonces catastrophistes, Digiconomist. Des estimations universitaires [5] ont ramené la consommation énergétique imputable au minage du Bitcoin en 2018 à une fourchette comprise entre 0,15 et 0,35 % de l’électricité mondiale... Mais à l’évidence, dans un contexte où l’opinion publique est particulièrement sensible aux questions environnementales, l’association du Bitcoin à une catastrophe écologique marque les esprits. C’est encore plus vrai quand Elon Musk bascule, après avoir vanté les mérites de la cryptomonnaie fin mars 2021, vers une dénonciation des problèmes environnementaux qu’elle engendre, ce qui a fait chuter le cours de 15 % en une seule journée. Et cela ne peut qu’entamer la crédibilité et la légitimité de l’écosystème cryptos. Dans cette perspective, les développeurs ont tout intérêt à imaginer des solutions moins coûteuses en énergie, de façon à ancrer la confiance dans les monnaies numériques, gage d’une adhésion plus massive du public.

De nouvelles pratiques allant vers la diminution de l’empreinte carbone des blockchains sont ainsi en marche. La différence tient à un changement de technologie, en passant du POW (Proof of Work, preuve de travail) au POS (Proof of Stake, preuve d’enjeu). Avec le POS, il suffit de posséder des tokens (jetons numériques), en d’autres termes avoir déjà acquis des jetons pour avoir accès à la création et à la validation de nouveaux blocs. Cette technique entraîne une suppression totale des besoins en machine de minage donc une consommation énergétique quasi nulle car seuls les nœuds de validation maintiennent le fonctionnement normal des transactions. La plateforme Ethereum a ainsi fait évoluer avec succès sa blockchain vers la preuve d’enjeu (POS). On peut aussi citer l’initiative d’Algorand, société technologique du secteur des blockchains, qui s’est engagée en 2021 à devenir la blockchain la plus verte avec un bilan carbone négatif. Notons aussi que, dans un souci d’un meilleur respect de l’environnement, le minage de cryptomonnaies, en particulier Bitcoin, est aujourd’hui alimenté par des énergies renouvelables (géothermie en Islande, énergie hydroélectrique en Chine et au Canada, ou photovoltaïque en Californie).

La financiarisation des cryptomonnaies : l’appropriation et la spéculation contre le principe d’usage ?

Neuf ans après sa création, l’écosystème des cryptomonnaies s’est vite trouvé phagocyté par la sphère financière d’un capitalisme dont on avait pointé du doigt les pires excès. Comment s’est opérée cette financiarisation du Bitcoin ?On peut tout d’abord souligner le design du Bitcoin qui, conçu comme un « or numérique », organise la rareté de la monnaie. Le vocabulaire et l’iconographie se réfèrent constamment aux métaux précieux, et le fait que la cryptomonnaie soit pensée principalement comme une réserve de valeur constitue une croyance très forte au sein de la communauté qui en assure la promotion. Comme l’or, le Bitcoin serait garant de la valeur et des droits de propriété. Ce « métallisme digital » est inscrit dans les algorithmes mathématiques qui ralentissent progressivement son émission : la masse monétaire est programmée pour se stabiliser à quelque 21 mil-lions de bitcoins à l’horizon 2040. Ainsi, par la limitation de l’offre, le système Bitcoin pousse à la hausse le cours au fur et à mesure que le nombre de ses utilisateurs s’accroît et/ou que des investisseurs friands de rendement financier élevés y voient un nouvel eldorado pour leurs placements spéculatifs. Plus qu’une monnaie à part entière censée circuler et organiser les échanges de l’économie réelle, le Bitcoin est donc devenu un actif financier permettant de spéculer sur les cours d’autres devises. Dès 2012, des chercheurs ont remarqué que 60 % des unités bitcoins étaient « dormantes ». Par ailleurs, même si un problème de mesure et d’évaluation se pose à nouveau, la répartition de la propriété des portefeuilles en monnaie numérique apparaît tout de même concentrée, une petite poignée de comptes détenant une proportion non négligeable de la richesse. Or cette situation n’est pas très compa-tible avec un modèle présenté à l’origine comme « communautaire », d’autant plus que de gros gestionnaires de fonds pénètrent le champ des cryptomonnaies dans une logique de placement financier.

