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Le vieux latifundio contre le bien commun

17 décembre 2012

L’article est une traduction du portugais vers le français par Isabelle Miranda, traductrice bénévole à Ritimo.

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Qu’il est difficile pour la démocratie brésilienne d’affronter le pouvoir des grands propriétaires terriens ! Ils ont beau ne plus être les « Maîtres du Pouvoir » (sujet disséqué dans l’œuvre monumental de Raymundo FAORO), ils possèdent cependant un réel pouvoir de veto politique pour empêcher les changements qui affectent leurs intérêts.

Malgré leur longue liste de crimes d’ordre social et environnemental, actuels et passés, ce sont les propriétaires terriens qui dictent les termes du Code Forestier envisagé pour le Brésil. Au lieu de la mise en place d’un code de protection de l’un des plus grands et variés patrimoines naturels de la planète, nous sommes confrontés à des propriétaires terriens qui veulent maintenir leurs pratiques prédatrices.

Pour comprendre le pouvoir des propriétaires terriens, il est toujours bon de rappeler qu’ils sont une espèce de certitude, de laquelle le Brésil est né en tant que pays. Latifundio et esclavage ont été les deux versants de la structure sociale, qui s’est construite dans le sillage de la conquête et de la colonisation du territoire, décimant les indiens et les éventuels posseiros , ces travailleurs agricoles ayant pris possession d’une terre pour leur survie.

La déforestation à grande échelle, sans limites, a été la base de leur installation et de la matrice de la ruralité brésilienne. La légalisation des terres conquises s’est faite et se fait par la concession de titres par l’Etat, les autorités fermant les yeux pour de futurs arrangements, ou par la falsification de documents, les célèbres actes d’appropriation de terres que l’on appelle grilagem.

Les latifundios ont imposé un schéma rural, composé d’expulsions et de violences à l’encontre des paysans et de leurs familles. A l’encontre des petits agriculteurs familiaux issus de l’agriculture familiale rurale, allant jusque dans leur bout de terres peu fertiles. A l’encontre des territoires et villes avoisinants. Il s’agit d’un pouvoir patrimonial, celui du « propriétaire de terre, de bétail et de gens » (les traditionnels coroneis, les « profiteurs de terre »), qui a des répercussions sur la structure du pouvoir central. Ça s’est passé comme ça pendant 5 siècles, et ça se passe encore comme ça dans une bonne partie du pays.

Sans aucun doute, des changements sont survenus, spécifiquement ces dernières décennies. En effet les latifundios se sont étendus, modernisés et convertis à l’agrobusiness. Avec l’agrobusiness, ils ont arrêté d’être le symbole du retard et sont devenus les fondations du Brésil, puissance émergente, avec des exportations grandissantes basées sur la productivité obtenue à base d’une agriculture contaminée et contagieuse, hautement dépendante aux produits agrochimiques.

Dans ce processus, ils ont renouvelé le pouvoir politique lui-même, et aujourd’hui ils forment le parti bancada ruralista, le banc rural. Ils constituent la quasi moitié du Congrès National mais moins de 1% des citoyens brésiliens ! Cela ne montre pas seulement la taille du pouvoir du vieux latifundio, mais surtout les amarres de la démocratie brésilienne pour projeter un pays de justice sociale, de souveraineté socio-environnementale, de participation citoyenne. Malgré qu’elle soit présente dans l’agenda publique et que nous ayons un Ministère du Développement Agricole qui en ait la charge, la réforme agraire n’égratigne pas l’image du succès dont profitent les énormes latifundios de l’agrobusiness. Tous les écosystèmes et biomes du territoire brésilien sont soumis aux intérêts des grands propriétaires terriens.

Dans ce cadre, nous arrêtons de faire du remue-méninge autour du Code forestier. Jusqu’ici nous avons été incapables de créer un mouvement de citoyenneté résistant à tout, capable de mettre cette bancada ruralista sur la défensive et de permettre aux voix les plus progressistes du Congrès et du gouvernement de prévaloir. Peut-être n’évaluons nous pas combien le Code Forestier est loin d’être une question technique sur les conditions de l’exploitation agricole, mais qu’il est essentiellement politique, et qu’il porte sur un projet de société. Nous sommes face à des questions telle que préserver et réguler l’utilisation d’un bien commun fondamental, complexe, et qui synthétise en soi un ensemble interdépendant de systèmes écologiques : le cycle de l’eau, avec l’évaporation, les pluies, les sources, les fleuves et leur déversement dans la mer, l’air que nous respirons et les vents, la biodiversité, la faune et la flore, la composition et la fertilité des terres, et enfin le climat. Sans compter qu’un tel bien commun, basé sur l’agroécologie, est le socle indispensable aux territoires de citoyenneté, à une possible société agricole qui intègre au lieu de rejeter, aux droits citoyens. En tant que partie intégrante de la nature, tout être humain dépend de cette base naturelle, de son bien commun vital, utilisé et organisé comme territoire humain, dynamique, sous toutes ses formes. La qualité de vie, de toute vie, dépend de la santé du bien commun naturel.

En regardant cette question sous la perspective de la bio-civilisation (condition pour penser à des économies et sociétés à la fois socialement justes, participatives, et concernant l’environnement, durables), toute utilisation de ce bien commun doit avoir comme supposition préalable son intégrité, l’attention et le partage entre tous, des générations actuelles et futures. Encore plus, c’est un bien commun planétaire. En effet son utilisation ici peut affecter les systèmes écologiques qui régulent la Planète comme un tout. N’oublions pas notre responsabilité de gardiens de l’immense patrimoine naturel de l’humanité. Son utilisation prédatrice doit être considérée comme un crime contre les citoyens brésiliens et contre toute l’humanité, en plus de crime contre le droit inhérent de la nature, d’être telle qu’elle est, avec toutes ses formes de vie existantes.

Autour de l’élaboration du Code Forestier, le débat se heurte à l’absurdité des privilèges des propriétaires de terre. Entre nous, la propriété de terre est quelque chose d’absolu, au-dessus de tout. Nous avons besoin d’affronter cet héritage de notre formation autoritaire et d’exclusion. La propriété de terre ne peut pas continuer d’être un droit auquel toute personne se soumet. Elle ne doit pas être prise comme un droit de détruire, de déboiser, d’empoisonner, de maintenir le travail asservi. Il n’incombe pas aux propriétaires de définir comment utiliser le bien commun qui appartient à tous ceux qui partagent le territoire brésilien. La concession de son utilisation, exprimée dans la notion de propriété de terre, doit obéir aux croissantes régulations publiques et citoyennes. La légitimité de nouvelles règles vient sur les traces d’un plus grand savoir, celui de l’intégrité de la nature et de son rôle dans la qualité de toute vie, en campagne et en ville. Aller de l’avant avec un Code Forestier, capable de droits naturels et de reconnaître les nouveaux droits de la citoyenneté brésilienne et planétaire, est une question qui prend naissance dans la propre démocratisation de la société brésilienne. Une chose est certaine : nous avons autant besoin d’un Code Forestier pour être pris en compte, que de gouvernements et d’un pouvoir judiciaire qui ne ferment pas les yeux devant les crimes environnementaux et qui changent la logique du latifundio dans le traitement du patrimoine naturel, notre plus grand bien commun. Il sera impossible d’aller plus loin dans la démocratisation sans briser une telle logique. Le Code forestier est en relation avec la démocratie, la justice sociale et le bien vivre, et pas seulement aux forêts.

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