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Dossier Introduction

Vers une économie solidaire ?

Alternatives de production et de distribution pour une société plus juste

, par BIOFORCE

A l’heure du marché global et des multinationales, peut-on concilier économie et solidarité ? Contrairement à l’économie marchande dont le but est la recherche de profit et l’accumulation de capitaux, l’économie solidaire place l’homme au centre de ses préoccupations et actions. Plongeant ses racines dans les premières expériences collectives, l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) regroupe des initiatives diverses qui reposent sur des projets collectifs, prônant des valeurs humanistes, et ayant pour ambition le bien commun.

Au commencement était l’Economie Sociale…

En Europe et en France, c’est à la fin du 19ème que se construit et se structure « l’économie sociale ». La révolution industrielle, l’essor du capitalisme viennent gonfler les rangs d’une classe populaire pauvre, dont la situation sanitaire et sociale est précaire. Les ouvriers sont les premiers à s’organiser pour répondre à leurs besoins sociaux et mettent en place les premières caisses de secours mutuels, des coopératives de consommation etc. Comme souvent, c’est dans un contexte particulier, pour combler une carence du service public et pour prendre en charge collectivement des risques sociaux non assurés par l’Etat qu’émergent les initiatives d’économie sociale. Elles seront progressivement reconnues et officialisées, notamment sur le plan législatif. En 1898 paraît la 1ère charte de la mutualité, en 1901 la loi sur la liberté d’association est promulguée.

La charte de l’économie sociale, écrite et enregistrée en 1981, entérine une définition et un périmètre avec les caractéristiques suivantes :

- la forme juridique : elle regroupe les coopératives, mutuelles, associations, fondations,
- le but non lucratif,
- la gestion démocratique et participative,
- l’utilité collective ou sociale du projet.

L’économie sociale ouvre donc une troisième voie entre l’économie productive privée (économie marchande) et l’économie publique (gérée par l’Etat, dite aussi redistributive).

On parle aussi de tiers secteur, faisant référence à un champ d’activité en voie de structuration, avec une définition plus fonctionnelle, moins militante, qui a un poids de plus en plus important dans le monde du travail.

En 2006, l’économie sociale représente presque 10 % de l’emploi salarié national, c’est à dire 2,1 millions de travailleurs (sur 22 millions au total). Certains voient dans son institutionnalisation progressive un abandon de la vocation transformatrice de l’économie sociale, dont la force initiale était de réinterroger les rapports entre l’économie et la société.

Depuis les années 80, face à des nouveaux défis comme le creusement des inégalités, la montée du chômage, la déréglementation des échanges, un mouvement se fait jour pour retrouver l’esprit novateur, la dimension politique des origines et propose de nouvelles alternatives pour mettre l’économie au service de l’homme, pour en faire un outil d’émancipation et un levier de transformation sociale : c’est l’émergence de l’économie solidaire.

L’émergence de l’économie solidaire : des initiatives variées

L’économie solidaire est née progressivement, au cours des dernières décennies du XXème siècle, d’une volonté de retour à l’un des principes fondateurs de l’économie sociale : la solidarité. Dans le contexte d’une nouvelle crise économique et culturelle, qui affecte la société salariale, elle est le fruit des mouvements issus de la contre culture des années 1960 : la culture auto gestionnaire, le développement des communautés rurales, la lutte anti militariste, le mouvement d’émancipation des femmes. Elle propose des réponses à la crise du plein emploi qui organisait jusqu’alors l’intégration sociale.

L’économie solidaire repose donc, comme l’économie sociale, sur la volonté de placer l’homme au cœur de l’économie, mais elle met davantage l’accent sur la réduction des inégalités, et se définit plutôt par ses finalités (insertion, lien social, produire autrement) que par ses statuts ou son mode de gestion.
« L’économie solidaire, c’est un mouvement qui regroupe des milliers d’initiatives locales (...) pour produire, consommer, employer, épargner et décider autrement. Produisant à la fois de la valeur ajoutée marchande et de la valeur sociale (...) C’est une économie de proximité en pleine expansion, dont les emplois ne peuvent être délocalisés ». (Extrait du Manifeste de l’économie solidaire).

Les ambitions de l’économie solidaire sont donc à la fois sociales (éradiquer la précarité par la création d’emplois de proximité, créer du lien), économiques (mise en œuvre d’une économie plurielle, hybride) et politique (proposer une troisième voix crédible inscrite dans le mouvement altermondialiste). Cette autre approche de l’économie prend sens dans une dynamique de projet, qui se développe à partir d’un territoire : le contexte et l’impact local sont essentiels.