Le bon fonctionnement d’un système de paiement, pour autant qu’il puisse être au service du dynamisme des échanges et de l’économie, repose avant tout sur le principe de la liquidité : la monnaie doit circuler et être dépensée ; alors que la finance touche à la valorisation et à l’appropriation privée de la richesse.Or la financiarisation des cryptomonnaies met à mal pour l’instant leur possibilité de déploiement dans une perspective d’échanges et de paiements. Le mythe de Midas souligne les dangers de la fascination pour les métaux et nous rappelle que la monnaie n’est pas la richesse. Quant à l’idée de communs, elle implique que la propriété n’est pas conçue comme une appropriation ou une privatisation, mais comme un usage.

Derrière l’arbre, la forêt : Bigtechs, stable coins et menace extrême sur les communs

Les problèmes et les ambivalences du Bitcoin et des cryptomonnaies soulevés précédemment n’ont pas à être remis en question. Et il est grand temps pour la communauté qui les porte de s’emparer de ces questions et d’accepter les véritables limites et obstacles au développement d’un écosystème qui, s’il est amené à perdurer, devra s’appuyer sur une légitimité plus solide qui dépasse le seul champ des passionnés de technologie ou des spéculateurs. Néanmoins, on ne peut pas non plus prétendre que la technologie pourra transformer radicalement le capitalisme. Par ailleurs, la focalisation médiatique quasi exclusive sur le système Bitcoin, c’est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt. Car la plus grande menace sur les communs, nous semble-t-il, n’est pas la première génération de cryptomonnaies, mais ce qu’a représenté le projet de stable coin lancé en 2019 par Facebook, Libra (Diem).

Du capitalisme informationnel au capitalisme de surveillance

Alors que le contrôle des populations reposait dans les sociétés disciplinaires sur l’enfermement, la hiérarchie et l’obéissance (Foucault), un glissement s’est opéré vers des sociétés de “contrôle à distance” (Deleuze). L’efficacité de ce nouveau dispositif tient à des modalités qui passent relativement inaperçues dans la vie quotidienne, mais sont parfaitement intégrées dans les esprits, de sorte que les acteurs s’en font les relais bienveillants. Aujourd’hui, ce contrôle opère par le biais de l’information et du chiffre qui passe de plus en plus aujourd’hui par la puissance des algorithmes. [6] Ainsi, le capitalisme informationnel est aussi potentiellement un capitalisme de surveillance. [7]

Les cypherpunks, dont il est clairement établi qu’ils ont exercé une influence considérable sur la conception d’une cryptomonnaie comme le Bitcoin, [8] avaient réalisé et craint, par-dessus tout, les possibilités offertes par le numérique de produire une société de surveillance généralisée. Ainsi, comme toile de fond des réflexions sur la mise au point d’un cash digital, se trouvait fortement dénoncée la menace d’un contrôle des individus par un gouvernement autoritaire, au moyen des monnaies électroniques. En 1975, Paul Armer, chercheur en informatique à l’Université de Stanford, mettait en garde dans un article intitulé « Computer Technology and Surveillance » contre la capacité de contrôle que pourrait opérer l’État (en référence au 1984 de G. Orwell) grâce à la technologie des cartes de débit, permettant d’obtenir une quantité impressionnante de données relatives aux flux financiers et donc de tracer les individus. Ce qu’Armer redoutait, ce n’était pas tant l’accumulation d’informations très fines par les banques sur leur clientèle de déposants, mais le fait que ces mêmes banques ne pourraient pas résister à la pression exercée par les gouvernements pour tracer les individus et contrôler la population. Le cauchemar des cypherpunks n’a peut-être jamais été aussi près de se matérialiser. Le rêve d’un Internet décentralisé, collaboratif et démocratique a muté. L’idéologie libérale couplée à la logique d’un monde globalisé et financiarisé, a contribué à faire émerger une force contraire : l’énorme concentration oligopolistique des GAFAM (Google-Alphabet, Apple, Facebook-Meta, Amazon et Microsoft), la capture des données individuelles et la capacité induite de modeler les attitudes des consommateurs, dans le contexte d’un capitalisme informationnel. Ainsi, non seulement l’État, mais aussi les grandes firmes privées peuvent désormais accéder et utiliser nos données personnelles, autant de traces que nous laissons dans les univers numériques. C’était précisément l’un des objectifs du Bitcoin : préserver un espace d’anonymat, libre de toute censure.

