Ayacucho, au coeur du conflit armé interne (1980-2000) [et un peu plus que ça]

, par WEILL Caroline

Me voici repartie dans les Andes, cette fois-ci vers le sud. En chemin vers Cusco, je m’arrête à Huamanga, capitale de la région d’Ayacucho et de la tragédie qui a secoué le pays pendant les années 1980 et 1990 — pour assister à un colloque international de quatre jours sur la violence d’État.

Localisation de la province d’Ayacucho par rapport au Pérou.
Source : wikipédia.

Le Pérou des années 1960 et 1970 est secoué par de nombreuses guérillas et mouvements populaires et paysans. Pour n’en citer que quelques-uns, dès 1963, le syndicaliste trotskyste Hugo Blanco soutient l’organisation des paysan·nes pour la récupération des terres, qui provoquera une réelle pression en direction d’une réforme agraire de plus grande ampleur (voire par exemple l’incroyable documentaire Hugo Blanco : Rios Profundos). Dès 1965, différentes guérillas - dont ont fait partie des personnalités comme le poète Javier Hérault ou l’ex-ministre des affaires étrangères Hector Béjar - se font l’écho d’autres guérillas qui ont lieu partout en Amérique latine. C’est dans ce contexte que le Parti Communiste Péruvien-Sentier Lumineux décide qu’il est temps de lancer le Début de la Lutte Armée (Inicio de la Lucha Armada, ILA) en 1980.

Au début, les mouvements paysans semblent soutenir ce groupement maoïste dirigé par le professeur de philosophie de l’Université San Cristobal de Huamanga Abimael Guzman, alias Presidente Gonzalo. Par exemple, à l’enterrement d’Edith Lagos, une jeune et fougueuse dirigeante sociale d’Ayacucho qui a rapidement rejoint les rangs du Sentier Lumineux avant d’être assassinée par l’armée en septembre 1982, des milliers de personnes des communautés sont venues des quatre coins de la province pour lui rendre hommage. Cependant, très rapidement, l’intransigeance sanglante du mouvement "subversif" se retourne contre les paysan·nes elleux-même : si tu n’es pas avec nous, tu es contre nous. Ce retournement contre la population est symbolisé par le massacre de Lucanamarca en avril 1983, où des militants du Sentier Lumineux assassinent 69 paysan·nes "pour l’exemple" dans une communauté qui rejetait sa présence.

C’est également à partir de 1983 que l’armée péruvienne commence à militariser le territoire national en réponse au conflit généré par le Sentier Lumineux et d’autres groupes "subversifs" comme le Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), groupe qui réalisait des attaques ciblées contre des représentants et des symboles de l’État péruvien. A partir de là, la confrontation entre d’un côté, les groupes "subversifs" et de l’autre, l’armée péruvienne, dégénère en une guerre interne qui aura causé presque 70.000 victimes.

Des milliers de personnes sont portées disparues ; des fosses communes continuent à être ouvertes régulièrement afin d’apporter des éléments d’information aux familles. Cette quête de justice et de vérité est symbolisé par Mama Angélica, une paysanne d’Ayacucho qui a cherché pendant trente ans son fils, séquestré à 19 ans par les militaires en juillet 1983. Les tortures et autres traitements inhumains étaient courants dans l’armée. Les "vols de la mort", pratique bien connue au Chili qui consiste en le déversement des corps par avion ou hélicoptère militaire dans les fleuves voisins, a également été courante au Pérou.

Des milliers de femmes autochtones, andines et amazoniennes, ont été systématiquement violées par l’armée pour asseoir sa domination sur la population locale, telle arme de guerre de destruction massive : aujourd’hui, le jugement pour le cas de Manta et Villca, dans la province andine de Huancavélica, est suivi de près par des activistes féministes et des organisations de droits humains.

Photo prise dans l’exposition d’Alain Keler
Une femme paysanne croise un soldat armé de son fusil dans les rues d’Ayacucho dans les années 1980.

Selon la Commission de la Vérité et la Réconciliation (2001), qui a enquêté sur les crimes commis pendant ces décennies sombres, environ 47% des assassinats commis pendant cette période sont de la responsabilité du Sentier Lumineux, et 53% de l’armée elle-même. Le film "En la boco del lobo" est par exemple une illustration des massacres commis par l’armée.

Si les cadres du Sentier Lumineux ont été jugé·es et emprisonné·es à partir des années 1990, les militaires et responsables politiques qui ont pratiqué le terrorisme d’État jouissent encore aujourd’hui d’une impunité totale. Le stigma de "terruco" (terroriste) pour délégitimer toute tentative de protestation ou de contestation de l’ordre social établi est un mécanisme effroyablement efficace d’instrumentalisation des traumatismes de la population péruvienne par la droite dure pour faire taire l’opposition. Les victimes du conflit armé interne, affectées dans leurs droits et très souvent également dans leur économie, continuent à chercher justice.

La réflexion sur la violence d’État dans la continuité historique de la répression est donc à la fois une tentative de (re)construction des récits contre-hégémoniques et un devoir de mémoire, séquestrée par les discours de la droite dure péruvienne, grande gagnante de ce conflit armé.

Affiche du colloque international sur la Violence d’Etat au Pérou

Mais la ville et la région d’Ayacucho sont bien plus que ces sombres pages de l’histoire du pays. C’est également un haut lieu de la production culturelle andine, qui a hébergé des grands artistes comme le guitariste Raul Garcia Zarate ou le "retablista" (qui fait des "retablos") Joaquin Lopez Antay.

Photo d'un "retablo" qui met en scène des moments de la vie populaire à Ayacucho.

Vue de la maison-musée de Joaquin Lopez Antay

C’est aussi une région magnifique : j’ai par exemple visité Millpu, une source d’eau de montagne qui débouche sur des bassins d’eau cristalline.



La ville d’Ayacucho est connue pour ses 33 églises et surtout, pour les fêtes de la Semaine Sainte, où la dévotion catholique se mélange au débordement populaire d’alcool et des danses, dont celle de la tijera (des ciseaux)...

Vue sur l’arc de triomphe de Huamanga