C’est ainsi un secteur d’activité porteur d’emplois qui se structure et s’organise pour la promotion de l’entrepreneuriat social : les acteurs territoriaux se regroupent en Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire (CRESS) dès 1993. En région PACA, les PILES font le lien entre développement local, vocation sociale, préoccupations environnementales : ils accueillent les porteurs de projets pour les informer, échanger et surtout favoriser leur mise en réseau.

On assiste ainsi à la mise en place d’initiatives citoyennes, en réponses alternatives au développement du capitalisme : crèches parentales, épargnes citoyennes, promotion des circuits courts, entreprises adaptées aux personnes handicapées, logement des exclus, éducation populaire, aide aux personnes, accès aux loisirs pour les plus démunis, recyclage, protection de l’environnement, régies de quartier...

En France, l’ « insertion » est un domaine privilégié de l’ESS : parce que le travail est générateur de revenus mais aussi au cœur du processus d’intégration sociale, l’Insertion par l’Activité Economique [1] est le mode privilégié d’accompagnement des personnes en situation d’exclusion ou de précarité. De nombreuses entreprises d’insertion conjuguent à la fois un objectif solidaire ou citoyen (la culture d’un potager Bio et la vente directe au consommateur par exemple), et un fonctionnement à forte utilité sociale (embauche de personnes en situation d’exclusion, accompagnement social des salariés).

La consommation responsable est également une composante de l’ESS, le consommateur et l’entrepreneur citoyen partageant alors la même conscience écologiste et les mêmes principes d’équité et de promotion sociale.

Dans le domaine monétaire on voit également des expériences locales qui suppriment la médiation de l’argent pour réinventer l’échange : les SEL (Système d’Echange Solidaire) ou RERS (Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs).
D’autres initiatives cherchent à redonner du sens aux transactions financières aux moyens de finances et de placements solidaire : un placement d’épargne finance ainsi un investissement dans des activités à forte utilité sociale : insertion par l’emploi, insertion par le logement, développement durable ou solidarité internationale. Les épargnants font le choix de destiner une partie de leur épargne à des fins éthiques et solidaires. (ex : http://www.autonomieetsolidarite.fr/index.html ).

Les enjeux en France : renouveau des services publics ou désengagement de l’Etat ?

Le développement de l’économie solidaire ne va pas sans poser des questions, notamment aux sociologues et théoriciens du travail. Les problématiques soulevées interrogent souvent le concept d’utilité sociale des organisations et des emplois de l’ESS.

La responsabilité et l’impact social de toute structure employeur semble une évidence : pourquoi l’ambition éthique et les principes humanistes devraient-ils être réservés aux seules structures du tiers secteur ? Par exemple chaque entreprise devrait avoir pour objectif de dépasser la logique du profit et s’engager pour une meilleure prise en compte de sa Responsabilité Sociétale et Environnementale. Mais comment éviter que cet engagement serve d’alibi, de caution morale à un capitalisme décomplexé…

C’est le risque d’instrumentalisation, qui accompagne l’engouement actuel pour le « développement durable ». Combien de grands groupes ont créé récemment leur fondation, combien d’entreprises subventionnent de « l’entrepreneuriat solidaire », combien proposent à leurs salariés du mécénat de compétence ? Au delà de l’impact en terme d’image, afficher les valeurs de l’économie solidaire peut aider dans certains contextes à « capter des marchés » dans des secteurs à dimension sociale, mais néanmoins concurrentiels…
S’ajoute à cela l’exigence de qualité qui pose à la fois la question de l’évaluation de l’utilité sociale, et de la reconnaissance pour la structure. Comment juger la qualité, estimer l’utilité sociale d’une institution : la qualité n’est pas garantie par les principes ou par le caractère « non lucratif », et ne peut se mesurer en terme de rentabilité non plus.

Encore plus complexes sont les enjeux liés aux services publics et au rôle de l’Etat.
En effet, les structures de l’ESS, par exemple les mutuelles, prennent en charge des services pour pallier une carence ou une faiblesse de l’Etat (dans les domaines de la protection sociale, du handicap par exemple). La délégation à un organisme de droit privé, d’un service public, relève d’un processus de privatisation, même s’il se trouve masqué par la notion consensuelle d’Economie Sociale et Solidaire. C’est pour cette raison que certains dénoncent la fragilisation des services publics comme un effet pervers du développement de l’ESS, avec aussi pour corolaire la précarisation globale des emplois. Un sociologue comme Matthieu Hély fait un lien direct entre la réduction du nombre de fonctionnaires en France ces dernières années, qui rend toujours plus difficile l’accès aux postes de la fonction publique, et la forte augmentation de l’emploi associatif, des emplois aidés ou à temps partiel. Le mode de financement, souvent subventionné, des projets comme des postes, renforce l’insécurité et l’incertitude, et font paradoxalement des organismes de l’ESS (en particulier des associations) les premières victimes des politiques de remise en cause des services publics.

