Au Pérou, la Gen Z manifeste dans la capitale... jusqu’à un nouveau coup de théâtre politique

, par WEILL Caroline

Caroline, ancienne de l’équipe parisienne de ritimo, poursuit sa route de doctorante en anthropologie au Pérou. Depuis Cusco, dans le sud des Andes péruviennes, elle revient sur les manifestations actuelles dans son pays adoptif, menées par la Gen Z, et les différents coups de théâtre politiques qui s’enchaînent.

Symbole de la Génération Z (Gen Z) représenté par le symbole de pirate de l’animé One Piece, avec les symboles du drapeau péruvien.

Le drapeau de pirate One Piece, tiré du manga du même nom qui fait fureur depuis quelques années chez les plus jeunes (Génération Z, ou Gen Z, née entre fin des années 1990 et début des années 2010), flotte tous les week-ends depuis plus d’un mois dans les rues de Lima. Comme en Indonésie, au Népal, aux Philippines, à Madagascar et en France aussi, ce drapeau est perçu comme un symbole de la soif de liberté et de justice face à un gouvernement corrompu et autoritaire. Si la mondialisation de ce symbole issu d’une culture populaire est intéressante en soi, il faut se pencher sur ce qu’il exprime : que ces différentes mobilisations vont au-delà d’une demande précise ou de revendications sectorielles. Elles parlent d’un ras-le-bol général et d’aspirations collectives qu’aucune proposition concrète, aucun programme électoral ni mouvement politique n’est en capacité de satisfaire. C’est l’expression d’un profond mécontentement et d’un besoin de changer radicalement de base.

Au Pérou, les récentes manifestations ont commencé avec l’annonce d’une réforme du système de retraite – les AFP (administration de fonds de pension). Ce système privé de gestion des retraites, qui ressemble beaucoup au système étatsunien, est largement critiqué car les cotisations mensuelles sont élevées pour des retraites de misère ; ces institutions financières font des profits indécents en plaçant cet argent ; l’interdiction de retrait de l’argent économisé dans ces fonds de retraite donne la sensation d’être dépossédé·e du fruit de son travail. La récente réforme étend le caractère obligatoire des fonds de pension privés aux travailleur·ses indépendant·es, l’adhésion devient automatique dès les 18 ans, de nouvelles restrictions à l’accès à l’argent épargné, etc. Dans un pays où les retraité·es dépendent financièrement de la solidarité de leurs enfants, cette nouvelle réforme, promue par une Président et un Congrès (l’équivalent de l’Assemblée nationale) de plus en plus détestés, est un affront. Le samedi 13 septembre, la jeunesse de Lima descend dans les rues.

Depuis, tous les week-ends, le centre-ville de la capitale est le théâtre d’affrontements importants entre la police et les manifestant·es. Rapidement, les motivations des manifestant·es évoluent d’un rejet de la réforme du système de retraite à un rejet plus global de la présidente Dina Boluarte et du Congrès contrôlé par le parti d’extrême droite, du fujimorisme. Issue de la destitution perçue comme illégitime du président Pedro Castillo, la présidence de Dina Boluarte est marquée de façon indélébile par les dizaines de morts au cours des manifestations de 20222023. De même, tous les Péruvien·nes parlent de l’appauvrissement notable des classes déjà précarisées avec son gouvernement. Il est évident que Boluarte est la plus grande alliée des multinationales : récemment, le ministre de l’Agriculture a déclaré très sérieusement que les ressources hydriques doivent aller en priorité aux projets miniers, et que l’agriculture « peut attendre ».

