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Antijeu : Les sponsors laissent (encore) les travailleurs sur la touche

, par ESE

Le mondial de football qui se tiendra en Russie ce mois-ci promet d’être le plus cher de l’histoire avec un budget estimé à plus de 20 milliards d’euros contre à peine plus de 8 milliards pour la dernière édition au Brésil, et 3 milliards pour la précédente en Afrique du Sud.
Le collectif Ethique sur l’etiquette analyse, dans son second rapport « Anti-jeu », les choix des équipementiers leaders : Nike et Adidas continuent-ils de se tourner vers la performance financière et la rémunération prioritaire des actionnaires au détriment des droits fondamentaux des travailleur.euse.s ?

Deux ans après le premier rapport « Anti-jeu » du collectif Ethique sur l’Etiquette, la course au sponsoring de Nike et Adidas - qui équiperont 22 des 32 équipes engagées dans le prochain mondial de foot – n’a jamais été aussi vive, et atteint de nouveaux records. [1]

  • L’équipe d’Allemagne, championne du monde en titre, a multiplié ses revenus de sponsoring par 3 en renégociant son contrat avec Adidas en 2016 (65 millions d’euros par an, le plus gros jamais signé dans le domaine) [2]
  • Les 10 plus grands clubs de football européens ont engrangé 143 millions d’euros supplémentaires en sponsoring annuel entre 2015 et 2017 [3] .
  • Enfin, du côté des joueurs, Cristiano Ronaldo a signé en 2016 le premier contrat à vie d’un joueur de foot, pour un montant de 25 millions de dollars par an [4] .

L’association des grandes marques de sport avec les plus grandes équipes ou avec des célébrités du secteur – et plus récemment du show-business – est en effet un des leviers centraux pour accroître leurs ventes, grâce à l’attachement inconditionnel qu’elles suscitent dans la plupart des pays.

Pourtant, en amont, dans les chaînes de production, les conditions de travail des ouvrières et des ouvriers des usines de confection restent toujours aussi précaires.
Les équipementiers sportifs, Nike et Adidas en tête, continuent de se désengager de la Chine en raison des salaires qu’ils jugent trop élevés alors qu’ils tutoient enfin des niveaux permettant à une famille de vivre dignement [5] .

Sur le prix d’une paire de chaussures de Nike ou Adidas vendue au consommateur, la part revenant aux travailleur.euse.s a ainsi baissé de 30% entre 1995 et 2017.

En Indonésie, au Cambodge, au Vietnam, où ces marques s’approvisionnent désormais en majorité, les cas de non-respect des droits fondamentaux du travail sont plus fréquents et les salaires moyens des ouvriers sont inférieurs de 45% à 65% au salaire vital, donc largement insuffisants pour leur permettre de couvrir les besoins essentiels de leurs familles.

Et à plus long terme, les nouveaux modèles d’usines automatisées développés par Nike et Adidas depuis quelques années, et leur diffusion à l’ensemble du secteur textile, pourrait menacer, selon l’OIT, entre 64% et 88% des emplois associés en Indonésie, Vietnam et Cambodge d’ici 2050 (alors que le secteur procure un emploi à plus de 9 millions de personnes en Asie du Sud- Est, principalement des femmes).

La contradiction apparente entre la création de valeur en aval et la situation précaire des ouvriers dans les usines de confection s’explique par le modèle économique et financier mis en oeuvre par les équipementiers Nike et Adidas.

L’objectif central de ce modèle est la maximisation des bénéfices afin de rémunérer toujours plus les actionnaires, comme le montrent les niveaux remarquables de dividendes versés chaque année (jusqu’à 10% du chiffre d’affaires dans le cas de Nike). Nike est ainsi devenu une référence en termes de résultats boursiers que ses concurrents essaient d’égaler : l’entreprise affiche une performance supérieure de 70% à la moyenne du Dow Jones et sa capitalisation boursière s’élève désormais à plus du triple de son chiffre d’affaires (environ 95 milliards d’euros).
Quant à son rival Adidas, il pèse près de 43 milliards d’euros en bourse, soit le double de son chiffre d’affaires annuel.
Pour parvenir à une telle performance, le modèle des équipementiers s’appuie non seulement sur l’accroissement de leur chiffre d’affaires, mais aussi sur le contrôle/la réduction de leurs coûts, et dans certains cas sur des stratégies de minimisation de leurs impôts. (...)

Pourtant, ce modèle pourrait garantir les droits et besoins essentiels des ouvrier.ère.s dans les usines de confection

Si Nike et Adidas avaient versé le même niveau de dividendes en 2017 qu’en 2012, ou maintenu le niveau de leurs dépenses en marketing / sponsoring, les sommes dégagées auraient permis de couvrir des salaires vitaux dans l’ensemble de leurs chaines d’approvisionnement en Chine, Indonésie, Vietnam et Cambodge.
En 2017, Adidas a versé 11 millions de plus à Lionel Messi qu’à Zinedine Zidane quinze ans plus tôt, un montant qui aurait permis d’assurer un salaire vital à plus de 44 170 travailleur.euse.s dans les usines de confection en Indonésie ou 52 600 au Vietnam.

Les montants annuels d’évasion fiscale de Nike estimés par les journalistes de la Tribune de Genève - 60 millions de dollars par an en moyenne - correspondent à ce qu’il faudrait pour assurer des salaires vitaux à 287 000 ouvrier.ère.s au Vietnam et 241 000 ouvrier.ère.s en Indonésie.