Du local au global, tour du monde de l’ESS

Partout dans le monde, l’économie sociale, sous des formes diverses, participe du développement économique et social, spécialement sous la forme coopérative.

Au Québec, on parle d’ « économie communautaire », dans les pays anglo-saxons, de « people’s economy ». Au niveau mondial, des réseaux émergent : l’Alliance Coopérative Internationale (230 organisations membres dans plus de 100 pays) ou l’Association Internationale de la Mutualité (AIM) qui regroupe 45 fédérations nationales.

Dans les pays du Sud, les mouvements alternatifs se font jour en réaction au développement du capitalisme et du néolibéralisme qui a renforcé considérablement les inégalités. S’ajoutent à cela les crises économiques et politiques : la défaillance des Etats, la multiplication des zones grises ont favorisé l’économie informelle, les « systèmes D ».

A partir des années 90, des tentatives d’organisation commencent à avoir un certain écho : la mondialisation peut aussi être celle des bonnes idées. On voit émerger des pratiques, chacune spécifiques à un contexte : au Bénin le CADD regroupe 120 organisations de femmes pour renforcer leur autonomie grâce au microcrédit ; en Argentine, les ouvriers des céramiques Zanon récupèrent leur usine et fondent une coopérative ; au Bangladesh, face à l’instabilité politique, ce sont de nombreuses ONG locales dynamiques qui œuvrent à l’émancipation sociale de la population. Dans certaines conditions et chacune à son niveau, ces expériences sont porteuses de changement social.
La conclusion de l’ouvrage « Produire de la richesse autrement » (CETIM, 2008) met en exergue leurs points communs :

  • le contexte local qui influence leur développement et leur pérennité (et les rend difficilement exportables) ;
  • la recherche d’autonomie pour les structures et leurs membres, qui en fait en premier lieu un outil de lutte contre l’exclusion sociale ;
  • la promotion et la réappropriation de la démocratie par le mode de gestion ;
  • l’émancipation des femmes actrices et levier de développement ;
  • la vision à long terme et l’ancrage dans une culture de résistance.

Dans le champ des relations commerciales internationales, l’essor du commerce équitable et les pratiques de voyages ou de tourisme solidaire participent également d’une volonté de réduire les inégalités Nord Sud, d’exprimer une solidarité intercontinentale. Ils répondent à une exigence d’équité et de réciprocité dans les échanges. La multiplication des projets locaux et leur développement à l’international contrastent avec la dérégulation de l’économie mondiale et le libéralisme débridé : ainsi émerge le besoin et l’envie de partage et de mise en réseau pour espérer un jour travailler à un changement global.

Et maintenant, quels défis à relever ?

En France, la professionnalisation de l’ESS et son développement font que l’on s’y réfère de plus en plus comme à un secteur d’activité générateur d’emploi plutôt qu’à un mouvement alternatif porteur de valeurs et de principes.

Un des défis pour l’avenir sera sans doute de concilier croissance économique et innovation sociale, et de consolider la dimension solidaire et politique tout en conservant son dynamisme entrepreneurial.

A l’international, c’est la mise en réseau et l’émergence d’une initiative internationale qui constitue de plus grand challenge. A l’heure où la crise financière provoque les prises de conscience et où la nécessité d’une économie à visage humain est plus que jamais prégnante, les projets locaux pourront-ils porter la voix d’un discours politique commun et favoriser la mise en place d’une régulation économique internationale plus équitable ?

Notes

[1Les dispositifs d’insertion par Activité Economique se sont développés en Europe dans les années 70-80 face à la montée de l’exclusion engendrée par le développement du chômage de masse. Avec une double conviction : d’une part que le travail est non seulement une source de revenus mais qu’il demeure aussi au cœur du processus d’intégration sociale, et d’autre part que les personnes exclues sont d’abord les victimes d’un marché du travail qui les rejettent au bout de la file d’attente et qu’elles peuvent parfaitement renouer avec l’emploi, pour autant qu’elles soient accompagnées.

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