Mais ce qui motive le plus la jeunesse à descendre dans les rues tous les week-ends depuis presque un mois, c’est l’augmentation fulgurante de l’insécurité et de la criminalité dans la capitale. Les extorsions dans les quartiers de classe moyenne sont devenues de plus en plus communes, les groupes armés attaquent les bus de transport public et tuent régulièrement les chauffeur·ses et les contrôleur·ses pour quelques centimes. La situation est dramatique. Lima est une ville immense, dangereuse, atomisée, individualisée au possible. Les chauffeur·ses de bus sont régulièrement en grève et bloquent des pans entiers de la capitale afin d’exiger que le gouvernement et la police fassent quelque chose. Les gens ont peur, vraiment, pour leur vie. Plusieurs éléments peuvent expliquer cette intensification brutale de l’insécurité : la reconfiguration des routes de la drogue (comme en Équateur il y a quelques années), la privatisation de la violence dans un contexte de capitalisme à bout de souffle, la déstabilisation politique de la part du parti fujimoriste d’extrême-droite pour assurer leur retour au pouvoir par les urnes en 2026…

Face à cette situation insoutenable au quotidien, la réponse de la Présidente la plus haïe de l’histoire récente du Pérou n’est pas à la hauteur (« Ne répondez pas aux appels des extorqueurs, n’ouvrez pas les messages whatsapp »). Des déclarations qui ont de quoi enrager toutes les personnes qui risquent leur vie en allant tous les jours travailler – et exiger, à nouveau, la démission de Boluarte. Au-delà de la présidente, c’est toute la gestion étatique qui est perçue comme irrécupérable, comme l’exprime le message lu sur une pancarte : « l’État ne lutte pas contre la criminalité, il la gère. » Il faut dire que la police nationale est fortement impliquée dans le crime organisé : d’une part, un certain nombre de journalistes ont pu démontrer que les policiers louent leurs armes (pour s/50 par jour, soit 12€) aux groupes criminels. Les journaux télévisés dénoncent cette police péruvienne qui donne l’impression d’être une mafia en uniforme.

Ces mobilisations sont concentrées dans la capitale, Lima, et quelques villes de la côte qui subissent également de plein fouet l’intensification de la criminalité. Dans les villes andines comme Cusco, ces mobilisations semblent lointaines. On les soutient, bien sûr, parce que « Dina est une assassine », mais pas dans les faits. Dans le sud du pays, où la question de l’insécurité est moindre, on refuse de se montrer solidaire de Lima-la-raciste, qui a méprisé et abandonné les populations rurales mobilisées contre Dina Boluarte en 2022-2023. Il faut voir ce qu’il va se passer dans les semaines et les mois à venir : quelques leaders étudiant·es tentent de mobiliser pour faire écho à ce qu’il se passe à Lima, mais en vain. L’horizon est incertain : avec des élections générales en 2026 déjà entachées d’irrégularités (notamment l’invalidation de l’inscription électorale des principaux partis d’opposition au Fujimorisme), personne ne voit de sortie possible à la crise.

Je trouve particulièrement intéressant de constater que la presse nationale et internationale couvre plus facilement la manifestation des populations urbaines et de la capitale, que celle des populations rurales et racisées. La couverture médiatique de la répression qui a fait des dizaines de morts en 2022-2023, principalement des paysan·nes issues des régions andines, n’avait pas fait la Une des journaux, ni même mobilisé les réseaux sociaux de gauche ou les réseaux autonomes français. Mais la mobilisation d’une population jeune qui incarne les mêmes imaginaires mondialisés que ceux du Népal, d’Indonésie et de Madagascar, est impactante. Il semble que le registre politique des populations autochtones les relègue encore et toujours à l’invisibilité.

Le Pérou n’est pas un cas isolé : la situation dramatique est transversale à toute la région. En Bolivie, la défaite cuisante de la gauche aux dernières élections est encore un sujet de débat ardent : la faute à qui ? Pourquoi ? Pendant ce temps, la pénurie de carburant met à l’arrêt le pays et son économie depuis des mois. En Équateur, c’est aussi la question du carburant, l’élimination de la subvention publique du diesel, qui a fait descendre le pays dans les rues à partir du 22 septembre – la même qui avait provoqué les grandes mobilisations de 2019 dans ce pays. Dans une tribune publiée dans l’Humanité, Sisa Calapi et Salmoé Cardenas écrivent : « le mouvement en cours dénonce la crise sociale que traverse l’Équateur face au déclin de l’accès à la santé, à l’éducation, la sécurité sociale tout en dénonçant le coût de la vie élevé ainsi que le climat de violence généralisé, suite à la montée du narcotrafic. » Une situation finalement bien similaire à la réalité péruvienne, également brutalement réprimée par les militaires qui instaurent un climat de terreur.