La théorie dominante de l’économie conçoit les rapports marchands selon des relations horizontales et symétriques, sur la base d’individus rationnels dotés de préférences définies a priori, et exclut toute idée de pouvoir. Ce qui est à l’œuvre avec les Bigtechs est très éloigné de cette représentation idéalisée des mécanismes de marché : c’est une logique purement capitaliste d’appropriation, impliquant des rapports de pouvoir et d’asymétrie entre acteurs. Le business model des géants de l’internet est fondamentalement différent de celui des entreprises traditionnelles, qui achètent des matières premières pour les transformer en produit commercial au moyen d’un savoir-faire humain. Les firmes du numérique transforment, grâce à des algorithmes puissants, des données brutes en informations monnayables auprès de leurs clients, à des fins de ciblage publicitaire du consommateur. Mais, de ce fait, elles revendent des données personnelles acquises gratuitement (d’autant plus facilement que ce sont des biens intangibles) sans que le propriétaire ait été inclus dans la transaction. Les individus donnent leur consentement par un simple clic en entrant sur un site Internet ou en alimentant leur compte sur un réseau social. Puisqu’il n’y a pas de reconnaissance de droits de propriété aux données individuelles collectées, il n’y a pas de marché des données. Le problème ainsi posé n’est donc pas celui de la régulation d’un marché, puisque celui-ci n’existe pas : c’est une capture des données. Il s’ensuit que les droits qui sont violés sont de nature éthique. Ce sont des droits humains qui relèvent donc du bien commun.

Une monnaie Bigtech comme levier ultime de capture des données

Ce pouvoir privé sur la société serait conforté par la mainmise des Bigtechs sur les paiements, qui leur donneraient accès aux données individuelles les plus fines. Le 18 juin 2019, Facebook annonçait officiellement le lancement d’« une nouvelle blockchain décentralisée, une cryptomonnaie de faible volatilité et une plateforme de contrats intelligents » ; l’ensemble visant ainsi à créer « une nouvelle opportunité de services financiers innovants et responsables » (Libra, Livre Blanc, version 1). Outre l’argument de l’inclusion financière, qui promet des solutions de paiements pratiques et peu onéreuses à une large population non bancarisée, on retiendra l’ambition initiale de Facebook d’offrir une monnaie mondiale, convertible en n’importe quelle monnaie nationale. En somme, il s’agissait de résoudre le problème de l’incomplétude de la monnaie internationale sous le leadership d’un monopole privé. Avec ses 2,5 milliards d’utilisateurs, la force de frappe d’une firme comme Facebook est incomparable, eu égard à une cryptomonnaie comme le Bitcoin, car le volume potentiel d’utilisateurs atteindrait une taille critique, gage d’une adoption large de sa monnaie, chaque individu anticipant que la société dans son ensemble continuerait à l’accepter dans les échanges. Par ailleurs, la possibilité d’utiliser directement une monnaie comme Libra/Diem depuis les applications filiales, telles que WhatsApp ou Messenger élargirait les services de paiements.