Nike et Adidas ont réussi à développer un modèle économique hautement créateur de valeur, dont la croissance ne se tarit pas depuis plus de 10 ans.
Ce modèle génère des bénéfices toujours plus importants qui sont privatisés par leurs actionnaires et ne « ruissellent » pas jusqu’aux travailleur.euse.s dans les usines de confection, malgré les déclarations d’intention des équipementiers sportifs, notamment sur le paiement d’un salaire vital chez leurs fournisseurs.
Pour respecter cet engagement, il faudrait pouvoir inverser la logique à l’oeuvre et partir du minimum à garantir aux travailleur.euse.s plutôt que de l’objectif de
profit des marques.

Comme le montre cette étude, il ne s’agit pas d’une question de moyens financiers - puisque Nike et Adidas génèrent assez d’argent pour pouvoir payer des salaires vitaux dans leurs chaînes d’approvisionnement - mais d’un problème de priorité.

Si les pratiques de ces entreprises se sont certes améliorées sur les 10 dernières années, beaucoup reste à faire pour qu’elles démontrent qu’elles ont pris la pleine mesure de leur responsabilité vis-à-vis de la société.

Le collectif Ethique sur l’étiquette rappelle que, selon les textes adoptés par la communauté internationale, les multinationales ont l’obligation de respecter les droits fondamentaux, et ne peuvent se soustraire à leur responsabilité à contribuer à l’intérêt général. Elles doivent en ce sens prévenir toute violation que pourrait générer leur activité, partout dans le monde.

Dans ce contexte, le collectif Ethique sur l’étiquette et la Clean clothes campaign demandent à Nike, Adidas, et à l’ensemble des équipementiers sportifs et des marques du secteur :

1. Concernant leur politique d’approvisionnement en général et la mise en oeuvre d’un salaire vital :

  • Elaborer une feuille de route, avec des objectifs concrets, permettant de garantir le paiement d’un salaire vital, sur la base d’une semaine standard de travail (48 heures par semaine), aux travailleurs de leurs filières d’approvisionnement, en collaboration avec les organisations syndicales des pays en question.
  • Adopter des pratiques d’achats responsables, permettant le versement d’un salaire vital aux travailleurs de leurs chaînes d’approvisionnement, parmi lesquelles l’instauration de relations commerciales de long-terme, et la fixation de prix FAB à partir de coûts de production fondés sur un salaire vital.
  • Conformément à la responsabilité qui leur incombe selon les textes internationaux, mettre en oeuvre leur obligation de vigilance. Dans ce contexte, élaborer, publier et mettre en oeuvre un plan de vigilance afin d’identifier, prévenir, rendre compte et le cas échéant réparer, les atteintes aux droits humains et à l’environnement liées à leur activité sur l’ensemble de leur relation d’affaire, y
    compris celle de leurs filiales et de leurs sous-traitants, jusqu’à la production de matières premières, en portant une attention particulière au lien de causalité entre pratiques d’achat et niveaux des salaires.
  • Publier chaque année, dans une optique de transparence, les rémunérations mensuelles effectives des travailleurs des usines qui les fournissent - salaire moyen et écart entre la plus faible et la plus haute rémunération, en identifiant les écarts de rémunération entre les hommes et les femmes, afin de permettre une information claire et étayée des syndicats et des organisations de la société civile, et un débat fondé sur la question.
  • Publier les résultats des audits sociaux menés chez leurs fournisseurs et soustraitants, en identifiant ces derniers dans les pays de production, et permettre l’accès aux rapports d’audits.

2. Concernant leur politique d’approvisionnement en Indonésie

  • Poursuivre et améliorer la mise en oeuvre du protocole sur la liberté d’association signé avec les organisations syndicales :
    • Exiger de tous leurs fournisseurs en Indonésie de signer le protocole.
    • Publier de manière détaillée des informations sur l’adéquation de leurs pratiques d’achats avec la mise en oeuvre du protocole.
    • Etendre la mise en oeuvre du protocole aux fournisseurs
    au-delà du rang 1, pour en renforcer l’impact.
  • Entrer en négociation dans les 3 mois avec les organisations syndicales indonésiennes pour la signature d’un protocole sur la sécurité de l’emploi et un salaire vital.

3. Concernant leur politique de sponsoring

  • Initier un dialogue et une réflexion collective au sein et avec les marques du secteur, avec la participation d’experts indépendants et d’organisations de la société civile, pour enrayer la surenchère menant aux montants démesurés des contrats de sponsoring et envisager le plafonnement de leur augmentation.

4. Concernant la mise en oeuvre d’un salaire vital dans le secteur textile

  • Initier un dialogue et une réflexion collective au sein et avec les marques du secteur, vers la mise en oeuvre de salaires vitaux dans les usines des fournisseurs de produits de sport, sur la base de l’indicateur défini par l’Asia Floor Wage Alliance, ou d’autres estimations des organisations locales, en favorisant le droit d’association et de négociation collective.
    Lorsque des accords sur les salaires ne peuvent être négociés, elles doivent définir un calendrier de mesures, négociées avec les syndicats locaux, vers une augmentation graduelle des salaires dans les unités de production, et publier régulièrement des informations sur leur évolution.
  • Ne pas entraver l’action et, à leur demande, collaborer avec les syndicats dans les pays de production, en faveur de négociations annuelles triparties afin d’élever le salaire minimum légal dans le secteur au niveau du salaire vital estimé.

Lire le rapport sur le site ethique-sur-étiquette

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