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Villes riches et cités industrielles à l’agonie

, par TRAVIN Dmitry

L’article a été traduit de l’anglais au français par Léna Lichou et relu par Delphine Tersiguel, toutes deux traductrices pour Ritimo. Retrouvez l’article original sur le site opendemocracy.net, Rich cities and dying company towns.

Les chiffres du chômage en Russie sont bas. Pourtant, ils augmentent, et l’écart entre les régions prospères et celles en difficulté est considérable.
Il est cependant peu probable qu’un étranger en visite ou en voyage d’affaires, à Moscou ou Saint-Pétersbourg, remarque des problèmes de chômage parmi les Russes. Les Moscovites et les Pétersbourgeois sont très exigeants. Beaucoup refusent les emplois manuels, souvent peu payés, et préfèrent travailler dans des milieux créatifs ou encore être assis dans un bureau et gagner un bon salaire, régulier.

Les petits boulots pour les migrants

En effet, la plupart des ouvriers présents sur les sites de construction ou les travaux de voirie viennent d’Ouzbékistan, d’Ukraine ou du Tadjikistan. Les travailleurs originaires de ces anciennes républiques soviétiques sont également présents dans le secteur de la distribution où ils occupent souvent des postes peu rémunérés (manutentionnaire par exemple) ; ils sont aussi chauffeurs de bus ou balayeurs.

Les travailleurs immigrés d’Asie centrale, quant à eux, s’emploient aux travaux manuels les moins glorieux, principalement dans les villes les plus riches.

Récemment, lors de travaux dans mon appartement de Saint-Pétersbourg, j’ai remarqué que le conducteur du fourgon transportant les matériaux, qui était aussi le responsable, était russe, alors que les autres étaient ouzbeks et tadjiks et chargés de monter les matériaux au septième étage. De plus, la plupart des vols au départ du principal aéroport de Saint-Pétersbourg (Pulkovo) sont à destination de l’Ouzbékistan : Saint-Pétersbourg dispose d’excellentes liaisons aériennes avec les grandes villes du sud et de l’est de la Russie, mais de très peu de vols en direction d’autres villes européennes. Les vols vers l’Ouzbékistan ne signifient en rien que les Russes veulent visiter les cités antiques de Samarcande et Boukhara ; ils ont pour but de ramener des avions entiers d’Ouzbeks travailler en Russie.

Depuis 2000, le taux de chômage en Russie est passé de 10 % à 5 % ; à Moscou et Saint-Pétersbourg, il est même descendu à 1 %. Il n’est donc pas surprenant que les migrants aient des emplois mal rémunérés.

En règle générale, les Moscovites et les Pétersbourgeois peuvent trouver des emplois très bien rémunérés sans trop de difficultés et laissent donc les emplois les plus durs aux immigrés issus de pays durement touchés par le chômage. Les chiffres officiels pour la Russie confirment ce que l’on peut observer dans la rue : depuis 2000, le taux de chômage a diminué de moitié, passant de 10 % à 5 %, malgré une légère hausse jusqu’à 8 % lors de la crise économique de 2009. À Moscou et Saint-Pétersbourg, ce taux n’est que de 1 % ; il n’est donc pas étonnant que les immigrés n’aient accès qu’à des emplois mal rémunérés.

L’explication est simple. La Russie exporte de larges quantités de pétrole et de gaz, les pétrodollars créent alors de la demande pour des biens et services, qui à son tour stimule les entreprises et crée des emplois. Cependant, certains signes montrent que la situation n’est pas aussi parfaite qu’elle n’y paraît. En effet, les prix du pétrole ont atteint des sommets, le gaz de schiste est un réel concurrent sur le marché international du pétrole et le PIB de la Russie a augmenté de tout juste 1.3 % en 2013. Les Russes commencent à observer des changements indésirables sur le marché du travail : bien que les chiffres du chômage aient été au plus bas début 2013, ils ont recommencé à augmenter au second trimestre. Ces augmentations n’auront probablement aucun effet à Moscou et Saint-Pétersbourg, où une personne qui perd son emploi en retrouvera un sans aucune difficulté. Mais elles pourraient avoir un impact important dans d’autres régions du pays.

Mais en dehors des grandes villes...

Il existe deux problèmes majeurs sur le marché du travail russe. Le premier est le taux de chômage dans certaines régions, notamment au nord du Caucase : Daguestan, Tchétchénie, Ingouchie, etc. Le second est le problème grandissant des fameuses villes à industrie unique (certaines pas plus grandes que des villages) où il n’y a qu’un seul employeur.

En Ingouchie, le taux de chômage atteint quasiment 50 % ; en Tchétchénie, 25 %. Au Daguestan, une personne sur huit est sans emploi. On peut expliquer la situation par trois raisons. Premièrement, bien que la paix règne officiellement en Tchétchénie depuis plus de dix ans, toute la partie nord du Caucase reste une zone militarisée, et il est tout simplement trop risqué d’y créer une entreprise et donc des emplois. Deuxièmement, ceux qui ont survécu à la guerre ne veulent pas ou ne savent pas travailler. Ils préfèrent vivre des allocations de l’État ou voler de l’argent aux membres plus faibles de la société. Enfin, le taux de natalité au nord du Caucase est plus élevé que dans les autres régions russes. Par conséquent, le nombre d’étudiants sortant de l’école et se retrouvant sans emploi est lui aussi plus élevé.

Les prix du pétrole ont atteint des sommets, le gaz de schiste est un réel concurrent sur le marché international du pétrole et le PIB de la Russie a augmenté de tout juste 1.3 % en 2013.