Conçue comme un stable coin, l’unité de monnaie Libra (rebaptisée Diem) est définie dans un panier de monnaies officielles et soutenue par une réserve d’actifs, composé de dépôts bancaires et de bons du trésor. La monnaie pourrait être achetée sur des plateformes d’échanges et détenue dans un portefeuille numérique (Calibra, rebaptisé Novi). Quant à la validation des transactions, elle serait assurée par une blockchain « permissionnée ». Contrairement à l’esprit ouvert de la blockchain Bitcoin, celle du projet Libra/Diem repose sur une poignée de nœuds choisis. Non seulement les participant·es sont sélectionné·es et limité·es mais, en plus, ce n’est pas la règle de la majorité qui s’impose. En ce qui concerne le droit d’accès au registre (lecture de la chaîne de blocs), il est loin d’être ouvert. Le projet de monnaie Facebook peut même être considéré comme l’archétype d’une tendance croissante vers un contrôle centralisé, dans le cadre de ces nouvelles technologies qui promet-taient pourtant la décentralisation. La monnaie serait gérée par une organisation à but non lucratif, sise à Genève et composée d’un consortium de très grandes entreprises triées sur le volet. Compte tenu de cette concentration du pouvoir décisionnel, s’interroger sur les motivations réelles de ces groupes d’acteurs qui exercent une influence sur le fonctionnement des blockchains est fondamental. Qui pourrait nous garantir que Facebook n’aurait pas un accès privilégié au registre et donc à l’ensemble des données transactionnelles liées à l’usage de Libra/Diem ? Et qui pourrait nous garantir encore que Facebook ne les utiliserait pas dans le cadre d’un business model décrit plus haut ?

Notes

[1Satoshi Nakamoto (2008). « Bitcoin : A Peer-to-Peer Electronic Cash System ». https://bitcoin.org/bitcoin.pdf

[2Denis Dupré, Jean-François Ponsot, Jean-Michel Servet (2015). « Le bitcoin contre la révolution des communs ». 5e congrès de l’Association Française d’Économie Politique (AFEP) « L’économie politique de l’entreprise : nouveaux enjeux, nouvelles perspectives », juillet 2015, Lyon, France, AFEP, Jul 2015, Lyon, France. ffhal-01169131f

[3Sébastien Broca et Benjamin Coriat (2015). « Le logiciel libre et les communs. Deux formes de résistance et d’alternative à l’exclusivisme propriétaire », Revue internationale de droit économique, vol. xxix, no. 3, pp. 265-284

[4Jean-Paul Delahaye (2017). « Ne nions pas le problème électrique du Bitcoin ». https://scilogs.fr/complexites/ne-nions-probleme-electrique-bitcoin/. Jean-Michel Servet (2021). « Le bitcoin. L’intenable promesse d’une monnaie pour tous », The Conversation, 8 avril. Également, Jean-Michel Servet (2021). « Le Bitcoin, mirage monétaire et désastre écologique ». http://institut-rousseau.fr/le-bitcoin-mirage-monetaire-et-desastre-ecologique/

[5Voir notamment les travaux de l’Université de Cambridge, avec son Cambridge Bitcoin Electricity Consumption Index. https://ccaf.io/cbeci/index

[6Cathy O’Neil (2016). Weapons of Math Destruction : How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy. Penguin Books Ltd.

[7Shoshana Zuboff (2020). L’âge du capitalisme de surveillance. Zulma

[8Finn Brunton (2019). Digital Cash : The Unknown History of the Anarchists, Utopians, and Technologists Who Created Cryptocurrency. Princeton University Press.

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Odile Lakomski-Laguerre est maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Picardie Jules Verne, à Amiens, et chercheuse au LEFMI (Laboratoire d’Économie, Management et innovation). Historienne de la pensée économique et spécialiste de Joseph Schumpeter, ses travaux de recherche portent aussi sur les théories, les innovations et les mutations contemporaines de la monnaie et notamment les cryptomonnaies.