Les temps sont sombres. Il ne fait pas bon avoir vingt ans en 2025 au Pérou. Les jeunes de la capitale sont violenté·es, arrêté·es arbitrairement, traité·es de terroristes par les médias et les politiques d’extrême droite au pouvoir. La situation socio-économique reste dramatique : inflation galopante, droits du travail inexistants, privatisation de la santé et de l’éducation, insécurité et crime organisé... et face à cela, une classe politique de plus en plus arrogante se « gave » toujours plus.

Et puis, dans la nuit du 9 octobre, un coup d’éclat a lieu : le Congrès vote la destitution de Dina Boluarte. Le départ de Boluarte laisse un goût amer en bouche : elle n’est pas destituée pour avoir réprimé et tué plus de 50 personnes au début de son mandat, ni pour les hauts faits de corruption, ni par inaptitude au poste... Contrairement à ce que certains réseaux sociaux de gauche française ont suggéré, ce n’est pas la rue qui l’a destituée : elle part parce que les principaux partis (de droite et d’extrême droite) considèrent qu’elle ne leur est plus utile et que sa présidence est un désavantage électoral pour 2026. Il semblerait également que c’est une stratégie de Rafael Lopez Aliaga, alias Porky, maire de Lima et tenant d’une extrême droite fasciste, afin de gagner du terrain politique face à ses adversaires au sein de son propre camp politique. Autour de moi, on spécule que cette destitution pourrait être une manière de justifier très prochainement une militarisation du pays. En "offrant la tête" de Boluarte, il s’agirait de renvoyer les manifestant·es chez elleux - sous peine de déploiement militaire intensifié.

A ce stade, tout reste possible dans le pays. La réalité dépasse la fiction et la politique péruvienne ressemble à un épisode de Black Mirror. En effet, celui qui prend la succession de Boluarte dans le Palais présidentiel n’est personne d’autre que José Jerí, président du Congrès proche de Boluarte, accusé de viol et de différents faits de corruption ce qui ne manque pas de faire enrager les féministes, mais au delà, toute la population. A sa place, pour la présidence du Congrès entre Fernando Rospigliosi, fujimoriste d’extrême droite. Boluarte part, mais de toute évidence, la dictature reste. Un grand blocage national s’annonce pour le mercredi 15 octobre, avec comme consigne "Qu’ils partent tous, qu’il n’en reste pas un". Les organisations sociales exigent le départ immédiat de Jerí, et sur le ton de la plaisanterie, appellent au "Merino Challenge", en référence au Président qui aura duré 5 jours au pouvoir en 2020 et qui a été "viré" par la rue. Mais également, elles exigent des élections anticipées et surtout transparentes : de nombreux partis ont été interdits pour des motifs douteux (tout le monde sait que c’est le Fujimorisme qui cherche à éliminer ses opposants) et la Procureure de la République qui avait cherché à interdire le parti fujimoriste pour hauts faits de corruption (parce que c’est un "narcoparti") a été démise de ses fonctions. Le bras de fer se joue donc clairement entre le Fujimorisme et le reste du pays.

Les semaines et les mois à venir promettent d’être intenses. Alors que l’extrême droite latinoaméricaine, de Javier Milei à Rafael Lopez Aliaga, maire de Lima, appellent ouvertement à une "nouvelle colonisation de l’Amérique latine", alors que la répression fait rage un peu partout sur le continent et que les niveaux de pauvreté ont explosé... Il faut s’attendre à tout.