Ces dernières années, le taux de chômage a tout de même diminué dans la région grâce à l’aide financière de Moscou qui a permis de créer de nouveaux emplois dans le secteur public (fonctionnaires, police, etc.). Cependant, les problèmes économiques de la Russie ont naturellement entraîné des réductions des dépenses et le slogan « Arrêtez de nourrir le Caucase » s’est largement propagé au sein de l’opposition. Le gouvernement russe va probablement devoir réduire ses subventions au Caucase, et le taux de chômage dans la région augmentera de nouveau.

Les villes à industrie unique

Néanmoins, le Caucase n’est pas la région la plus touchée : là-bas, les gens vivent en famille au sens large et les plus riches aident les plus démunis. En revanche, dans les villes et villages à industrie unique, c’est-à-dire où la même entreprise emploie plus d’un quart de la main-d’œuvre et génère aussi la moitié de la production de la ville, la situation est bien plus difficile. On dénombre 342 villes ou villages de ce type en Russie, ce qui représente une ville sur trois et environ la moitié du PIB du pays. Si les entreprises concernées ne sont pas compétitives et viennent à fermer, l’impact est alors désastreux dans les régions.

Ces villes et villages peuvent être classés en trois catégories. Beaucoup ont été construits pendant la période soviétique autour d’usines de production destinées à l’armée. Pour des raisons de sécurité, ces usines étaient souvent à l’écart, au nord et à l’est de la Russie, prétendument pour éviter l’espionnage (elles étaient aussi fermées aux citoyens russes).

La fonderie d’aluminium de Nadvoitsy va sans doute devoir fermer l’été prochain, provoquant ainsi une crise économique majeure au sein de la communauté.

Des villes à industrie unique se développent désormais dans les zones riches en ressources minérales. L’extraction et le traitement de ces ressources est un secteur clé en Russie, il y a donc de nombreuses villes de ce type.

La troisième catégorie de villes est apparue lorsque l’Union soviétique a décidé de construire des usines pour créer des emplois dans les régions durement touchées par le chômage. Les habitants des villages environnants ont alors afflué dans ces nouvelles villes. Puisque le système de planification centralisé de l’Union soviétique ne prenait pas en compte le besoin de restructuration et d’innovation, ces usines étaient censées fournir du travail ad vitam æternam ; mais après les réformes des années 1990, il s’est avéré que nombre de ces usines ne pouvaient faire face aux concurrents étrangers.

Une ville sur trois en Russie dépend d’un seul employeur, si cette entreprise vient à fermer, cela a alors un effet dévastateur sur la région.

Les années 1990 ont été très difficiles pour les villes à industrie unique, car de nombreuses entreprises ont fermé leurs portes et n’ont pas payé leurs employés. La situation s’est améliorée dès lors que la demande mondiale en ressources minérales russes a augmenté. La Russie, devenue riche dernièrement, a ensuite été capable d’augmenter sa demande en termes de technologie militaire, redonnant ainsi un nouvel élan au secteur. Certaines entreprises ont été privatisées et leurs nouveaux propriétaires ont été capables de modifier leur production pour s’adapter au marché des biens de consommation.

Aujourd’hui, cependant, la demande pour les biens russes diminue et le gouvernement, à court d’argent, doit revoir à la baisse son budget pour l’armement. L’augmentation de la concurrence internationale et des importations mettent aussi en difficulté les entreprises russes. Nous entendons donc de plus en plus parler de l’augmentation du taux de chômage dans les villages et villes à industrie unique.

Lada, l’aluminium et les forces du marché

La ville à industrie unique la plus connue en Russie est sans aucun doute Toliatti, au bord de la Volga. C’est là que fut créée dans les années 1970, avec l’aide de Fiat, une gigantesque usine de construction automobile destinée à produire une voiture familiale à prix abordable, la Lada. Après les réformes des années 1990, l’usine avait dû réduire ses effectifs. Par la suite, le gouvernement avait subventionné la production afin de soutenir la demande pour les voitures russes et éviter ainsi davantage de suppressions de postes. Pourtant, aujourd’hui, un nouveau plan de licenciement prévoit que 7 500 des 66 500 employés seront remerciés. Les licenciements, à l’initiative du nouveau propriétaire de l’entreprise, le Suédois Bo Andersson, étaient inévitables puisque le gouvernement ne subventionne plus Lada, dont la popularité décroît face à la concurrence des voitures étrangères.

Un autre exemple est celui de la fonderie d’aluminium à Nadvoitsy, en Carélie, qui va probablement fermer l’été prochain. Mais alors, que faire de ces employés ? On leur a proposé de déménager à l’autre bout du pays, où l’ouverture d’une autre fonderie d’aluminium est prévue. Ils ont refusé, car il n’y a selon eux « aucune garantie que cela aura lieu, et cela impliquerait de vivre en foyer. » Une partie d’entre eux a donc continué à travailler au démantèlement de leur usine, alors que les autres ont accepté les conditions de licenciement et se réfugient dans l’alcool en espérant recevoir des allocations chômage lorsqu’ils auront dépensé leur prime de licenciement.

Le gouvernement ne peut plus subventionner Lada, dont la popularité décroît face à la concurrence des voitures étrangères.

Au cours des prochaines années, le gouvernement n’aura pas d’argent pour venir en aide à toutes ces villes à industrie unique touchées par la crise. À moins de pouvoir déménager dans des régions où ils trouveront un emploi, ces gens feront face à une longue période de chômage.

Si Vladimir Poutine souhaite être réélu en 2018, il devra trouver une solution au problème du chômage, et plus particulièrement dans les villes à industrie unique ; mais pour le moment, personne n’a vraiment d’espoir.

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